HISTOIRE (i45G
certain que le duc de Bourgogne se trouvait dans cette ville le 4 Novembre i436, et qu'il en partit |X)ur se rendre à Arras, laissant René gardé par trente gendarmes au château de Talent.
Pendant ce séjour à Dijon, Philippe reprit ses manières bienveillantes envers son jeune cousin^ il lui témoigna beaucoup de joie de le revoir, l'admit souvent à sa table avec le chancelier Rolin ,ct dans leurs fréquents entretiens, les principaux points de son élargissement lurent arrêtés. Nicolas Rolin, qui avait pris René en affection , lui offrit son appui, aussitôt après le déjîart de son maître.
Le traité commencé à Dijon dans le courant de Novembre, ne se termina cependant qu'à Bruxelles le 28 Janvier 1437. Si René se dédda « à le conclure, dit Chaiiier, ce fut h descon- <f ditions telles , quHlpajraplus pour échapper « des mains de Philippe , qiûil iHeût fait des « Anglofs,
Cette rançon fixée à deux cent mille florins d'or (*}, se composait, en outre, de la cession (le plusieurs places, entr'autres des sdgneuries de Cassel et de la Motte -aux- Bois qui , conti-
(*)0a quatre cent mille crus d'or k soixante par marc, k Tingtqu.it rc karals d^aloi ( environ deux millions de notre monnoic ]. Haloirourt. P. 1^9.
(i436j DE REJNÉ D'ANJOU. S'^Q
guës et enclavées dans la Flandre et l'Artois, avaient été réunies au duché de Bar comme dot d'une princesse de Flandre.
René s'obligeait à payer cent mille écus au mois de Mai i437; cent mille à Dijon l'année^ suivante, et les deux cent mille restants, à l'époque où il serait entièrement en possession du royaume de Sicile. Il donnait pour sûreté €le ces payements, le sceau de vingt seigneurs de Lorraij^ie ou du Barrois, dix d'Anjou ou du Maine et dix de Provence j ces gentilshommes s'engageaient à se constituer prisonniers euxmêmes dans un des forts de Besancon , de Dijon, ou de Salins, si René manquait à sa
parole.
On insista vainement pour que les autres articles du traité pussent être adoucis, car Philippe demandait encore :
— « 1^ Que René restât dorénavant neu- «f tre entre les Français, les Bourguignons et « les Anglais;
« ^'^. Que pour cimenter la paix entre ces « puissances, Marguerite d'Anjou, deuxième « fille de René, épousât le jeune Roi d'Angle- « terre, sans préjudice du mariage arrêté entre « Yolande d'Anjou et Ferry de Vaudémont « (pour lequel le pape avait déjà envoyé une if dispense de parenté, le 3 Avril i435). »
'a3o histoire (1456)
« 3o. Enfin, le duc de Bourgogne exigeait,
(( que dans le oas où les fils de René mour*
« raient sans enfants mâles, la Lorraine fût dé-
« volue à Yolande ou à sa postérité, et qu^en
^ attendant, cette princesse recevrait pour don « nuptial une somme d'argent d'une grande
« valeur, »
Pendant que des arbitres nommés de part et d'autre discutaient ces amendements au traité de Bruxelles „ René avait été de nouveau trans* féré au fort Bracon , laissant son fils le duc de Calabre gardé à vue dans la tour de Bar. Mais les modifications qu'il espérait obtenir, furent écartées par l'adresse du comte de Yaudémont, qui avait su engager le duc de Bourgogne à choisir pour conseiller Thibaud VIII de Neufchâtel, chevalier de la toison d'or, son parent et son ami. Ce seigneur prenant avec chaleur les intérêts d'Antoine, entrava la bonne volonté du chancelier Rolin, et fit échouer ses efforts. ( Thibaud eut lui-même dans la suite de violents démêlés avec René, Jean et Nicolas d'Anj ou ),
Les tentatives de la régence , soutenues par le chancelier de Bourgogne, ayant été infruc-
Le père Anselme. Tom. II. Fol. 1 180. — Mathieu de Coucy. Uist de Charles Vlk BeUcforest,Fol. 366. Gaufridi. Liv. VIII, Fol. 3o^. Champier. Chron. d^Austrasie. P. 71,
(i456) DE RENÉ D'ANJOU. 2 3i
tueuses, René surmonta sa répugnance personnelle à souscrire aux conditions imposées, d'autant plus que les nouvelles dltalie le forçaient à précipiter la conclusion du traité. Il y donna donc son plein assentiment, elle duc de Bourgogne le déclara libre sur sa simple parole, le ii Février i436, en attendant qu'il eût le temps de remplir les premières clauses de sa rançon (*}.
Mais si René profita dé cette autorisation pendant quelques mois , il dut rentrer momentanément en captivité, puisque le duc de Bourbon , le maréchal de la Fayette, Christophe de Harcourt, le connéiable de Richemont (**; et le comte de Vendôme, se rendirent euxmêmes à Rheims, le i8 Octobre, pour seréu-^ nir à l'archevêque Renaud | de Chartres, et aller ensemble faire ouvrir à René les portes du fort Bracon. Ils arrivèrent à Salins les pre^ miers jours de Novembre.
{*) Le II Février i436, monseigneur de Bourgogne quitte sa fojr au roi René en V Isle en Flandre. ( Heures manuscrites de René ).
{**) Le connétable étoit au siège de Criel, ( commencé le premier Mai avec Dunois, Poton, La H ire, Lisle-Adam, etc.) quand i] « reçut Tordre du roi d^alier devers monseigneur de Bourgogne pom* qlefaictdu roy de Secile, lequel estoit compagnon d^armes de (( monseigneur le connestable; et pour sa délivrance laissa le siège et « se hâta de tirer devers monseigneur le duc, qui aAoit faire le « siège de Calais, et le trouva k St. Omer, et fîct tout ce qu^il put <,< pour le roy de Secile. »
Mémoires sur Phistoire de France. Tom. VIIL P. 49^*
2 3'i HISTOIRE (i456;
Le 7 du même mois, le chancelier Rolin qui les y avait devancés, rédigea et fit signer à tous les illustres témoins, l'acte qui déclarait la mise en liberté de René. Comme il était matériellement impossible que ce prince pût réaliser sur le champ la somme énorme que demandait Philippe, une foule de gentilshommes lori'airis s'offrit de nouveau à s'enfermer comme otages dans une des tours de Besancon, avec quatre chevaliers chacun, un mois après l'expiration de l'échéance des termes en retard. L'intérêt qu'inspirait René était si grand, on était tellement touché de sa position, que malgré l'embarras de ses finances, Charles VII lui envoya vingt mille florins, l'évêque de Verdun, huit mille, le prince d'Orange , quinze mille : de simples particuliers de ses états voulurent aussi concourir aux premiers frais de sa rançon.
La joie de René, en s'éloignant des montagnes du Jura, ne fut pas toutefois sans mélange: il laissait le jeune duc de Calabre, son fils, encore détenu jusqu'à nouvel ordre dans la tour de Bar. Mais du moins il pouvait se livrer à l'espérance de le revoir bientôt, et étant parti de Bracon le 25 Novembre, il arriva à Pont-à-Mousson le jour de S.te Catherine, accompagné du chancelier Rolin: les princei
Ci 436) DE RENÉ D'ANJOU 233
de France étaient retournés auprès de Charles VII.
Après un séjour très court à Pont-à-Mousson, René, le comte de Vaudémont, l'évêque. de Metz et Henri de Bar ( fils naturel du duc de Bar ) se rendirent à Lille et furent présentés au duc de Bourgogne, le 25 Décembre. Le duc de Bourbon, Artus de Bichemont et plusieurs seigneurs français ne tardèrent pas à les y suivre pour ratifier le traité solennel de la délivrance du prisonnier royal. René retira un heureux fruit de cet honorable concours^ car le premier Janvier suivant, ayant été saluer Philippe et lui offrir ses compliments de bonne année, ce prince lui remit pour étrennes la quittance de deux cent mille sajutz d'or.
Philippe voulut profiter de la réunion si brillante qu'offrait sa cour en ce moment, pour se montrer à ses illustres hôtes dans toute sa magnificence. Il les conduisit à Arras, ville qu'il affectionnait particulièrement, et y fit une entrée pompeuse, entouré des princes de France , de René , des ducs de Çlèves et de Nassau, des comtes du Luxembourg, de Ligny
Dom Calmet. Tom II. Fol. 799. Soc. Hist. géaéiale cie Metz. ^otes inaDuscritcâ de Doiu Caliuet.
de St.-Paul , et de plusieurs prélats , parmi lesquels Févêque de Liège parut , dit-on , avec deux cents chevaux à sa suite (*).
Au milieu des fêtes multipliées (**) , dan» lesquelles Philippe déployant un luxe inconnu
aux rqjs de son siècle , cherchait à faire ouldiiep à René les tristes jours de sa détention, ce prince en reçut une nouvelle marque d'intérêt et de générosité bien propre à le toucher. En effet, le duc de Bourgogne lui offrit, pour le jeune duc de Calabre, la main de Marie de Bourbon sa nièce, fille du duc Charles (ai), et plein de joie de l'empressement avec lequel René acceptait cette alliance, il lui fit encore la remise de cent mille salutz d'or, (***) .
Ce fut à Pont-à-Mousson que se réunit la noblesse de Bar et de Lorraine après le retour de René, Ce prince y arriva le 28 Février,.
{*) Dom Plancher place cette entrée le 3i JuiHet i435; nuisofr lie peut être qu^une erreur.
( Hist. de Bourgogne, Tom. IV* P. soi ).
{**) a A rassemblée de iceulx nobles princes fust montré grint u signe d^amour et d^amitié les uugs les aultrçs. Le duc PhiKppe les « festoya très honorablement, »
Monstrelet. Fol. 88.
(^♦**) tJn héraut du duc de Bourgogne nommé Franekeeomté, fot alors chargé d^annoncer la paix définitive qui venoit de se conclure • « et pour i celle paix, dit Olivier de Lamarche, se firent des feux e^ <( danses et les caroles parmy les villes. . Et par les esgUses se chan« H toit le Te Deum^ Laudamus, »
(i456) DE RENÉ D'ANJOU. ^35
« q/in, dit un vieux titre, ^aw/r aide de ses « estais et adviser de sa rançon et de plusieurs « besoignes, »
Pendant lés délibérations de cette assem^ blée, René fut lui-même chercher son fils à Dijon et le ramena en Lorraine. Puis, aussitôt que sa nouvelle position lui eût permis de satisfaire aux besoins de sa reconnaissance, il s'empressa de la signaler envers ceux qui l'avaient servi avec fidélité et dévouement.
Philibert et Érard du Châtelet reçurent près de douze mille florins du Rhin, soit en argent, soit sur les salines de Dieuze.Vinchelin de La Tour obtint cinq cents écus d'or, et Henri de Bar, la seigneurie de Rosières-en-Haye. René acheva aussi de solder la rançon de Jean sire de Rodemack^ il combla de biens et d'honneurs Jean de Thomassin de la ville de Vesoul^ qui lui avait rendu d'importants services durant sa captivité C)» Plein du souvenir de IMntérêt que les habitants de Salins lui avaient lémoiî;né, René leur accorda le privilège de traverser tous ses états sans être assujettis à aucun des péages qui y existaient, ou qui pour-
Hist. de la ville de Salins. Tom. H. P. 8. DomCouderet- Manuscrit sur Vesoul. Dom Calmet. II. Fol, 79^ k 853.
[*) René se Tattacha et Tengagea k le suivre en Piovence où il s'ëi tablit,
236 HISTOIRE (i456;
raient y être établis à l'avenir. ( Pamii b aiilres seigneurs qui obtinrent des grâces on des récompenses, on cite encore Balthazar de Gérente, baron de Montclar, nommé maîtred'hôtel du palais, et le baron de Grasse, chambellan ).
Pressé de remplir ses engagements, et entraîné par sa générosité naturelle, René ne put se résoudre à réserver comme une ressource personnelle, l'argent qu'on lui prêtait de toute part. Se montrant noble et désintéressé même envers ses ennemis, il accorda sans rançon la liberté au Damoisel de Commercy, qui toujours infidèle h ses traités, avait été pris les armes à la main, en Août i436, par la régence.
Ayant ajouté à ces divers bienfaits une foule d'établissements pour l'indigence (*), et consacré tous ses moments à donner une marche uniforme et stable à l'administration de la lorraine, René, impatient d'offrir au roi de
(*) Reué avait confirmé le 28 ï'cvrier i436, les privilèges Je Tordre de St. Jeaa de Jérusalem daus tous ses états. Le a8 Juiu 143^ y il prit 50^5 sa protection spéciale fies hôpitaux et maisons de Uproserie et maladeries ^ avec sa loyale Jctiunc la Rojrne Duchesse.
Il régla eusuite cette même amiéc, ce qui coucernail ces divers ctabiissemeuls, leur assigna des 1'oi:ds, et ordomia entre autres, qu'uu veillât au choix d^uu bou i;ouvciiieur pour PliopitalSt. Julien de Nancy, dcRlioé à servir d'asile aux pauvres vieillards iiifii*mes.
', Manuscrit de :\l. iNoèl.
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France le juste tribut de sa gratitude , se déroba aux magnifiques fôtes préparées en Lorraine à l'occasion de son retour, (entr'autres celle annoncée à Metz pour le 3 Juillet ). Suivi de la fleur de ses chevaliers, il quitta Nancy vers la lîn de rhiyer et se rendit à Tours où Charles VII se trouvait alors.
Peu de temps après , prenant congé de ce monarque, René continua sa route et arriva n Angers où l'attendaient de nouveaux témoignages d'intérêt et d'allégresse, qui s^augmentèrent par une circonslance doublement heureuse.
Malgré les contradictions des historiens du temps, il paraît que les fiançailles de Jean
d'Anjou et de Marie de Bourbon (*) furent célébrées en cette ville, dans le courant du mois d^Avril.(22).
Le duc de Calabre, alors âgé d'environ dix ans, avait , ainsi que son père, annoncé une aptitude tellement précoce, que déjà tout taisait présager en lui les vertus et les rares talents qui le rendirent célèbre. Henri de Ville avait
(*) Cliartier prétend que ce fut k Moulins.
« Si voulust le duc Philippe que le dict duc René, mariast son " aisné le duc de Calabre k la fille du duc de Bourbon, c-t en fureut " faictes les nopces k Moulins en 6ourbonno}^s , et Ik y eut moult « grandes festes et y estoit le roy de SecUc en personne. » — On a écrit aussi que ce mariage eut lieu k Nancy.
238 HISTOIRE (i456)
le premier présidé à son éducation ; mais ce prélat étant mort pendant la détention de son jeune pupille à la tour de Bar , René choisit pour lui succéder Jean Manget, prêtre savant et d'une vie exemplaire (23). Plus tard, il lui adjoignit, en qualité de gouverneurs, Nicolas d'Haraucourt (qui, chanoine de Metz et deTouI, jouissait d'une réputation qu'il ne slit pas conserver dans répiscopat)5 Jean deLalander24)t jurisconsulte provençal très éclairé; Antoine de La Salle (ingénieux auteur du naïf Roman du petit Jean de Saintrè^ et d'un ouvrage intitulé la Sallade qu'il dédia à son élève )\ enfin, l'illustre Palamêde de Forbin, qui dès sa jeunesse s'était attaché au duc de Galabre. René passa quelque jours auprès de sa mère, ( dont la résidence habituelle était le château de Tucé près de Saumîir )^ il visita ensuite les principales villes de l'Anjou, y reçut leur serment de fidélité , rétablit partout l'action du gouvernement et demeura jusqu'au mois de Novembre dans cette riche portion de ses états; il aurait peut-être môme cédé aux vœux que lui exprimaient les Angevins de l'y posséder plus long-temps , si sa présence à Naples n'avait
(Chartier. P. 194. — Beîleforesl. Fol. 366. — Anseîme !•', Fol 3o5. — RufFù Ilisl. des comtes de ProYcnce: Abrégé de rhistoii'e de Lorraine. Tora. II.)
(i43h) de rené D'ANJOU. ^Sg
été impérieusement réclamée, surtout depuis la prise de Gaëte par le roi d'Aragon.
Les premiers succès de Witteleschi avaient promis à Isabelle un défenseur loyal et intrépide , et pleine de confiance dans ses intentions , elle l'avait initié à tous les secrels de l'état ; mais, au moment où elle comptait le plus sur lui, ce perfide l'abandonna lâchement, et lui fit perdre par sa défection des avantages obtenus avec tant de lenteur , d'efforts et de difficultés. Naples devint bientôt la seule ville où cette Princesse put espérer de se défendre^ aussi redoublait-elle ses instances afin que René ne tardât pas à Vy joindre.
Ce Prince résolut alors de se rendre en Provence, sans repasser par la Lorraine dont il confia le gouvernement aux évêques de Metz et de Verdun, et à Érard du Châtelet.
Il était loin sans doute de prévoir l'effet d'une mesure qui devait souverainement déplaire au comie de Vaudémont. Antoine s'était flatté que son fils Ferry serait proclamé régent de Lorraine pendant l'absence illimitée de René , et qu'il aurait lui-même la direction de foutes les affaires. Regardant comme une nouvelle atteinte à ses droits la décision qui l'en éloignait, ses anciens ressentiments se réveillèrent^ il ne pardonna pas à René ce manque
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de confiance , et ne rôva plus qu'aux moyens de se venger, d'exciter des dissentions civiles, ou d'entraver les actes des dépositaires du pouvoir.
Ce fut au milieu de cet état de fermentation dont on lui cacha probablement la cause, qae René s'éloigna du berceau de ses jeunes années, se sépara de ses amis et de cette France qni lui était si chère, pour confier à de nouveaux hasards une carrière déjà signalée par tant d'agitations, de malheurs et de vicissitudes-
FIN DU LIVRE SECONh.