INTRODUCTION
Nos antique^ annales ont été tellement explorées; un en a exhumé tant de personnages même obscars^ et il existe un si grand nombre d'histoires générales ou particulières, qu'on regarde comme épuisés depuis long-temps la plupart des sujets sur lesquels peut* se répandre la plus légère lueur d'intérêt.
Mais trop d'exemples nous prouvent que souvent Tindifférence^ Voubli, quelquefois Vingratitude des contemporains» sont le partage des princes qui con* sacrèrent leur vie au bonheur de leurs sujets, et qu'il est plus facile ou plus commode de léguer à la postérité la dette de sa propi*e reconnaissance. Ainsi s'explique comment au milieu de tant de biographies étendues, on cherche, vainement encore, celle d'un souverain qui, de même que le Béarnais^ après plu* sieurs siècles et jusques dans les moindres hameaux de la contrée où il finit ses jours, n'est désigné que par Vépithète de bon roi. Toutefois, si nous concevons que René soit mieux apprécié dans les traditions po* pulaires que par les récits des historiens qui n'ont envisagé, ni sous leur véritable point de vue, ni dans leur ensemble, les principaux événements de sa vie, croira-t-on que des écrivains, très estimables d'ailleurs, le jugeant avec une légèreté sans excuse, ne lui aient épargné aucun ridicule (*), ou l'aient indignement calomnié?
{*) I.^un d'yeux enlr^autres (le prësîdent Hainault) se demande, CD parlant de Marguerite d^ Anjou : « Croirait-on, quelle ëtait fille
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Venger la mémoire d'un monarque éminemment bon; le mettre en scène avec la plupart des hommes célèbres du XV* sièclevretracer la politique^les événements ^ les mœurs, les usage§ d'une époque remarquable, tel est le but que nous nous sommes proposé dans l'ouvrage que nous offrons au public.
Il faut cependant le dire^ ce vœu que nous tentons de réaliser aujourd'hui , s'était déjà manifesté plus d'une fois en Provence et en Anjou.
« Au nom deUené, écrivait, en 1789, un des ardents « zélateurs des idées nouvelles (*), le cœur des Pron vençaux s'attendrit encore: son histoire serait pré- « cieusepar ses rapports avec celles de France^ d'Italie, (( d'Angleterre. On doit à ce prince cette preuve publi- « que de reconnaissance. »
H II n'a manqué à sa gloire, dit le dernier historien
H du roi René, lequel passa sa ^ie en prison, ou k faire des enluminu- « res ? » (Abrégé chr. Tom. 1er. P. 38 1.)
L^auteur de la vie privée des anciens français, ( au sujet d^une tradition rapportée par Miistorien Bouche , « que René cherchant « à propager tous les genres dUndustrie et de commerce , rendit fort « familiers en Provence, les coqs dHnde dont il faisait cas »}, met en note :
(c Ce prince qui écrivait très bien, s^amusait,aulieu de veiller « au bien de ses peuples, et de gouverner ses états , k transcrire des a manuserits et k les orner de miniatures.
« Assurément, il ne faut pas affaiblir la reconnaissance que Ton « pourrait devoir au roi René. Ce pauvre prince n^a pas assez de « quoi perdre en fait de gloire, pour qu'on lui 6te encore le présent « des dindons. »
Nous nous bornons k ces deux citations qui ne renferment d''ailleurs que de légères plaisanteries sur le bon René.
Des imputations véritablement graves seront réfutées dans Je cours de cette histoire.
(*} Bouche aTQCSt, (auteur d^un essai sur l^histoire de Provence J
INTRODUCTION. iij
« de Prorence, que des écrivains dignes de lui, et si n dans les différentes provinces qui lui ont été cona fiées, on avait eu soin de recueillir les actions et les « anecdotes qui lé concernent , on verrait parailro (( dans cet empire que lopinion cré^, pour y faire « vivre éternellement les plus grands rois , un prince a de plus qui irait se placer de lui-même à côté de « Henri IV. »
Sans partager à ce point un enthousiasme dont la source est trop pure pour n'être pas excusée, et sans admettre un si glorieux parallèle avec mi roi hors de toute comparaison , p^ircourons le petit nombre d'écrits publiés spécialement sur un prince qui , selon les expressions d'un écrivain peu prodigue de louanges (*), <( fut aussi recommandable par ses vertus que par ses « malheurs , et duquel on a dit également : personne « n a été plus aimé pendant sa vie, ni plus regretté « après sa mort. »
Une chronique manuscrite et anonyme sur René fut autrefois déposée à la bibliothèque royale: au XVII siècle, Honoré Bouche s'en servit dans sa cosmographie de Provence. Dom Calmet la consulta et la citée à plusieurs reprises. Enfin, Tabbé Papon , qui publia, en 1786, Thistoire générale de la Provence, Teat pareillement à sa disposition. Nos recherches pour la découvrir ont été infructueuses, et nous avons lieu de croire que ce manuscrit a été égaré.
Labbé Legouvello, membre de l'académie d'Angers, fit paraître , en I73I , une vie de Rpué , devenue assez rare malgré sa médiocrité, Bornée à environ ^uaranle
(*)Duclos.
iv * IPÎTBODUCTION.
pages, celte brochure qui n'offre ni déveluppemenls ni laits nouveaux, doit être considérée comme une notice très incomplète.
Un savant (*), cher aux lettres e* à la Provence^ et dont la perte sera long-1«mpa déplorée, avait annoncé Pliïstoire du roi René, par le père Bicais de rOraloire (*'*') , homme instruit , déj^ connu pa^ quelques productions. Feu M. de Saint-Vincens ne croyait pas toutefois cet ouvrage assez achevé pour vou! le jour, et ce magistrat a été enlevé aux sciences avant
f *) M. le président Fauris de S^ijat-Vincens;, ( Alexandre- Jufips- Axitoiue )y.arriépe-petit-fîls de Pauline deGrignan, marquise de Sir miane , et ancien président à. mortier au parlement de Provence,, né k Aix le 3 Septembre yySo, mort en çett^ ville le a5 Noyembrc iSiq) avait puisé dai^s les leçons de son vénérable père? cpmmelui président k mortier, Texercice de toutçs les vertus , et une connaissance approfondie des monuments^ de l'àirtiq^itç: et du moyen âge. lia publié une foule de mémpires curieux lus k la 3e classe del-ftistitult dont il était membre, et qui pnt été accueillis de. tous les savants. IJ pijLSsédait dans son h^tel^ k ALx^ uti cabinet extrêmement curieux quHI s^empressait de montrer aux étrangers comme ai^x habitants de sa- ville natale. Sa vastç bibliothèque était également ouverte k tpns les littérateu rs.
Honoré de sa b^nveillante a,fiectioD:« iln^^est doux de^<:onaiacrer ici ma reconnaissance envers cet homme de bien.
Grâces aux soins dés^ premiers magistrats du Dépt. desBpuçhesr du-Rhc»ne, Pintéreseaqte collection de M. de Saint-Vincens n'a point çté perdue pour la Prpyence. Ai»,, Aijcs- et Marseille possèdent ce précieux dépôt.
' C**) le P«i*« Bicais avait jouji k, Aix d'une réputation méritée datis k corps de rOraloire dojit il était bibliothécaire. 11 a laissé une vie des pères les plus distingués de cet ordre. M. de Saint Vincens estimait le pèro Bicais avec lequel il était lié. Après sa mort, (en t^g'^) ses héritiers prièrent son savant ami d'accepter l'histoire manuscrite de René.
INTKOOHJCTION. - v
de Lavoir retouché, aimi qu'il en a\ait exprimé ^'iflteatioik
Ce travail^ tel qu'il nous a été coinmuniqué^ n'est à proprement parler qu'une compilation souvent fanlive de& historiens de Naple^,: de Provence^ die Lorraine et, d'Anjou, {l renferme néanmoins des documenta utiles, et nous Vavons compulsé avec fruit*, mais les mémoires, dont le président de Saint^Vincens se proposait i^ lenr richir eussent seuls pu lui donner un véritable prix. Mr. le comtç C^^® de Villeneuve^Bargemout ( préfet du. département des Bouches-du»Rhône ) publia en 1818, sur le roi ILçné^ un précis historique qui réunit les plus honorables suSifag^. Oa apjHréciera sans doute la réserve avec laquelle nous mentionnons cetle excellente notice* Pevsonne plus que nous n Réprouve le regret s^incère que son auteur se soit borné à esquisser la vie de ce bon prince, et pr^que unJr quement pendant son séjour en Provence.
Une histoire complète de René d'Anjpu manquait donc à la volumineuse collection de nos bic^aphies particulières.
La pensée de faire disparaître cette lacune, le dé^ de rajeunir d'anciennes traditions négligées^ la curiosité attachée aux siècles reculés de nos annalesj n'ont cependant pas excité seuls nos nombreuses recherches. Nous Vs'VOuerons naïvement: il nous eut été pénible de voir paraître ailleurs qu'en Provence, un hommage qui, n'en doutons pas, eût éclaté tôt ou tard, et d'une manière plus digne de son objet.
Mais ce gage d'une éternelle gratitude ne devait-il pas prendre sa source dans une contrée où l'affection, le respect, voués à la mémoire de René d'Anjou, pa-
vj INTRODUCTION.
raissent un des traits caractérisliques d*une sorte d'esprit national qui , traversant les siècles , semble s'accroître d'âge en âge et se lier à toutes les époques de l'histoire de Provence ?
Bien plus que dans les autres états soumis à la domination de René, c'est en Provence qu^on appréciera le mieux ces paroles d'une femme célèbre (*) qui les appliquait à ce prince lui-même: « Si c'est dans la « bonté qu'il est beau d'être ingénieux, les actions « qu'elle inspire ne sauraient devenir gothiques. »
Cette vérité ne fut jamais plus sensible que dans le séjour favori de René^ seul et dernier asile accordé à sa malheureuse vieillesse: là^ on dirait que chacun en conserve l'image dans sa mémoire^ on en parle ainsi que d'un ancien ami, de l'un de ses ancêtres lés plus chers^ on s'est même tellement habitué à s'en entretenir, qu'on serait tenté de penser qu'on a pu le voir ou converser avec lui.
Là, du moins, les adversités sans nombre qui signalèrent sa carrière ne lui sont point imputées ni re^ prochées comme des fautes; de nobles souvenirs effacent de légères taches... l'admiration due à une rare loyauté y est encore vivante, et la reconnaissance n'y a pas été glacée par Fégoïsme.
Si rien n'est touchant et honorable comme une po-? pularité dont la trace se perd dans une affection héréditaire, nous sommes loin toutefois de prétendre assigner à René une place parmi les grands hommes^ et
(*)M™« latilomtesse deGenKs. ( Jeanne de France^ Tome I«^ P. 117.)
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de rélever au rang des rois immortels dont la France s'enorgueillit depuis tant de siècles.
Le malhjeur condamna René à ne montrer guères que des vertus privées sur le trône éphémère où nos ayeux le virent régner, et le sort des armes le força à renoncer au titre brillant de conquérant et d'illustre capitaine. Mais si Tantiquité ne connaissait pas de spectacle plus sublime que celui de Vhomme juste aux prises avec l'adversité, la gloire de s'être élevé audessus du destin par la résignation et le courage ne sera pas contestée au prince qui, prisonnier de même que François I«', attrait pu tracer les paroles toutes françaises du héros de Marignan.
Où trouverions-nous d'ailleurs une plus heureuse époque pour offrir le tableau de l'esprit chevaleresque, de la valeur, de la piété, réunis à cette bonté ineffable , qui suffirait seule pour immortaliser un souverain!.. Un tel bienfait que la providence accorde si rarement aux peuples, pouvait-il jamais être mieux senti qu'en ce jour, où Von comprend si bien le doux empire d'une vertu héréditaire dans les descendants d'Henri IV, comme dans ceux de René?.,
n eût été peut-être convenable de faire précéder l'histoire de ce prince de quelques notions à légard des peuples qu'il fut appelé à gouverner, et des causes de l'état funeste de la France au moment où René parut sur la scène politique. On serait ainsi instruit d'avance de l'origine des malheurs dont sa vie entière futsemée^ etl'on connaîtrait en même temps laplupart des personnages historiques qui remplirent alors nos annales du récit de leurs talents^ de leurs exploits ou de leurs forfaits.
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Mais laperçu même le plus rapide de ces événements nous entraînerait hors de notre sujel par les développements nécessaires. Nous nous bornerons donc , à rapporter comment la succession de l'Anjou, du royaume de Naples et de la Provence^ fut transmise è la famille de René.
Sans remonter à Robert^le-Fort, au fameux Hastings chef desDanois^à Ingelger, premier comte d'Anjou, et à Jean-sans-Terre, le dernier de la deuxième dynastie, arrêtons-nous ^Charles I*', tige de la troisième maison d^Anjou, qui reçut ce comté des mains du roi Sainte. Louis, son frère, le 27 Mai 1246.
Après la mort du sévère vainqueur de Conradin (en 1285), Charles II, dit le Roiteux, son fils et son successeur, fit épouser, en , 1290 Marguerite sa fille à Charles de Valois, et investit son gendre du comté du Maine et de celui d'Anjou, qui fut érigé en duché deux ans après» Philippe de Valois en hérita. Le roi Jean le posséda à son tour, l'an 1332, et le céda en apanage à Louis l^' y son second fils.
La destinée de ce prince semblait le réserver à recueillir l'entier héritage du célèbre frère de Saint^Louis qui, par son union avec Réatrix fille de Raymond-Rérenger FV, était devenu comte de Provence et avait ensuite conquis le royaume de Naples sur Mainfroi et Conradin.
De même que V Anjou, tous ces états passèrent à Charles 11^ qui les transmit à Robert , dit le Ron , son fils. Mais ce sage monarque mourut sans enfants mâles, et appela au trône de Naples, en 1343, Jeanne I". sa petite-fille, mariée successivement à André de Hongrie, à Louis d'Anjou-Tarente, à Jacques d'Aragon, enfin à Olhon de flrunswick.
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Jeanne était fiUe deCIiarles, duc de Calabre (rélèye de Saint Ëlzéar de Sabran), et de Marie de Valois. On raccose d'aToir (ait empoisonner son premier époux, et la Provence ne lui pardonna point d'avoir aliéné en faveur du pape Clément ¥1(19 Juin 1348) le comtat Venaisin et Avignon, moyennant la somme de quatre<vingt mille ducats. Cette princesse dirige par les conseils de Clément VU, adopta Louis I^' d'Anjou, le sta Mai i383. Mais Jeanne étant morte, Charles de Duras-. Anjou, petit-neveu du roi Robert, revendiqua cette succession, prétendant que sa cousine n'avait point eu le droit de disposer de la Provence ni du trône de Naples qui lui appartenaient héréditairement.
Telle fut la source des guerres sanglantes qui existèrent entre la quatrième dynastie de la maison d'Anjou et les derniers rejetons de la troisième.
Quant à celles dont le foyer s'alluma au centre de la France, vers le commencement du XV^siècle, nous n'aurions qu'à puiser dans nos propres souvenirs pour repro> duire l'effrayant tableau des excès déplorables auxquels une nation entière peut être entraînée par Vanarchie, l'oubli de tout principe religieux, le mépris de tout ce qui est sacré sur la terre^ Tabandon des saines institutions et, fléau plus général sans être moins dan-< gereux, par cette soif dévorante d ambition , ce besoin impérieux d'innover, que rien n'ap^se, que rien ne rebute, pas même le bouleversement des empires, ni la chute des trônes les plus vénérés.
Mais la déplorable situation de la France, au moment auquel se rattache la vie de René, a déjà été retracée à grands traits, et nous devons surtout renvoyer nos lecteurs à lexcellente introduction de This-