A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C% ÉDITEURS
15, BOTJLEVAIU) MONTMARTRE An coia de Ih me VÎTiemie
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PRÉFACE
Écrire pour l’enseignement des générations présentes Tliistoire des générations disparues; faire revivre, par la pensée, les hommes qui ont occupé la scène du monde; raconter les événements auxquels ils ont été mêlés, les actions qu’ils ont accomplies, en montrant les unes comme des exemples à suivre, les autres comme des écueils à éviter; rappeler les paroles qui tour à tour ont ému, charmé et épouvanté la terre, et, de leur souffle puissant, renversé les vieux préjugés et les vieilles dynasties, comme l’ouragan déracine en un jour les chênes séculaires; peindre les luîtes magnifiques tentées pour la cause de la justice et du droit, combats de géants livrés pour nous, fils ingrats qui trop souvent lançons l’anathème aux rudes athlètes dont les efforts ont ouvert à riiumanité de nouveaux horizons, dont le sang a fécondé les champs de l’avenir; retracer ces douloureux enfantements qu’on appelle des révolutions, et d’où les nations sortent rajeunies, meilleures, transfigurées en un mot ; enregistrer d’une main ferme, mais respectueuse et filiale, tous les faits et gestes de nos devanciers dans la vie, c’est assurément une des plus nobles occupations de l’intclligcnce.
Trois conditions me paraissent indispensables pour mener à bonne fin une pareille entreprise, en faire une œuvre utile, lui assurer les
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suffrages de tous, et lui mériter la consécration du temps. Il faut d’abord être dégagé complètement de tout esprit de parti; ensuite ne rien dissimuler, ne rien laisser dans l’ombre, mettre toutes choses en lumière, les bonnes comme les mauvaises; en troisième lieu, n’admettre que des faits rigoureusement démontrés par pièces authentiques , et dont la preuve puisse être placée immédiatement sous les yeux du lecteur. Si, h ces conditions réunies, vous joignez, au génie du poète qui vivifie, anime, émeut, passionne et prête au récit la magie d’un style éclatant, le talent du peintre qui donne à tout la forme et la couleur; si, de plus, vous pouvez vous féliciter, comme Tacite, du bonheur de vivre en ces temps heureux et rares où l’on jouit de la liberté pleine et entière de penser et d’exprimer ce qu’on pense, vous parviendrez alors h être un historien accompli. Autrement, vous serez peut-être un conteur agréable, un romancier habile,.revêtant de noms historiques les personnages dont votre main ingénieuse trace h sa fantaisie les caractères; vous ne serez point un historien. Toutes suppositions, toutes liypothèses sur lesquelles certains écrivains bâtissent un système à leur convenance, banuissez-les sévèrement du domaine de l’histoire, laquelle doit être, de nos jours, une science exacte comme l’algèbre pour ainsi dire.
Loin de moi, d’ailleurs, la pensée d’interdire à rhistorien d’avoir une opinion, des préférences, et même de les manifester. Tout écrivain consciencieux a des sentiments, des convictions, des sympathies auxquels il lui est impossible de se soustraire; quiconque, tenant en main une plume, s’imagine en être affranchi complètement, tombe -dans une étrange illusion : involontairement, sans y croire même, naïvement, il penche d’un côté, incline vers celui-ci ou celui-là, et met trop souvent dans ses jugements plus d’injustice et de prévention que les écrivains qui, franchement, arborent leur drapeau, et ne se targuent pas de n’avoir point quelque prédilection. L’essentiel est de ne pas transformer l’histoire en arme de parti; œuvre de vérité, elle est tenue de demeurer calme dans ses enthousiasmes, sereine dans ses indignations, impartiale toujours. Mais l’impartialité n’exclut pas les préférences; seulement n’altérez pas les textes au profit de vos élus; ne supprimez rien, ne déguisez rien, et surtout ne vous appuyez jamais sur des documents équivoques, suspects et de mauvaise foi.
Aucune science peut-être, plus que l’iiistoire, ne réclame aujour-
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«rhiii le secours tle la discussion la plus serrée et de la critique la j)lus sévère. En effet, dans ce nombre infini de documents où elle se trouve en quelque sorte à l’état de chaos; dans cette foule de mémoires particuliers où chacun prêche pour son saint, selon ses jiassions et ses rancunes, et, suivant l’expression d’un publiciste qui s’y connaissait, de Mallet du Pan, ne présente que la portion de vérité pouvant le mieux servir à noircir un adversaire, comment distinguer le vrai du faux, ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, si on ne les soumet à l’examen le plus minutieux, si on ne les contrôle en les rapprochant soigneusement des sources originales et authenti(|ues, des matériaux publics et privés, nés, pour ainsi dire, avec les événements, et auxquels il faut toujours en revenir. Prenons pour exemple les Mémoires de madame Roland, tout récemment réédités : eh bien! il est indispensable à l’iiistorien qui les invoque de les discuter de la façon la plus rigoureuse, parce que cette œuvre, si charmante ii tant de titres, n’est en définitive qu’une œuvre de passion et de parti, parce qu’en écrivant l’a])ologie de ses amis et la satire de ses adversaires, Tauteur n’a pas reculé devant certaines altérations de la vérité, parce qu’entin il s’y rencontre trop fréquemment les contradictions les plus grossières. On en pourrait dire autant de tous les mémoires publiés sur la Révolution française du temps de la Restauration, fort hostiles en général aux grands principes de la démocratie, et surtout aux hommes qui en ont été l’incarnation vivante. Mais il est beaucoup plus facile de raconter, d’après ces données toutes faites, si favorables à l’esprit de parti, que de se condamner, durant plusieurs années, à fouiller les milliers de pièces enfouies au fond des archives, ot de s’astreindre au labeur pénible et rebutant de parcourir ligne à ligne tons les journaux écrits à l’époque, jour par jour, miroirs fidèles et témoins irrécusables des passions qui ont agité nos pères. C’est en étudiant toutes ces pièces, en comparant les journaux, les brochures, les pamphlets, les libelles même, en les opposant les uns aii.x autres, en les décomposant minutieusement, qu’on arrive, j)ar un I travail d’analyse et de synthèse, à dégager la vérité, et qu’on parvient au plus haut degré de certitude.
Mais il est une école d’historiens complaisants dont la méthode facile et commode consiste à écrire pour raconter, scribitur ad uarrandum. Il est aisé de comprendre à combien de fables, de calom-
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nies, d’inventions puériles une pareille maxime peut servir de passeport. On supprime les notes, les renvois, les indications de sources, les preuves en un mot, sous prétexte que cela entrave le récit, fatigue le lecteur; et la plume docile court sur le papier, retraçant, pour la centième fois, les plus grossières erreurs et des mensonges odieux; ou bien on relègue à la fin du volume un certain nombre de pièces choisies avec soin, et encore le lecteur est-il tout surpris dé conclure logiquement la plupart du temps dans un sens tout contraire à celui de l’écrivain qui a cru donner ces pièces à l’appui de son texte. De là cette multitude de livres copiés les uns sur les autres, variant seulejnent par le style et quelques artifices de langage ; de là ces histoires ridicules, à faire peur aux enfants, où toutes les sévérités de la Dévolution sont mises en relief, sans qu’on ait eu l’impartialité d’offrir au préalable le récit des causes qui les expliquent; de là enfin des préjugés que les œuvres les plus consciencieuses, fruits de longues et patientes études, ont toutes les peines du monde à extirper. Lecteurs de bonne foi, qui cherchez avant tout à vous instruire, et ne demandez pas à l’historien la satisfaction de vos passions politiques ou des rancunes de votre parti, rejetez donc avec dédain cette vieille maxime de Tite-Live : « On écrit pour raconter ; » et partout, et toujours, exigez des preuves. H importe peu que fhistorien reflète telle ou telle couleur, appartienne à telle ou telle opinion, mais il est de toute nécessité ([u’il vous mette en état de vérifier immédiatement par vous-mêmes les faits dont il place le récit sous vos yeux; il faut que vous puissiez remonter tout de suite aux sources où il a puisé; il faut enfin que la conviction pénètre dans vos cœurs, non par la séduction du langage et les grâces du style, mais par l’authenticité de documents et de preuves sans réplique. Entre vous et l’auteur il subsistera sans doute des différences de doctrines; vous blâmerez peut-être ce qu’il apju’ouve; peut-être donnerez-vous votre approbation à ce qu’il ne saurait admettre, vous conserverez enfin la pleine liberté de vos .appréciations, mais au moins vous les appuierez sur des faits rigoureusement exacts, dûment jirouvés, et votre conscience aura pour guide et pour flambeau la vérité, devant laquelle est tenu de se prosterner quiconque ambitionne le titre d’historien.
Ces réflexions m’étaient venues longtemps avant que je songeasse à raconter moi-même une partie des événements de notre grand drame
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révolutionnaire, et à écrire la vie de quelques-uns des acteurs qui y ont joué un rôle considérable. Passionné, dès le collège, j our les études historiques, je me complaisais dans la lecture de nos vieux chroniqueurs, me laissant aller au charme de leurs narrations naïves, sans y attacher toutefois d’autre importance que celle que méritent des œuvres très-estimables à coup sûr, mais qui n’offraient à mes yeux que le reflet d’impressions toutes personnelles, et où je ne trouvais point la garantie suffisante de l’authenlicilé des faits dont le récit avait pu m’intéresser. Si ma confianee envers les écrivains du moyen âge et de la Uenaissance n’étaii pas absolue, elle n’était guère moins modérée à l’égard de tous les annalistes de l’antiquité , car leurs assertions ne sauraient être acceptées sans beaucoup de réserves. Quant aux œuvres de nos auteurs modernes qui, ayant entrepris de nous raconter des événements à peu près contemporains, ont eu, pour rester dans les voies de la vérité, toutes les commodités possibles, je les frappais d’une réprobation à peu près complète lorsque je ne rencontrais pas en elles les indications de sources et des moyens de contrôle immédiat. Il n’est peut-être pas inutile, à ce propos, de dire
par suite de quelles circonstances, à mon tour, j’ai été agité du démon de l’histoire, comment je suis devenu historien.
Jusqu’en 1857 j’étais resté tout à fait à l’écart de la politique active, partageant mon temps entre le barreau et les lettres, vers lesquelles m’entraînait un irrésistible penchant. Comme beaucoup de débutants dans la vie littéraire, j’avais essayé, sans grand succès, du théâtre, du roman, de la poésie; sans suite, il est vrai, ne voulant pas avoir l’air de trop négliger, aux yeux d’une famille inquiète, l’exercice de ma profession. Ce fut un tort; la muse est une maîtresse jalouse, elle ne souffre pas de rivale. Quand on se sent porté vers la vocation des lettres, que d’ailleurs, fort de sa conscience, on est décidé à ne jamais fréquenter les sentiers battus par l’intrigue, et qu’on rêve autre chose que des piles d’écus, il faut s’y consacrer tout entier, corps et àme, dédaigner toutes les considérations du monde, laisser parler les uns, ricaner les autres, en combattant bravement, sans se décourager pour quelques échecs; la lutte est vive, ardente; le chemin est âpre, dur, escarpé; mais allez, allez toujours : au bout sont la récompense et les palmes; toute victoire est le prix d’un combat. Recevez un dernier salut, ô mes belles années de jeunesse et
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(le travail, si rapidement écoulées! Tout n’a pas réussi au gré de mes espérances; j’ai connu bien des désenchantements et des désillusions; mais les obstacles mêmes m’ont appris la vie; si j’ai traversé des épreuves parfois douloureuses et sévères, je m’y suis du moins trempé pour les luttes futures.
Cependant, pour la seconde fois depuis la mise en vigueur de la constitution sortie des événements de Décembre, venaient d’être convoqués les collèges électoraux chargés de nommer les députés au Corps législatif. 'La fantaisie me prit d’aller solliciter un mandat de représentant dans le pays de ma famille, au fond de la vieille Picardie, où je croyais encore trouver ces hommes de forte race qui, de temps immémorial, surent garder Péronne des étreintes de l’ennemi. J’avais alors trente ans, l’âge où, arrivé à la plénitude de ses facultés intdlectuelles et physiques, l’homme commence d’être parfaitement apte aux affaires publiques. Je ne me présentai pas, du reste, en ennemi, car, libre d’antécédents politiques, je n’appartenais à aucun parti. Surpris sur les bancs de l’école par la Dévolution de 4848, je l’avais, (îomme la plupart des jeunes gens de mon âge, dans l’effervescence delà vingtième année, saluée d'un cri d’enthousiasme; mais divers épisodes, dont alors je démêlais mal les causes, m’avaient promptement rejeté dans une sorte de courant réactionnaire au milieu duquel j’avais vécu. Toutefois je tins à me présenter aux suffrages de mes concitoyens, sans aucune espèce d’attache, dans mon indépendance la plus complète et ma plus entière liberté, malgré les conseils de quelques personnes dont l’amitié dévouée ciit bien voulu m’ouvrir les portes du succès. Depuis six ans d’ailleurs, dans mon isolement volontaire, j’avais beaucoup étudié, beaucoup réfléchi, appris bien des choses; de profondes modifications s’étaient produites dans mon esprit, et, je puis le dire, la lumière s’était faite en moi. Il me paraissait qu’un député ne devait relever que de ses commettants, d’eux seuls, et qu’une recommandation officielle lui ôtait quelque chose de son indépendance ; il me semblait surtout qu’il était grand temps de réclamer le couronnement de l’édifice, et je terminai par ces mots, comme résumé de mon programme, ma circulaire aux électeurs : « Dignité au dedans par le développement complet des principes de 1789. » L’administration me combattit à outrance; je ne m’en plains pas; je lui dois même quek|ue reconnaissance, car elle a achevé mon
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éducation politique. Elle trouva un puissant renfort dans de basses jalousies de campagne : j’eus contre moi une coalition d’envieux, préférant de beaucoup le triomphe d’un candidat tout à fait étranger à leur département au déplaisir d’avoir pour mandataire un homme tout dévoué et bien désintéressé, mais dont la famille vivait au milieu d’eux. Ah! il connaissait bien le cœur humain, l’humble et doux réformateur de Nazareth, quand il disait : Nul n’est prophète en son pays.
Si la calomnie se mit de la jiartie, pas n’est besoin de le demander; je pus, à mes dépens, faire dès lors l’apprentissage de ce qu’il y a de bassesse et de méchanceté chez quelques individus de l’espèce humaine. Sorti d’une famille alliée à un homme qui avait joué dans la Révolution un rôle considérable, je devais m’attendre à me voir attaquer sur ce chapitre ; cela ne manqua pas. Comme il était difficile de me rendre responsable de faits accomplis trente-cinq ans avant ma naissance, on s’en prit à mon grand-père, qui de son intimité avec Saint-Just n’avait profité que pour faire le bien, adoucir nombre d’infortunes, et dont la mémoire fut lâchement diffamée par quelques misérables. Quant à moi, je passais pour un descendant de l’illustre et héroïque conventionnel, d’un buveur de sang. Un jour, sur le chambranle de la vieille cheminée d’une salle de ferme, je trouvai un livre venu d’un département voisin. Ce livre était intitulé : Saint-Just et la Terreur; c’était un ramassis des calomnies, des injures banales, des déclamations niaises à l’adresse des glorieux lutteurs de notre Révolution, un de ces pamphlets comme il s’en publie encore, et dont la conscience publique finit jiar faire bonne justice. Voilà donc, me, disais-je, sur la foi de qui l’on juge trop souvent, dans nos campagnes, les citoyens immortels (|ui Ont sauvé la France; voilà les livres servant à former l’opinion de nos villageois sur cenxvpii les ont affranchis et leur ont conquis la dignité d’hommes! Une pensée soudaine germa alors dans mon esprit : je pris avec moi-méme l’engagement d’écrire les biographies des principaux vaincus de Thermidor; de peindre ces grands athlètes de la grande époque révolutionnaire, non d’après des traditions de convention dans l’éloge ou dans le blâme, mais d’après des textes positifs, des documents certains, de façon à restituer tout entiers à l’histoire ces illustres martyrs.
Les éludes historiques avaient été l’objet de prédilection, la joie de mes premières années; ce retour vers elles avait donc pour moi des
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charmes tout-puissants. N’était-ce pas revenir à de vieux amis ipron embrasse avec d’autant plus d’effusion qu’on en a été longtemps séparé? Je me remis donc à ces études avec un entrain extraordinaire, une ardeur fiévreuse. Les époques les plus tourmentées de l’iiistoire des peuples, les efforts gigantesques des opprimés pour secouer l’esclavage héréditaire, efforts arrosés de tant de sang, et si rarement
couronnés de succès, m’avaient particulièrement attiré. Et cela était
naturel. Le sang qui coule dans mes veines ne m’a-t-il pas été transmis par les descendants des uatncMA-.^ comme disait M. deMontlausier. Bras, télé et cœur, tout n’cst-il pas peuple en moi? Je me souviens des étonnements profonds où j’étais plongé en voyant tant de millions d’hommes ramper docilement sous le joug, et supporter une servitude dont une partie d’entre eux étaient les propres instruments au profit de quelques milliers de despotes. Aus.si quelle admiration ne vous avais-je pas vouée, à vous tous, o glorieux ancêtres qui vous êtes, dévoués à l’émancipation de vos semblables; à toi sSurtout, vieil Étienne [Marcel, père immortel de la démocratie française, à toi qui, dès l’année 1337, réclamais toutes les franchises et toutes les libertés conquises seulement plus de quatre cents ans plus tard, à toi dont j’ai commencé d’écrire l’histoire, et dont à IMge de dix-neuf ans j’avais , à l’instigation de mon cher et vénéré maître théodose Burette, écrit, dans un drame énergique, la vie austère et la mort tragique !
En rouvrant donc d’une main pieu.se, comme celle d’un fds, les annales de notre Révolution, en ra.ssemblant à la sueur de mon front, je puis le dire, les matériaux épars et enfouis qui m’ont permis d’élever, à la gloire de quelques-uns des hommes de cette Révolution, un monument durable parce qu’il est l’expression de la vérité éternelle et flamboyante, je n’ai fait qu’obéir à un sentiment de mon cœur. Car, au milieu de mes tâtonnements, de mes incertitudes et de mes hésitations avant de me former un idéal d’organisation politique et sociale, s’il est une chose sur laquelle je n’ai jamais varié, et que j’ai toujours entourée d’un amour et d’une vénération sans bornes, c’est bien toi, ô Révolution, mère du monde moderne, aima parens . Et quand nous
parlons de la Révolution, nous entendons tous les bienfaits décrétés par elle, et dont sans elle nous n’aurions jamais joui : la liberté, l’égalité, en un mot ce qu’on appelle les principes de 1789, et non
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point les excès et les erreurs auxquels elle a pu se laisser entraîner en défendant ses conquêtes. Prétendre le contraire, comme certains publicistes libéraux, c’est ergoter ou manquer de franchise. Jamais, ô Révoluiion,un mot de blasphème n’est tombé de ma bouche sur tes défenseurs consciencieux et dévoués, qu’ils appartinssent d’ailleurs à la Gironde ou à la Montagne. Si, en racontant leurs divisions fatales, j’ai dû rétablir, sur bien des points, la vérité altérée ou méconnue, j’ai, du moins, réconcilié dans la tombe ces glorieiux patriotes qui tous ont voulu la patrie honorée, heureuse, libre et forte. Adversaire décidé, plus que personne peut-être, de tous les moyens de rigueur, je me suis dit que ce n’était pas à nous, fils des hommes de la Révolution, héritiers des moissons arrosées de leur sang, à apprécier trop sévèrement les mesures terribles que, dans leur bonne foi farouche, ils ont jugées indispensables pour sauver des entreprises de tant d’ennemis la jeune Révolution assaillie de toutes parts. Il est assurément fort commode, à plus d’un demi-siècle des événements, la plume à la main, et assis dans un bon fauteuil, de se couvrir majestueusement la face d’un masque d’indulgence, de se signer au seul mot de Terreur, comme un dévot peureux à l’éclair et au retentissement de la foudre; mais quand on n’a pas traversé la tourmente, quand on n’a pas été mêlé aux enivrements de la lutte, quand on n’a pas respiré l’odeur delà poudre, peut-on répondre de ce que l’on aurait été soiméme, si l’on s’était trouvé au milieu de la fournaise ardente, si I on avait figuré dans la bataille? Il faut donc se montrer au moins d’une excessive réserve en jugeant les acteurs de ce drame formidable; c’est ce que comprennent et admettent tous les hommes de bonne foi et d’intelligence, quelles que soient d’ailleurs leurs opinions. Un jour, à Saint-Gaudens, dans une réunion assez nombreuse, pérorait un de ces jeunes libéraux qui poursuivent d’une haine toute particulière la mémoire des personnages les plus marquants de notre Révolution. Celuici déclamait, gesticulait avec fureur; il aurait fait ceci, empêché cela; pas une ride n’eût troublé la surface de l’océan révolutionnaire, s’il eût été au gouvernail du navire; et sa verve acrimonieuse s’exerçait principalement contre les hommes fameux immolés en Thermidor, tout cela avec une ignorance parfaite des personnes et des choses. Dans un coin se tenait, grave et silencieux, un vieillard bien connu de tous; c’était le juge de paix de l’endroit, adoré de son canton, car
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depuis longues années H avait exercé cette magistrature comme la dévolution elle-même, en la créant, avait entendu qu’elle le fût, en véritable père de famille. Il avait connu et pu apprécier les hommes dont un étourdi faisait si cavalièrement le procès : « Jeune homme, » dit-il en se levant et d’un ton qui coupa court tout de suite à des déclamations ridicules, « ne parlez pas si légèrement de ces grands morts (1). »
Moi qui depuis huit ans bientôt vis dans leur compagnie assidue, je puis dire ce qu’ils valent, et leurs qualités éminentes, que ne déparent point des erreurs inséparables de l’humanité. Une fois engagé dans ces régions de l’histoire, je m’y suis donné corps et âme; et, n’obéissant qu’aux seules inspirations de la conscience, n’ayant pour boussole que Ja vérité, j’ai marché résolûment vers un noble but, celui de mettre en lumière des choses dignes d’être admirées, et de réparer des injustices criantes. De cette longue fréquentation sont résultées pour moi des convictions politiques bien désintéressées, complètement étrangères à des rancunes de parti, que je ne pouvais avoir, et qui n’étaient point dans mon cœur; convictions d’autant plus solides par conséquent, fruits de l’étude et du raisonnement, nées des entrailles mêmes de mon sujet.
La première œuvre purement historique sortie de ma plume a été l’histoire de Saint-Just. On m’a reproché, non sans raison peut-être, d’avoir apporté dans cette œuvre quelques ardeurs de langage. Devant certaines calomnies, je n’ai pu, je l’avoue, maîtriser mon indignation, et j’ai, d’une plume un peu trop vive, marqué les auteurs de libelles. Plus d'expérience et de maturité m’a rendu plus calme en ces sortes d’appréciation ; toutefois je persiste à penser que, lorsqu’on rencontre, chemin faisant, une erreur, un mensonge, une calomnie, il est essentiel de les prendre corps à corps, de les réfuter, de leur oi)poser d’irréfragables documents, et d’en signaler les auteurs, voulant, comme dit Tacite au livre IV de ses Annales^ confondre les calomnies historiques, et engager le lecteur à préférer des faits vrais à d’absurdes traditions trop souvent reçues avec avidité. Je ne me suis point pressé de donner un pendant à ma monographie de Saint-Just; on avance péniblement et lentement dans les travaux de ce genre, si l’on lient à
(I) Je tiens ce fait de mou cher et savant ami le docteur Xavier Ilichard.