RETOUR A ARRAS
Ses habitudes méditatives le rendaient sujet à de fréquentes distractions. Revenant un soir, accompagné de sa sœur avec laquelle il était allé rendre visite à l’un de leurs amis, il double tout à coup le pas, obsédé par une idée, et court s’enfermer dans son cabinet. Quelques moments après, sa sœur arrive et le trouve, affublé de sa robe de chambre, plongé déjà dans le travail. Étonné, il lui demande d’où elle vient si tard, oubliant qu’un instant auparavant il l’avait laissée seule dans la rue, pressé qu’il était de rentrer pour se mettre à la besogne. Quelquefois, dans la ville, il passait, sans les voir, auprès de personnes de sa connaissance, de là cette accusation imméritée de fierté, si gratuitement lancée d’ordinaire contre presque tous les gens distraits. Si Robespierre conserva toujours une grande dignité de caractère, il n’eut jamais la sottise de cet orgueil incommensurable que ses ennemis lui ont prêté après coup. On ne pouvait avoir moins de fierté ni être plus affable que lui. A cet égard, les témoignages de tous ceux qui l’ont approché, de tous ceux qui ont vécu dans son intimité sont unanimes, et les souvenirs de la famille Le Bas corroborent exactement sur ce point les mémoires de sa sœur. 11 était d’une humeur constamment égale et d’une aménité de manières dont tout le monde était enchanté. « C’est un ange, » disaient de lui ses tantes : « aussi est-il fait pour être la dupe et la victime des méchants. » Paroles prophétiques, qui se sont trop bien vérifiées dans l’avenir. Le cercle très-étendu de ses amis prouve suffisamment ces assertions; les personnages les plus distingués de la ville, les membres les plus éminents de la magistrature et du barreau d’Arras vivaient avec lui dans une sorte d’intimité. De ce nombre étaient Brioisde Beaumetz, président du conseil provincial d’Artois, qui depuis...; Foacier de Ruzé, avocat général; Buissart, avocat et savant d’un rare mérite; MM. Leducq, Langlois, Charamant, Ansart, etc., tous avocats de talent; Dubois de Fosseux (1), et un jeune officier du
l>ierre, par Micliaud jeune. Disons pour être juste que, en donnant au puMio une nouvelle édition de cet important recueil biograpliiquc, le propr;étuire actuel, M. Thoinicr-Desplaccs, dans un esprit d’impartialité qui l’honore, a remplacé les anciennes notices sur les Robespierre et quelques autres personnages de la Révolution, écrites jadis sous l’empire de passions iiaineuses et injustes, par des articles oii l’on s’est inspiré du seul amour de la vérité.
(1) Kn 17R4, M. Dubois de Fosseux, qui fut depuis maire d’Arras, écrivait à Robespierre :
Dans mes bras vole avec assurance,
Appui des malheureux, vengeur de riiiuocence;
Tu vis pour la vertu, pour la douce amitié,
Kl tu peux de iiioii cœur exiger la moitié.
Ces vers terminent une pièce que lui adressa M. do Fosseux à l’occasion de son Elnge de Gresset, et qu’on peut lire tout entière dans les Mémoires de Charlotte, p. 155.
HISTOIRE DE UODESPIERRE
génie nommé Carnot, en garnison à Arras, où il habitait avec son frère, officier comme lui, une petite maison qu’on voit encore, et qui a garcié intacte la physionomie qu’elle avait à celte époque.
Maximilien Robespierre s’était ren(iu sympathique non- seulement par ses vertus privées, mais aussi par ses élans de franche gaieté que n’excluaient ni l’austérité de sa vie ni la nature sérieuse de ses travaux. H n’était nullement morose. Plustard,dans son existence politique, si laborieuse et si tourmentée, la persistance de la calomnie et les attaques enveniméesdesesenvieux purentassombrir son front, donner parfois quelqueamertume à sa parole, mais dans l’intérieur, dans les relations privées, il ne se départit jamais de cette bonne humeur et^de cette sérénité d’esprit qui, jeune homme, le faisaient partout bien venir.
11 y avait alors à Arras une société chantante, récemment fondée, et consacrée à Chapelle, à La Fontaine et à Chaulieu. C’était comme une réminiscence des anciens Pays d' Amour; ses membres se considéraient en quelque sorte comme les héritiers des compagnons delà Gâte Science. « Des jeunes gens réunis par l’amitié, par le goût des vers, des roses et du vin, » lisons-nous dans une lettre écrite à l’abbé Ménage, s’assemblèrent le 12 juin 1778, sous un berceau de troène et d’acacia pour célébrer la fête des Roses, pt jurèrent de se retrouver, chaque année à pareil jour, en l’honneur de la reine des fleurs. De là le nom de Ro:ati donné aux membres de celte aimable société, dans laquelle presque toutes les personnes notoires de l’Artois tinrent à honneur d’être admises. Au sein de cette réunion régnait une égalité paifaite; les grands seigneurs y serraient fraternellement la main aux plus minces littérateurs. On y comptait presque tous les membres de l’Académie des belles lettres d’Arras, entre autres MM. Harduin et Le Gay, connus tous deux par d’estimables travaux scientifiques et littéraires; des magistrats comme M. Foacier de Ruzé, des prêtres comme les abbés Roman et Berthe; un professeur de théologie du nom de Daubigny, des militaires comme MM. Dumény et de ChampmiDrin, et tant d’autres, amis et contemporains de Robespierre.
üne sorte de fraternité devait lier entre eux tous les membres de la société des Rosati; c’était formellement mentionné sur les diplômes de réception. Peut-être est-ce pour cela que quelques écrivains ont cru