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des députés, auxquels ne devaient pas manquer de se joindre une masse de citoyens, avides d’un tel spectacle.
L’idée si neuve et si touchante des fédérations, de ces fêtes patriotiques où les populations accouraient s’unir dans un sentiment commun d’abnégation, de concorde et de solidarité, n’était pas éclose à Paris : les provinces avaient donné l’exemple, Lyon, Valence, Orléans, Strasbourg, d’autres villes encore avaient eu leurs fédérations dans le courant de l’année, et dès le mois de novembre précédent les gardes nationales d’une dizaine de villes de la Provence, rassemblées, non * loin du Rhône, dans la plaine de l’Étoile, s’étaient liées par un serment solennel d’abjurer désormais toutes distinctions de provinces, de vouer leurs fortunes et leurs vies à la patrie, au soutien des lois émanées de l’Assemblée nationale, d’étre fidèles au roi, et de courir au secours de la capitale ou des autres villes qui pourraient être en danger pour la cause de la liberté (1). Il était bien juste que là où le peuple avait conquis cette liberté, vînt s’affirmer aussi dans une fédération générale le grand principe de la fraternité.
Et ce ne fut pas seulement la France qui se donna rendez-vous au €hamp de Mars pour la fête du lA juillet; tous les étrangers résidant à Paris tinrent à'iionneur d’y assister; trois cents Anglais s’y rendirent, pleins d’admiration pour ce noble peuple qui conviait le genre humain à une régénération universelle. Car, ô nation bénie entre toutes, ô France, ô patrie que la Providence a marquée de son sceau, vous avez beau vous endormir quelquefois, et chercher dans les bras du despotisme un repos léthargique, vous n’en êtes pas moins la conductrice, l’avant- garde et le flambeau des peuples.
Cependant certaines appréhensions se ^mêlaient à la joie dont la prochaine solennité remplissait les cœurs. Le soupçon farouche s’était «mparé de quelques esprits ; dans le camp 'aristocratique comme' dans le parti patriote, les méfiances étaient égales. Beaucoup de nobles, se croyant exposés, quittèrent précipitamment la ville, et, sur une dénonciation incertaine, Marat écrivit : « La Fayette répondra sur sa tête de la moindre égratignure faite à MM. Barnave, Lameth, Robespierre, Duport, d’Aiguillon et Menou (2). » Mais non, l’heure des explosions terribles n’est pas arrivée; ne nous attristons donc pas d’avance ; assez tôt elle viendra, hélas l
L’vAssemblée, elle, se sentait agitée de sentiments divers. Les trois grandes fractions qui la divisaient, celle des royalistes purs, celle des
(1) Voy. dans VHistoire de la Révolution, par Michelet, t. II, chap. xi, et dans celle de Louis Blanc, t. IV, chap. xv, les récits très-éloquents des fédérations partielles.
(2) L'Ami du Peuple ou le Publiciste parisien, numéro 151.
lUSTOIRK DE UOBESPIEUUE
membres du club de 89 et celle des membres de la gauche, espéraient bien, chacune à son profit, tirer parti de la fédération. Les premiers comptaient sur la pitié que, suivant eux, ne pouvait manquer d’exciter parmi les fédérés la position amoindrie de la famille royale, pour gagner des partisans à leur cause; les patriotes, au contraire, pensaient bien que le spectacle de cette fête de la patrie embraserait les cœurs d’un feu plus ardent, ^et les attacherait pour jamais à la Révolution. Aussi de part et d’autre cherchait-on à y attirer des gens dévoués.
Dans la séance du 3 juillet au soir un membre du côté droit. Nompère de Champagny, vint exposer le désir manifesté par M. Albert (cidevant de Riom), récemment promu au commandement de l’escadre, d’être admis à la fédération afin d’y prêter le serment civique, en son nom et au nom de la flotte dont le commandement lui était confié. Cet officier était le même dont, quelques mois auparavant, Robespierre avait si vivement blâmé la conduite à Toulon, et il avait toutes sortes de raisons de le croire assez mal disposé pour la cause populaire. Voyant une partie du côté gauche applaudir avec toute la droite à la motion de Champagny, il s’élança à la tribune pour la combattre. « Je reconnais, » dit-il, « tout le mérite militaire deM. d’Albert, mais je ne crois pas que des honneurs, que d^s distinctions particulières doivent nous occuper dans cet instant; je ne crois pas que la fête de l’Égalité... )) La fête de l’Égalité! c’était bien le vrai nom pourtant, mais une telle expression sonnait mal aux oreilles d’une grande partie des membres de l’Assemblée, même de ceux qui avaient décapité la noblesse, et les paroles de Robespierre furent accueillies par de violents murmures. « C'est d’une fête nationale, » continua-t-il, « où tous les citoyens viennent répéter un serment qu’ils ont prononcé avec le même respect, qu’ils ont respecté avec le même courage, qu’on doit exclure toutes les distinctions... » Et comme les murmures redoublaient : « Je prends, » dit-il en se tournant vers le côté droit, « je prends la liberté de demander aux plus zélés partisans de M. d’Albert s’il est de tous les citoyens celui qui a le mieux servi la liberté publique. » A cette apostrophe tout le côté gauche, se rappelant l’affaire de Toulon, éclata en bruyants applaudissements. « Oui , » s’écria alors Robespierre , « mes principes sont les vôtres , iis sont incontestables. » C’est à titre de chef d’escadre, ajouta-t-il, qu’on réclame pour M. d’Albert l’honneur d’être admis à la fédération; faisant alors allusion aux forces navales à la tête desquelles on venait de placer cet officier, il témoigna l’espérance que la nation n’aurait pas besoin de ses talents distingués. Que si la motion de M. de Champagny était accueillie, il
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réclamait le même honneur pour tous les citoyens à qui la patrie était redevable de quelques services, et demandait qu’ils fussent placés suivant le degré d’utilité de leurs services. Quand l’orateur quitta la tribune, les applaudissements redoublèrent ; mais malgré ces marques d’assentiment sous lesquelles avaient été étouffés les murmures du côté droit, malgré le concours prêté à Robespierre par Charles de Lameth, l’Assemblée vota l’admission d’Albert de Riom à la fédération du \lx juillet (1).
Celte résolution ne fut pas très-bien accueillie par les journaux populaires; Mirabeau lui-même, qui cependant, à cette époque, avait donné quelques gages au parti de la cour, ne put s’empêcher de la blâmer dans son journal. « Il n’est pas surprenant, » lisait-on quelques jours après dans le Courrier de Provence, « de voir des inquiétudes s’élever dans l’âme des vrais patriotes, quand on propose, dans des moments de crise, des honneurs particuliers pour des individus, quand surtout cet individu ne s’est pas distingué par sa popularité... (2). » '
Tout autre fut le langage de Robespierre lorsque, quelques jours après, le 10 juillet, un certain nombre de citoyens des États-Unis, en résidence à Paris, parurent à la barre, ayant Paul Jones à leur tête, pour solliciter, eux aussi, l’honneur d’assLster à la solennité du 1â. Celte fois il s’agissait de républicains, d’hommes dévoués à la liberté, à cette liberté dont ils jouissaient, et pour la conquête de laquelle la France s’était associée avec eux. C’étaient alors des frères d’adoption, pour ainsi dire, et une place d’honneur leur était due à cette fêle cohsacrée au souvenir de l’affranchissement d’un grand peuple. L’orateur de la députation présenta la demande de ses compatriotes dans un discours noble, simple, où éclatait la reconnaissance des Américains pour la France. Le président répondit en quelques mots. C’est en vous aidant à conquérir la liberté, dit-il en substance, que les Français ont appris à la connaître et à l’aimer ; ils verront donc avec plaisir assister à une réunion fraternelle ceux qu’ils considèrent comme des frères. Robespierre prit ensuite la parole, et tenant à rendre hommage au langage élevé avec lequel s’était exprimé l’orateur des citoyens des États-Unis, il réclama, au milieu d’interruptions qu’on s’explique seulement par le dépit que ressentaient les membres du côté droit d’entendre sans cesse et d’une façon de plus en plus accentuée sortir de sa bouche ces mots d’égalité et de liberté qui les épouvantaient, il réclama, dis-je.
(1) 3foni7eur du 5 juillet 1790; Point du jour, numéro 3;34, p. 377.
(2) Courrier de Provence, numéro 162, t. IX, p. 177.
l’impression du discours des députés américains, celle de la réponse du président, et, pour les premiers, une place d’honneur à la fête de la fédération. L’abbé Maury, en belle humeur, demanda, lui, l’impression du discours de Robespierre, dont la motion n’en fut pas moins votée d’emblée par TAssemblée.
Elle eut lieu enfin cette fête de la Fédération tant attendue. On sait comment, quelques jours auparavant, sur une simple invitation des districts, qui craignaient que les préparatifs ne fussent pas achevés pour le jour fixé, tous les citoyens, sans distinction d’àgeni de sexe, s’étaient rendus en foule au Champ de Mars, et la pioche à la main, la hotte sur le dos, réalisant la loi du travail attrayant, étaient venus à bout, en une semaine, d’une tâche véritablement gigantesque. Nous n’avons pas à rendre compte des cérémonies touchantes, des fêtes de tous genres dont Paris fut témoin en ce splendide anniversaire de la prise de la Bastille, sur l’emplacement de laquelle avait été établie une salle de danse qu’indiquait de loin aux passants cette inscription symbolique : Ici l'on danse, comme si la Révolution eût voulu changer en un lieu de plaisirs et de joyeux ébats le théâtre sinistre de tant de souffrances 'et de martyres. Qu’il nous suffise de dire que ce jour fut un des jours heureux de notre pays. Tous les rangs semblaient confondus ; on eût dit d’une seule et même famille. L’immortelle espérance planait, voilant de ses ailes dorées les maux passés et ceux de l’avenir. Qui eût dit alors qu’un an plus tard, à pareille époque, à quelques jours près, ce Champ de xMars si riant, si beau cette année, si bruyant de gaies et confuses rumeurs, se couvrirait de deuil, serait arrosé du sang français et retentirait des cris des victimes.
De tous les points du royaume affluàient à l’Assemblée nationale des adresses de félicitations et de soumission à ses décrets. Dans la séance du 8 juillet au soir, Robespierre, en sa qualité de secrétaire, avait lu un grand nombre de pièces que ne dictait pas un zèle officiel, et qui, résultat d’un élan spontané et sincère, prouvaient h l’Assemblée combien elle était soutenue dans son œuvre par l’assentiment unanime du pays (1).
C’était aussi à propos d’une lecture d’adresse de prisonniers que.
(1) Voy. lo Moniteur du 12 juillet 1790-