LIVRE lll. l’iLE de TABAGO
t-il, «et vous décrétez la guerre et la servitude! » Toujours cette crainte l’obsédait, que le pouvoir exécutif ne profitât du premier motif venu pour se livrer à quelque entreprise qui lui permît de concentrer entre ses mains toutes les forces militaires du pays ; et tant que l’étranger n’aura pas mis le pied sur le sol de la France, nous le verrons, sans cesse dominé par ces mêmes idées, s’opposer à toute guerre agressive. Ce sera l’origine de sa grande querelle avec les Girondins.
Le fougueux parlen\en taire Duval (ci-devant d’Éprémesnil, mais depuis quelques jours tous les titres et surnoms avaient été rayés des papiers publics, au grand scandale de Mirabeau lui-même), croyant arrêter l’orateur par une plaisanterie, proposa à l’Assemblée d’envoyer Robespierre à Tabago, afin qu’il s’assurât par lui-même de la réalité des faits ; mais, sans se laisser interrompre par cette facétie : « Jamais, » poursuivit-il, « nos décrets ne doivent être rendus sur des assertions isolées et appuyées par des assertions ministérielles. » Il aurait fallu au moins laisser au comité le temps d’éclairer l’affaire, et non point venir, à la fin d’une séance, soumettre un pareil décret à l’Assemblée. Plusieurs députés des colonies partageaient son avis, c’était tant en leur nom qu’au sien propre qu’il demandait le renvoi au comité. Quelques observations à peu près analogues de Desmeuniers décidèrent l’Assemblée à adopter le parti proposé par Robespierre ; elle renvoya le projet de décret au comité, sur la proposition duquel, dans une séance subséquente, elle décréta l’envoi de quelques subsides destinés à ramener le calme dans l’île de Tabago (1).
Si Robespierre n’avait pas cru devoir répondre à l’interruptioji moqueuse de d’Éprémesnil, Camille Desmoulins ne manqua pas de larelever. « L’auguste Assemblée nationale,» écrivit-il, «descend quelquefois à des plaisanteries dignes tout au plus d’un mauvais journal... Je voudrois bien que les aristocrates de l’Assemblée qui se moquent de nos mauvaises plaisanteries fussent condamnés à faire un journal, et, malades ou bien portants, à rire une année entière (2). » Mais les siennes étaient immortelles, elles avaient une portée dont témoignent les fureurs de ceux qui en ont subi les atteintes, tandis que Duval d’Éprémesnil ne ridiculisa que lui-même.
Ce fut encore sous l’empire de craintes pareilles que, dans la séance du k juillet, Robespierre s’opposa vivement à la prise en considération d’une proposition faite à l’Assemblée par quelques membres de supplier le roi d’armer plusieurs frégates, pour protéger notre commerce
(1) Point du jour, numéro 350; Courrier de Provence, numéro 16(i; Moniteur dn 1'* juillet.
(2) Révolutions de France et de Brabant, numéro 32.
HISTOIRE DE RORESPIERRE
V et surveiller les intentions de nos voisins, sur le simple bruit qu’une flotte anglaise avait paru en mer. Dans ces motions alarmantes sans cesse renouvelées, dans ces continuelles propositions belliqueuses, amenées avec plus ou moins d’adresse, il voyait l’intention bien arrêtée, de la part des ennemis de la Révolution, d’entraîner le pays dans une guerre continentale, parce que c’était, suivant eux, le meilleur moyen d’enrayer cette Révolution dans sa marche. En adoptant des mesures dont le ministère avait certainement calcylé l’effet; l’Assemblée risquait de passer pour complice des ministres ; ajourner, au contraire, toutes ces motions, c’était, à ses yeux, le meilleur moyen de déjouer les manœuvres de tous les ministres du monde. Cette fois l’Assemblée trouva' qu’il avait raison et passa à l’ordre du jour (1).
A cette époque, la France entière tressaillait d’un frémissement in-, connu ; elle se sentait vivre d’une vie nouvelle, et c’était en effet une vie toute nouvelle à laquelle était conviée la patrie. Toutes les barrières intérieures qui séparaient jadis les unes des autres les populations de ce généreux pays, qui empêchaient les Lorrains de tendre la main aux Bretons, les Normands aux .Provençaux, etc., avaient disparu. ,pn moins d’une année l’unité s’était faite comme par enchantement : il n’y avait plus de .Normands, plus de Bretons, plus de Provençaux, il n’y avait que des Français. Et pour porter à tous les échos du pays régénéré la bonne nouvelle, une grande voix se faisait entendre, muette jusqu’ici, celle de la presse affranchie.
On approchait du lA juillet, date sainte à jamais, date impérissable, jour fatidique, où comme Lazare, vrai symbole du peuple, la nation française ressuscita à la vie, à la lumière, à la pensée. Ah ! nous ne savons pas, nous, génération sans enthousiasme, égoïste et froide, entraînée, perdue dans le courant des intérêts matériels, nous ne savons pas comme battaient avec attendrissement les cœurs de nos aïeux à la veille de ce jour immortel ! Il avait été décidé, au sein de la municipalité de Paris, que l’anniversaire de la prise de la Bastille serait célébré par une fédération générale; et toutes les gardes nationales du
royaume avaient été invitées, par un décret de l’Assemblée, à envoyer
(1) Moniteur du 5 juillet 1790; Courrier d« Procence, numéro 162.