‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 111 sur 213 · LIVRE IV. — DÉFENSE DE CAMILLE DESMOULINS · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — DÉFENSE DE CAMILLE DESMOULINS

avait commencé par déclarer qu’en effet cette mesure provisoire avait été indispensable ; « mais, » poursuivait-il, « l’imprudence et l’inconsidération devaient-elles être confondues avec le crime?. Sans doute M. Desmoulins a été condamnable d’interrompre les délibérations de l’Assemblée ; mais est-il aisé à un innocent de se taire quand il s’entend outrageusement accuser d’un crime de lèse- nation? On ne peut supposer qu’il ait eu l’intenlien de manquer de respect au Corps législatif. L’humanité, d’accord avec la justice, réclame en sa faveur. Qui oserait le condamner? Je demande son élargissement et qu’on passe à l’ordre du jour (1). » En vain Malouet voulut revenir à la charge, l’Assemblée, édifiée sur le sentiment peu honorable auquel il avait obéi en dénonçant Camille Desmoulins, se rendit aux observations de Robespierre, passa à l’ordre du jour, et, revenant sur son décret de l’avantveille, concernant les auteurs d’écrits incendiaires, déclara qu’il n’était pas applicable à l’auteur des Révolutions de France et de Brabant. Ce fut donc une double victoire remportée ce jour-là par Robespierre sur le parti aristocratique.

Il y a dix-huit cents ans et plus, dans un petit coin de l’Asie, une voix, qui semblait sortir des profondeurs de l’infini, avait prêché une doctrine inconnue, ou du moins oubliée depuis bien des siècles chez les hommes. D'après cette doctrine, révolutionnaire au premier chef et destinée à renouveler la face du monde, tous les hommes étaient frères; le plus petit, le plus pauvre devenait l’égal du plus grand et du plus riche, et toutes les distinctions frivoles étaient condamnées. Le sage, le sublime inspiré qui enseignait ces choses hardies était le fils d’un simple charpentier ; mais comme il était véritablement animé du souffle divin, ses disciples virent en lui l’élu, le fils de Dieu, et Dieu il est resté pour la famille chrétienne. Sa doctrine n’était pas seulement révolutionnaire

(1) Voy. le Moniteur «lu 4 août 1790; rOraû’t/r du Peuple, miiTiêro 61; le Point du jour, rmuKÎro 387; le Courrier de Provence, nmnéro 172, coinl)in«js. Lo .Moniteur, fort dévoué alors au club de 89, a évidemment adouci les paroles de Robespierre, car voici comment s’exprime le journal de Mirabeau au sujet de la délense de Camille ; «.... C’est un mouvement si naturel, si pardonnable dans un homme attaqué, déchiré par un autre homme «jui l’insulte jiarce qu’il ne peut se défendre, que sa situation et sa faute ont excité le plus vif intérêt.... »

au point de vue individuel, elle l’était surtout au point de vue de l’humanité. En conviant les hommes à une communion universelle, en les invitant à se grouper autour d’un nouveau culte en vertu de leur seule qualité d’enfants de Dieu, Jésus ne s’adressait pas seulement à ses concitoyens, aux habitants des bourgades de la Judée, il s’adressait k tous les peuples, et proclamait non les droits du Juif, mais les droits de l’homme. Cette doctrine ayant paru subversive aux puissants du jour, on mit en croix entre deux bandits l’intrépide novateur, et ce juste expira en effet pour le salut du monde.

Semée à tous les vents, la parole du maître, comme un bon grain déposé au sein de la terre, germa et fructifia, et d’ardents propagateurs la répandirent sur tous les points du globe. Mais peu à peu sa doctrine s’altéra, indignement commentée et travestie par des ministres aux gages de nouveaux pharisiens. Si elle se conserva pure dans le cœur d’un certain nombre d’hommes qui scellèrent de leur sang précieux la fidélité par eux gardée aux vrais principes, elle fut trop souvent invoquée par d’odieux oppresseurs contre ceux-là mêmes en faveur desquels Jésus l’avait enseignée en vain ; et c’est à l’ombre d’une religion de paix, d’amour et de charité qu’on a vu, pendant quatorze siècles, les peuples indignement asservis et torturés. La Révolution, renouant la chaîne interrompue, vint de nouveau affirmer le dogme de la fraternité universelle. Beaucoup de bouleversements ont agité les nations depuis l’existence des sociétés humaines, aucun n’a revêtu le caractère d’attraction et d’universalité qui restera la gloire impérissable du grand mouvement social dont la France a été le théâtre à la fin du dernier siècle, et qui sera le point de départ d’une vie nouvelle pour les peuples. La révolution d’Angleterre a passé sans que le monde s’en aperçût, pour ainsi dire ; elle est restée toute locale, conforme d’ailleurs au caractère étroit et égoïste du peuple anglais ; quel magnifique contraste présente aux regards éblouis notre Révolution! En 89 comme en 93, ce ne sont pas les droits du citoyen français qu’elle inscrit en lettres d’or sur ses tables d’airain, ce sont les droits de l’homme, et par là elle ' est toute chrétienne. Elle est le laboratoire prodigieux où s’élabore l’avenir du genre humain. Combien de fois nous entendrons Robespierre parler de la reconnaissance dont lui seront redevables tous les peuples de la terre ! car il sentait bien qu’elle n’accomplissait pas son grand œuvre au profit seulement d’une nation d’élite parquée dans des limites conventionnelles, et que, franchissant barrières, fleuves et montagnes, elle embraserait le monde tout entier de sa flamme pure et sacrée comme la vérité.

Lui-même n’était-il pas en quelque sorte le député du genre hu-

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