‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 112 sur 213 · UNE LETTRE DE SAIXT-JUST · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE SAIXT-JUST

main î Toutes ses paroles n’i^taient-elles pas comme un lointain écho du livre éternel qui proclame les hommes égaux et qui, réagissant contre l’absurde privilège de la naissance, choisit de préférence pour les élus de Dieu ceux que le monde dédaigne et repousse? Quand l’Assemblée nationale s’éloignait des principes du divin livre, n’était-ce pas lui qui toujours essayait de la ramener dans les voies de la justice et de l’équité? Aussi le peuple, par qui s’accomplissent toutes les grandes choses, ne se trompait pas sur son compte, il se sentait vivre et respirer en lui dans ses meilleures aspirations.

Un jour, vers le milieu du mois d’août, Robespierre reçut une lettre d’une écriture inconnue, il l’ouvrit et lut : « Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l’intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par des merveilles, je m’adresse à vous. Monsieur, pour vous' prier de vous réunir à moi pour sauver mon triste pays... » Cette lettre était d’un jeune homme dont tout récemment le nom avait retenti dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, à propos de la protestation séditieuse des membres de la droite contre le décret relatif à la religion catholique. Saint-Just (car c’était lui) priait Robespierre d’appuyer de tout son talent une adresse dans laquelle il demandait l’annexion de son héritage aux domaines de son canton, à la condition qu’on maintiendrait les marchés francs du bourg de Blérancourt qu’on avait l’intention de transférer à la ville de Coucy. c Je ne vous connais pas, » disait-il en terminant, » mais vous êtes un grand homme. Vous n’êtes point seulement le député d’une province, vous êtes celui de I’humanité et de la république. » Cette lettre porte la date du 19 août 1790 (1). On voit quelle était déjà à cette époque l’immense popularité de Robespierre. Dès ce jour, entre Saint-Just et lui une véritable fraternité s’établit. C’était la rencontre de deux âmes embrasées d’un même feu patriotique.

Aux yeux du plat rédacteur du rapport de Courtois, les accents échappés du cœur de Saint-Just ne sont que des flagorneries niaises (2). Pour ces froids rhéteurs de Thermidor, qui devaient noyer la République dans le sang et dans la boue, l’enthousiasme d’un jeune cœur pouvait être une niaiserie ; mais cet enthousiasme, inspiré par le plus absolu désintéressement, le peuple tout entier le partagera. Et quant k Robespierre, ce qui le toucha profondément dans cette lettre, ce ne fut pas la naïve et sincère admiration qu’on y professait pour lui, mais bien

(1) Voy. notre Histoire de Saint-Just, t. I, p. 84; édition Meliue et Caus. L’original de cette lettre est aux Archives, F. 7, 4436.

(2) Rapport de Courtois, p. 12.

HISTOIRE DE RORESPIERRE

l’ardeur d’un dévouement à la patrie, qui, comme le sien, ne devait pas avoir de bornes. Il sentit en ce jeune homme un frère d’adoption ; et cette liaison, née d’un cri de reconnaissance, durera pure, jamais troublée, jusqu’au jour où, pour la même cause et les mêmes principes, ils tomberont tous deux sous le même couteau.

En ce temps-là se discutait la belle institution des bureaux de paix et des tribunaux de famille. Diminuer le plus possible le nombre des procès; forcer les parties à essayer des voies conciliatrices avant de s’engager dans des luttes où s’évanouissent trop souvent le repos et la fortune des familles; fournir aux pauvres dans leurs différends les moyens de s’éclairer et leur donner des défenseurs officieux et gratuits; étouffer sans éclat les contestations de deux époux ou de deux parents entre eux, et leur éviter de se ruiner après avoir été un objet de scandale pour la société; prévenir aussi les écarts des jeunes gens en les soumettant à une autorité paternelle ; tel était le noble but poursuivi par l’Assemblée constituante. L’art. 11 du décret proposé interdisait à toute femme de se pourvoir en justice contre son mari, à tout mari contre sa femme, à tout fils ou petit-fils contre ses parents, au frère contre son frère, au neveu contre son oncle, au pupille contre son tuteur, avant d’avoir e.xposé leurs griefs devant un tribunal arbitral de parents, lequel, connaissance prise des faits, devait rendre une décision motivée. Cet article souleva de la part de Robespierre des objections sérieuses; il demanda la question préalable, parce que, à son sens, il était impraticable et contraire aux principes. C’était mettre en dehors du droit commun toute une catégorie de personnes. La femme plaidant contre son mari, le frère contre le frère, ne devaient-ils pas être jugés avec les mêmes garanties d’impartialité dont jouissaient les autres citoyens? Or, cette impartialité, la trouverait-on dans un tribunal uniquement composé de parents? et n’y avait-il pas à redouter qu’il ne rendît des décisions, non d’après les strictes règles de la justice, mais suivant l’affection des juges pour les parties? Ces considérations, quelque fortes qu’elles fussent, n’empêchèrent pas l’Assemblée d’adopter l’article proposé (1). Mais ce décret n’était pas destiné à avoir une

(1) Voy. le Moniteur du 6 août 1790.

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