‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 124 sur 213 · LIVRE IV. CORRESPONDANCE AVEC l’aDMINISTRATION d’aVIGNON · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CORRESPONDANCE AVEC l’aDMINISTRATION d’aVIGNON

avait aucune à donner, car il ne pouvait être dû d’indemnité pour la . perte d’une usurpation, disait-il, et la cessation d’un long outrage aux droits des nations et de l’humanité. Et si quelqu’un avait à réclamer quelque indemnité, c’était le peuple victime d’un long esclavage, non l’oppresseur. L’Assemblée témoigna son approbation^e ces paroles par de nouveaux applaudissements; et Robespierre, en terminant, lui proposa, comme un devoir, l’adoption du décret suivant : « L’Assemblée nationale décrète qu’Avignon et son territoire font partie de l’empire français, et que tous ses décrets y seront incessamment envoyés pour y être exécutés comme dans le reste de la France (1). »

Robespierre, on peut le dire, s’était cette fois emparé de ses collègues ; l’impression de son discours fut votée d’enthousiasme. A entendre les applaudissements qui, à phisieurs reprises, avaient interrompu l’orateur, on eût pu croire d’avance à une victoire complète, et que sa motion serait décrétée d’emblée ; il n’en fut rien pourtant. Dans un intérêt difficile à comprendre, Mirabeau demanda, le surlendemain, au nom du comité diplomatique, l’ajournement de la question et l’envoi de troupes françaises à Avignon pour y protéger les établissements français et la paix publique, de concert avec les officiers municipaux; l’Assemblée se prononça dans ce sens, et ajourna jusqu’à nouvel ordre l’incorporation du peuple avignonnais à la France (2).

Grand fut le désappointement au dehors. Mais Robespierre avait fait la conquête d’un peuple, et cette fameuse séance du 18 novembre au soir donna lieu entre les magistrats municipaux d’Avignon et lui à une correspondance qui mérite d’être recueillie par l’histoire : «Monsieur,» lui écrivaient, le U décembre suivant, les administrateurs de la ville,

« les défenseurs des Avignonnais ont reçu au milieu des représenlans de la nation l’hommage de notre reconnaissance. Les sentimens que leur générosité a fait naître .dans les cœurs de nos concitoyens sont consignés dans notre adresse à l’Assemblée nationale.

« Nous vous devons, Monsieur, un témoignage particulier de notre gratitude, et nous remplissons avec empressement ce devoir sacré. Le discours sublime que vous avez prononcé dans noire affaire est dans les mains de tous nos patriotes ; ils ne se lassent pas de le lire. .Si les

(1) Discours à V Assemblée nalionnle sur In pétition du Peuple avignonnais. (Paris, de l’iniprhncrie uutionale, 1790, iu-H“ de 18 pages.) Le Moniteur du 20 novembre en donne un l’ésumé assez étendu. J1 est singulier que Laponnernye, qui, dans sou édition des œuvres de Robespierre, s’est borné en général à donner le résumé de ses discours d’après le Moniteur, ait omis celui-ci, dont le retentissement fut immense. Voy. aussi les Procès-verbaux manuscrits do l’Assemblée nationale. {Archives, C, g 1, 446, carton 33.

(2) Moniteur du 22 novembre 1790.

HISTOIKE DR ROnESPlEHRE

principes que vous avez établis si victorieusement pouvoient être connus de tous les peuples de la terre, bientôt il n’existeroit plus de tyran. Si le courage d’une nation qui combat pour sa liberté pouvoit être abattu, le souvenir de ce que vous avez dit en notre faveur suffiroit pour ranimej nos espérances.

« Le décret que vous proposiez combloit nos vœux. Ce n’est pas assez pour nous d’être libres, il nous faut'ètre Français. Il ne manque que ce nom à notre bonheur. Nous avons secoué le joug ultramontain, mais nous sommes encore sous la tyrannie fiscale; des armées de commis nous entourent. Ces agents de la ferme, dont le règne va être détruit, affectent de redoubler à notre égard leurs vexations odieuses. Nous les dénonçons à votre patriotisme, et nous espérons que, si des raisons politiques ont retardé-un décret que la justice sollicitoit, vous obtiendrez sans peine de l’Assemblée que nous soyons traités comme les enfants de la patrie. Cette faveur est due à notre amour pour la constitution , et peut seule modérer notre impatience.

« Nous sommes avec respect, Monsieur, vos très-humbles et îrèsobéissans serviteurs,

« Les maire et officiers municipaux : Richard, maire; Main vielle, Aymé, Niel, Duprat, officiers municipaux. »

Robespierre répondit : « Les principes qui m’ont porté k défendre la cause du peuple avignonnais doivent être pour vous. Messieurs, un si‘ir garant de mes sentimens pour les magistrats d’un peuple libre, dont*la sainte autorité commence au moment où la tyrannie expire. Leur suffrage est, à mes yeux, le prix le plus flatteur de mon attachement à leur cause et à celle de l’humanité! Leurs remerctmens ne peuvent me paroître qu’un excès de générosité. En défendant les Avignonnais, c’est la justice, c’est la liberté, c’est ma patrie, c’est moimême que j’ai défendu. Je n’ai fait que remplir le vœu de tous les vrais Français et devancer celui de la postérité, qui bénira avec une tendre admiration ce peuple dont le courage a abattu d’un seul coup la puissance du despotisme et de l’aristocratie; sa liberté ne périra pas plus que sa gloire. Elle est attachée à la destinée de la France. Oui, Messieurs, quelles qu’aient été les raisons qui ont suspendu la prononciation formelle de votre réunion, vous serez Français ; vous l’êtes, puisque vous le voulez et que le peuple français le veut. Ce ne sont po'.nt des terres nouvelles dont nous avons besoin, ce sont des hommes libres et vertueux! Et quelle contrée nous en offrira, si ce n’est la vôtre! Si Rome donnoit le droit de cité aux peuples qu’elle avoit vaincues, pourquoi repousserions-nous des frères, vainqueurs comme nous du despotisme, et destinés à combattre avec nous pour la conservation

Livni- IV. •— DISCUSSION SUR LA GARDIî NATIONAF-U ;3:n

de la liberté commune? Voilà la seule politique qui puisse faire le bonheur des hommes; voilà du moins ma profession de foi. C’est vous dire assez, Messieurs, que vous n’avez pas besoin de me recommander vos intérêts pour l’avenir. Si vous êtes réduits à nous dénoncer encore ces armées de commis qui vous entourent, si les excès de la tyrannie fiscale profanent encore un territoire que votre vertu a consacré à la liberté, vous en délivrer est la moindre des preuves que l’Assemblée nationale doive vous donner de sa reconnoissance et de celle de la nation. Ils ne seroient plus au moment où je vous écris; le bonheur du peuple avignonnais seroit proportionné à sa magnanimité, si ma puissance égaloit mon zèle pour ses intérêts, et la tendre vénération que je lui ai vouée.

« Veuillez bien. Messieurs, en accepter le témoignage, et permettez qu’il supplée ici à toutes les formules. — Robespierre (1). »

Robespierre tint sa promesse : plus d’une fois nous l’entendrons reprendre la parole pour vaincre les résistances de ses collègues dont l’étrange obstination à retarder sans aucune espèce d’utilité la réunion d’Avignon à la France, finira par céder à sa persistance. Mais, comme il l’avait prévu, leur longue hésitation devait entraîner de déplorables conséquences ; quand le peuple àvignonnais sera tardivement incorporé à l’Empire français, d’irréparables malheurs auront fondu sur lui; et, pour n’avoir pas tout de suite ratifié la motion si juste, si sensée de Robespierre, l’Assemblée constituante sera cause que la patrie ne recevra dans son sein qu’une ville portant au front les stigmates sanglants d’épouvantables massacres.

Dans la soirée du 18, avant que Robespierre montât à la tribune, l’Assemblée avait entendu le maire de Paris, Bailly, et le général La Fayette; le premier, réclamant au nom du conseil général de la commune, une loi de police et la formation immédiate d’un tribunal provisoire pour juger les nombreux détenus dont les prisons étaient encombréest le second, l’organisation définitive de la garde nationale.

Certes, si jamais moment fut favorable pour organiser cette institution sur des bases démocratiques, ce fut bien celui-là; mais déjà la

(1) Ces deux lettres se trouvent dans le numéro 59 des BécoluUons de France et de Brabant.

bourgeoisie commençait à avoir peur du peuple, et elle commettait l’immense faute de tracer entre elle et lui une ligne^de démarcation qui n’aurait jamais dû exister. Au lieu de fondre ensemble la masse des • citoyens, d’intéresser le pauvre comme le riche à la conservation de l’œuvre constitutionnelle, ses principaux meneurs dans l’Assemblée, réagissant contre les principes d’égalité proclamés dans la déclaration des droits de l’homme, imaginèrent de faire de la garde nationale une sort.e de garde prétorienne dont lesrangs étaient inaccessibles aux profanes, et ces profanes, c’était... le peuple, dans le sens restreint que donnait à ce mot l’aristocratie bourgeoise. Telle fut, en effet, l’économie du projet présenté le dimanche 26 novembre par Rabaut Saint- Étienne, au nom du comité de constitution. Les citoyens actifs, leurs enfants mâles âgés de dix-huit ans, étaient seuls admis à être inscrits sur les rôles de la garde nationale; il y avait seulement une exception en faveur des citoyens non actifs qui, au début de la Révolution, avaient pris les armes pour la liberté. Ainsi, d’un trait de p^ume, des millions de citoyens français étaient réduits à l’état d’ilotes. Non-seulement on les avait exclus ides assemblées électorales, mais on les déclarait incapables de servir la patrie comme gardes nationaux; et l’on constituait dans l’État, sans se douter des périls qu’on léguait à l’avenir, une nouvelle classe inconnue, pour ainsi dire, sous l’ancien régime, le prolétariat. '

L’Assemblée nationale ordonna l’impression du rapport de Rabaut Saint-Étienne et ajourna le débat; mais, aux Jacobins, la discussion ne fut pas ajournée.’ Le soir même Robespierre parut à la tribune, et, laissant déborder son cœur, il fit, en tern’les d’une éloquente amertume, la vive critique du plan exposé dans la journée à l’Assemblée constituante, en y joignant celle du décret du marc d’argent, cause première de tout le mal. « Qui pourroit ne pas partager la sainte indignation que Robespierre fit éclater aux Jacobins dans un discours admirable! » .s’écria, transporté, l’auteur des Révolutions de France et de 2?r«to/.VMirabeau présidait. Irrité des applaudissements frénétiques prodigués par l’assistance émue aux paroles enflammées de son collègue, il entreprit d’imposer silence à l’orateur ep prétendant qu’il parlait contre un décret rendu. Alors se passa une scène impérissable, grâce à la plume d’un témoin oculaire et passionné, Camille Desmoulins. La société tout entière se récria contre le despotisme du président. Tout en élevant Mirabeau au fauteuil pour les gages immortels qu’il avait donnés à la Révolution, les Jacobins ne pouvaient oublier ses derniers votes dans l’affaire de Nancy et celle d’Avignon ; et le parallèle entre Robespierre et lui était tout à son désavantage.

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