‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 127 sur 213 · LIVRE IV. LE SERMENT DES PRÊTRES · texte numérisé non relu

LIVRE IV. LE SERMENT DES PRÊTRES

ils la saisirent avec empressement ! Comme ils s’évertuèrent à bouleverser les provinces, comme ils y soufflèrent le feu de leurs haines ardentes, comme par tous les moyens, par la tombe et par le berceau, ils surent agir sur les esprits faibles! Avec quel art machiavélique, décidés à tout abîmer plutôt qu’à se rendre et à donner, en véritables chrétiens, l’exemple du respect à la volonté nationale, ils déchaînèrent partout les passions et la discorde! Comme enfin ils contribuèrent à amener celte situation formidable qui devait enfanter la Terreur! C’était là sans nul doute ce que redoutait Robespierre, quand parfois il essayait de conjurer l’orage suspendu sur la tête des ecclésiastiques, protestant ainsi, nous le répétons, contre cette intolérance dont on l’a si faussement accusé. Laisser les prêtres libres; ne pas avoir l’air d’empiéter sur le domaine de la conscience, c’était les annuler, il le savait ; il savait aussi combien puissants et dangereux pouvait les rendre la simple apparence d’une persécution. Il avait donc bien raison de ne pas s’associer à des mesures dont les conséquences devaient être désastreuses.

Mais que l’occasion de réparer une injustice se présentât, on était sûr de le voir paraître à la tribune. Ainsi l’entendit- on, dans le courant de décembre, prêter l’appui de sa parole aux sous-officiers et soldats du régiment de Royal-Charnpagne, alors en garnison à Hesdin, et que leur patriotisme' connu avait désignés aux vengeances de leurs supérieurs. L’artàire remontait au mois d’aoCit dernier, époque à laquelle, sur la dénonciation d’actes d’insubordination de la part de quelques sous-ofliciera et cavaliers de ce régiment, l’Assemblée avait rendu un décret en vertu duquel le roi avait été prié d’employer les moyens les plus efficaces pour arrêter les désordres et en faire punir sévèrement les auteurs. On sait déjà quel antagonisme existait alors entre les sousofficiers et les soldats d’un côté, et les officiers de l’autre : les premiers se montrant en général tout dévoués aux institutions nouvelles, les seconds au contraire détestant cordialement la Révolution, et usant, pour la combattre, de tous les moyens en leur pouvoir. Aussi malheur à ceux de leurs subordonnés qui témoignaient avec trop d’enthousiasme leur attachement aux principes libérateurs! Leur patriotisme était un crime, et leurs moindres démonstrations en faveur de la cause populaire étaient bien vite transformées en actes d’insubordination, tant il paraissait dur à leurs supérieurs de voir surgir des hommes là où depuis tant d’années ils étaient habitués à commander à des esclaves.

Munis du décret de l’Assemblée, les officiers de Royal-Ghampagne avaient ignominieusement renvoyé du régiment trente-six hommes, parmi lesquels deux adjudants, neuf maréchaux des logis et deux bri-

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gadicrs, après leur avoir délivré, au milieu d’un imposant appareil de guerre, des cartouches de congé avec ordre de se rendre dans leurs foyerS; malgré le décret antérieur de l’Assemblée interdisant formellement d’expédier, sans jugement préalable, des cartouches infamantes aux soldats. La plupart des hommes ainsi chassés avaient de quinze à trente ans de service, et n’étaient parvenus au modeste grade qu’ils occupaient que par une longue suite de bonnes actions ; ce qui avait été constaté au commencement d’octobre par les deux commissaires civils envoyés à Hesdin par l’Assemblée nationale, sur les vives réclamations qu’avait soulevées de toutes parts la punition arbitraire infligée à ces trente-six sous-officiers et soldats, les meilleurs du régiment. Chargé, au nom des comités militaire, des rapports et des recherches réunis, de présenter un rapport sur celte affaire, le député Salles disculpa entièrement la conduite de ces victimes de l’aristocratie militaire, et il apitoya singulièrement l’Assemblée sur leur sort quand il raconta que la cause de leurs persécutions était un pacte fédératif juré à la face du soleil sur la place d’Hesdin entre la garde nationale du pays et les soldats de Royal-Champagne, pacte dont le procès-verbal avait été lu devant l’Assemblée constituante elle-même, et vivement applaudi par elle. Ce rapport était suivi d’un projet de décret portant que les sous-officiers et soldats renvoyés du régiment de Royal-Champagne toucheraient leur solde jusqu’à ce qu’ils eussent été replacés ; que les congés h eux délivrés seraient annulés ; que le roi serait prié de les incorporer dans la maréchaussée, et qu’enfin le ci-devant ministre de la guerre, M. de la Tour du Pin, et la municipalité d’Hesdin seraient publiquement blâmés pour l’approbation qu’ils avaient donnée à la conduite des officiers de Royal-Champagne.

Un tel rapport et un tel décret, empreints d’un caractère si libéral, devaient nécessairement soulever dans le côté droit de violentes rumeurs. Les du Châtelet, les Crillon, les d’Estourmel, les Murinais et autres, presque tous officiers, et par conséquent juges dans leur propre cause, se récrièrent vivement, défendirent en désespérés la conduite de leurs collègues, si justement dénoncée au blâme de l’.Assemblée nationale. Robespierre se chargea, lui, de soutenir les conclusions du rapport. Il montra combien les officiers de Royal-Champagne , en prononçant des punitions sans jugement, avaient agi d’une manière arbitraire et oppressive; puis il signala la forme illégale des congés délivrés aux soldats renvoyés, forme illégale même sous l’ancien régime. Les congés devaient dégager purement les hommes de leur service et contenir témoignage de leur bonne conduite ; de quel droit les officiers avaient-ils expédié de véritables lettres d’exil? N’éiait-il pas fa-

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cile de voir qu’ils avaient été poussés dans cette voie par un esprit contre-révolutionnaire? En effet, dans la longue information à laquelle on s’était livré, on n’avait pu relever aucun grief grave contre leurs victimes. Mais, continuait l’orateur, on a prétexté l’insubordination pour renvoyer du corps les soldats les plus patriotes, les plus amis de la constitution ; et, ne pouvant les provoquer à des actes qui eussent permis de les traduire en jugement, on a eu recours au despotisme ministériel. Il fallait donc, suivant lui, donner un grand exemple de justice en votant le projet des comités.

Après une assez vive discussion, l’Assemblée, tenant largement compte des observations de Robespierre, et sans adopter complètement le projet de décret de ses comités, sans doute pour ménager l’amourpropre des officiers qu’elle espérait toujours rallier à la cause de la Révolution, déclara nulles et non avenues les cartouches délivrées aux cavaliers et sous-officiers du régiment de Royal-Champagne, et décréta qu’ils toucheraient le montant de leur solde jusqu’à ce qu’ils eussent été jugés, s’il y avait lieu, ou jusqu’à l’expiration de leur congé (1).

Trois jours après, dans la séance du 14 décembre, on discutait, au sein de l’Assemblée constituante, une des plus importantes questions de la nouvelle organisation de la justice, celle des offices ministériels et de la défense devant les tribunaux.

Les comités de judicature et de constitution avaient pensé avec raison que la suppression de la vénalité des charges judiciaires devait entraîner naturellement celle de la vénalité des offices de ces procureurs dont notre ancienne comédie a immortalisé l’esprit de chicane et la cupidité. Voulant sans doute couper le mal dans sa racine, les comités s’en prenaient non -seulement à l’abus, mais encore au principe, et proposaient la suppression complète des officiers ministériels. Mais comment et par qui les remplaçaient-ils? Là surtout était le point vulnérable du nouveau plan soumis par eux aux délibérations de l’Assemblée. Ils avaient imaginé de fondre ensemble les fonctions jadis attribuées aux procureurs et celles exercées par les avocats, et d’en

(1) Voy. le Moniteur du 13 décembre 1790, séance du 11 mars au soir.

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investir, moj’ennant certaines conditions de stage, un petit nombre d’individus désignes dans chaque district par trois juges et deux hommes de loi. A cela plusieurs membres préféraient l’ancien système, trouvant en définitive plus de garanties pour les plaideurs dans l’officier ministériel forcé d’acheter sa charge, que dans ces procureurs déguisés dont le choix serait laissé à la discrétion de. quelques juges. Ému de compassion sur le sort des procureurs dépossédés, non sans indemnité cependant, Prugnon plaida chaleureusement leur cause. Robespierre engagea le débat à un point de vue plus élevé; aussi son opinion fut-elle accueillie avec beaucoup plus d’applaudissements (1). Le plan du comité lui paraissait défectueux, surtout en ce qu’il restreignait le droit le plus imprescriptible et le plus sacré, celui delà défense naturelle. Ne pas permettre à un citoyen de confier le soin de défendre son honneur, sa vie ou sa liberté h celui qu’il jugeait le plus digne de sa confiance, c’était, aux yeux de l’orateur, saper jusqu’aux premiers fondements de la liberté individuelle, violer les plus saintes lois de la justice et de la nature. Il rappelait, non sans quelque fierté pour sa profession, que si autrefois l’introduction d’une demande devant les tribunaux et la procédure étaient enveloppées de formes vénales et forcément confiées à des officiers dont les charges étaient l’objet d’un véritable trafic, du moins la partie principale et es.sentielle do la défense, « la fonction de développer les faits, de faire valoir les moyens, de réclamer la sainte autorité des lois, de faire entendre la voix do l’humanité et les cris de l’innocence opprimée, » avait échappé au génie de la fiscalité et au pouvoir absolu. Moyennant un cours d’études facile et ouvert à tout le monde, chacun était libre d’exercer la profession d’avocat, tant le droit de la défense avait toujours été regardé comme un droit naturel et sacré. Aussi disait- il : « Tout en déclarant sans aucune peine que cette profession n’était pas exempte des abus qui infecteront toutes les sociétés qui ne vivront pas sous le régime de la liberté, je suis forcé de convenir que le barreau semblait encore montrer les traces de la liberté exilée du reste de la société ; que c’était là où se trouvait encore le courage de la vérité, ce zèle généreux qui défend avec énergie les droits du faible opprimé contre les crimes de l’oppresseur puissant, ces sentiments magnanimes qui n’ont pas peu contribué à amener une Révolution qui ne s’est opérée dans le gouvernement que parce qu’elle était préparée dans les esprits. » Privilège pour privilège, il aimait encore mieux l’ancien 'système que le régime imaginé par les comités de judicature et de constitution.

(1) Point du jour, numéro 523, p. 202.

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