‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 13 sur 213 · LIVRE I. — DÉBUTS AU BARREAU · texte numérisé non relu

LIVRE I. — DÉBUTS AU BARREAU

ment l’heure elles causes de la scission qui éclata entre eux; scission à jamais déplorable en ce qu’elle fournit à la vile faction des Thermidoriens un immense appui moral; scission déplorable, car, on peut l’affirmer hardiment, l’union de ces deux hommes si grands, si honnêtes l’un et l’autre, eût contribué, la tempête passée, à fonder la liberté en France et à affermir la République.

Nous venons de voir Robespierre luttant pour une pauvre servante contre des adversaires riches et influents; avocat, il mit constamment son ministère au service des faibles et des opprimés. Il n’acceptait pas indistinctement toutes les affaires, et n’appliquait pas son talent à torturer la loi dans un intérêt contraire à l’équité; jamais ses plus violents détracteurs n’oi.t pu l’accuser de s’êire chargé d’une cause injuste. Lorsque dans un même procès les deux parties venaient le prier de leur prêter son assistance, il ne cherchait pas à savojr quelle était la plus riche, il se demandait d’abord où était le bon droit; et s’il ne parvenait pas à les concilier, ce qu’il essayait de faire avant tout, il prenait en mains la cause la plus juste, sans considérer si son propre avantage était de ce côté. Quelquefois on le vit ouvrir sa bourse à des clients au lieu d’exiger d’eux des honoraires, quand la pénurie de leurs ressources ne leur permettait pas de subvenir aux frais toujours coûteux d’un procès. En général, bien différent de ces avocats qui poussent à la lutte quand même, il essayait de retenir ses clients dans cette voie périlleuse des procès, et se gardait bien de les leurrer sur la bonté de leur cause. Nous avons sous les yeux une lettre écrite par lui, en février 1787, à un abbé Touques, alors bénéficiaire en x\rtois, et depuis curé de Cintheaux, près de Caen, qui l’avait chargé d'une affaire très-importante. Elle commence ainsi : « La confiance illimitée que vous m’accordez me flatte et m’embarrasse à la fois; d’un coté, je ne trouve pas votre cause assez dépourvue de moyens pour sacrifier absolument vos prétentions sans aucune réserve, sans aucun dédommagement; de l’autre, je ne la regarde pas comme assez évidente pour vous donner le conseil de la soutenir (1)... » Celte lettre, que sa longueur nous empêche de don-

(1) Cette lettre, dont l’original est à l’étranger aujonrd’liui, a paru dans tine brochure publiée à Caen en 1844, sous ce titre : E3:centricités caennaises, tiré 25 exemplaires, et dont nous devons la communication à M. Ch. Renard, de Caen.

ner en entier, témoigne de la conscience et du désintéressement de l'avocat.

Dès la première année de son exercice, Robespierre attira sur lui l'attention par l’éclat de ses plaidoiries , et bientôt il fut un des membres les plusoccupés du barreau d’Arras. Ce ne fut donc pas un terne avocat subitement transformé par la Révolution, élevé par elle à la hauteur des plus brillants génies, comme l’ont écrit quelques-uns même de ses apologistes; tout jeune il était marqué au front du sceau divin; l’importance des affaires confiées à ses soins atteste suffisamment sa renommée précoce et la .position considérable qu’il avait rapidement acquise dans son pays.

Une des premières causes qui le mirent en lumière fut une question de testament très-curieuse et très-délicate. M. Jean-Baptiste de Beugny, habitant de la commune de Pas, dans les environs d’Arras, avait embrassé la religion réformée et entraîné dans sa conversion les enfants d’un de ses frères. Il mourut, laissant une grande fortune, après avoir institué pour ses légataires ceux de ses héritiers naturels qui, à son exemple, auraient abandonné le culte catholique en faveur du protestantisme. Les héritiers exclus, parmi lesquels se trouvait un chanoine de la cathédrale nommé Jacques-Simon-Joseph de Beugny, résolurent d’attaquer le testament comme fait en haine de la religion de l’État; mais avant d’introduire leur demande en annulation, ils s’adressèrent à Robespierre, afin d’avoir une consultation sur la matière et de savoir si un pareil acte était susceptible d’être cassé.

Robespierre se prononça résolùment pour Taffirmative, d’où l’on a inféré plus tard qu’avant la Révolution il s’était montré catholique jusqu’à l’intolérance. Mais il suffit de lire son mémoire consultatif pour être convaincu au contraire qu’il a été, en le rédigeant, guidé par le plus entier respect de la liberté des cultes, dont il ne manqua jamais d’être Tardent défenseur. Si le testament lui paraît entaché de nullité, c’est précisément à cause de l’intolérance de son auteur, lequel, pour agir sur la conscience de ses héritiers, n’a pas craint de mettre en jeu le puissant ressort de l’intérêt. « De toutes les passions qui peuvent entraîner la volonté de l’homme, » dit l’avocat consulté, « il n’en est pas de plus incompatible avec la raison et la liberté que le fanatisme religieux (1). » Nous le verrons sans cesse rester fidèle aux principes de

(1) Consultation en 4ate du 25 mai 1782, rédigée par M* de Robespierre, et signée par six de scs confrères, JIM. Deconclii, Delegorgue aîné, Dourlent, Mauduil, Ledncq, Deinarlières. Elle a été insérée dans le imméro du 25 septembre 1850 de VlmpariUtl de Jiouloyue, auquel elle avait été communiquée par l'honorable JI. Billet, avocat à Arras.

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