‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 14 sur 213 · LE MOINE DOM BROGNIAUT · texte numérisé non relu

LE MOINE DOM BROGNIAUT

tolérance universelle émis par lui dans cette consultation. Le fanatisme protestant ne lui semblait pas plus respectable que le fanatisme catholique; et plus tard, à une époque où il y avait quelque courage à défendre la liberté religieuse, nous entendrons le même homme, prenant hardiment à partie les fougueux sectaires du culte de la déesse Raison, s’écrier à la tribune des Jacobins : « On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe... Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe. »

Mais si, obéissant à un sentiment d’équité, il n’hésitait pas à rédiger une consultation en faveur de personnes attachées à la communion romaine, il était toujours prêt à entrer en lutte contre les princes mêmes de l’Église, quand il jugeait leurs prétentions contraires au bon droit. Aucune considération n’était capable de ccntre-balancer dans son cœur la cause sacrée de la justice. Un jour de simples paysans vinrent le prier de se charger d’un procès important; l’adversaire était redoutable. Robespierre examina la cause, la trouva juste, et on le vit, non sans étonnement, soutenir avec une suprême énergie les intérêts de pauvres vassaux contre leur puissant seigneur, qui n'était autre que l’évêque d’Arras.

Une autre fois, dans une circonstance bien autrement grave, il eut le courage de s’attaquer à l’un des moines de l’abbaye de Saint-Sauveur d’Anchin, dom Brogniart. Une jeune fille nommée Clémentine Deteuf était employée comme lingère dans l’abbaye ; le moine, l’ayant trouvée de son goût, mit tout en œuvre pour la séduire. N’ayant pu arriver à ses fins, il résolut de se venger bassement et eut l’infamie d’accuser la jeune fille d’avoir dérobé une somme de deux mille louis. En vain elle protesta de son innocence, en vain elle affirma que le misérable la dénonçait faussement parce qu’elle n’avait pas voulu céder à ses passions brutales; que pouvait-elle, faible jeune fille, contre un si puissant accusateur? Et qui voudrait consentir à la défendre? Car poursuivre dom Brogniart, dévoiler la bassesse de son action, le signaler comme un faux dénonciateur au mépris public, c’était s’attirer l’implacable inimitié de toute l’abbaye. On sait à quel esprit de corps invétéré obéissent les membres des corporations religieuses. Plutôt que de sacrifier la brebis galeuse, d’abandonner simplement un coupable à la vindicte des lois, ils aiment mieux souvent le couvrir de leur protection et se rendre en quelque sorte solidaires d’un crime. Malheur à qui porte la main sur un des leurs l Un homme pourtant eut ce courage, ce fut Maximilien Robespierre, à qui s’adressa le père de la victime. Sûr de l’innocence de Clémentine

Deteuf, il se présenta pour elle à la barre du tribunal criminel. Dans

HISTOIIUÎ DE UOnESPIERUE

une plaidoirie saisissante il démontra la fourberie de ce moine libertin, assez inftàme pour sacrifier l’innocence d’une jeune fille à une ignoble vengeance.’ Ses consciencieux efforts furent couronnés d’un plein succès, les juges acquittèrent sa cliente. Mais il ne lui suffit pas de lui avoir rendu l’honneur ; non content de ce triomphe, il voulut encore obtenir la réparation du préjudice matériel qu’elle avait subi. En conséquence il intenta en son nom contre dom Brogniart une demande en dommages-intérêts devant le conseil provincial d’Artois. Un volumineux et remarquable mémoire, répandu à profusion, acquit à la jeune fille les sympathies de tout le monde, et son méprisable accusateur fut condamné envers elle à une forte réparation pécuniaire (1).

Cette affaire eut et devait avoir un prodigieux retentissement. Et il est facile de comprendre combien s’en accrut la renommée du jeune avocat, assez téméraire pour avoir osé plaider contre l évèque d’Arras et attaquer en justice un des puissants moines de l’abbaye de Saint- Sauveur d’Anchin.

Comme dans toutes les provinces de France avant la Révolution, l’organisation judiciaire en Artois était un véritable dédale. Issue de l’anarchie féodale et des luttes entre l’Église et le pouvoir séculier, elle gardait bien l’empreinte des vicissitudes de sa vicieuse origine. Il y avait la justice royale et la justice seigneuriale, et cette dernière se divisait encore en haute, moyenne et basse justice. Souvent une même ville était soumise k plusieurs juridictions. C’est ainsi que, sous le rapport judiciaire, Arras était partagé en cité proprement dite et en ville ; la première dépendant de l’évêque, la seconde de l’abbé de Saint- Waast ; l’évêque et l’abbé avaient droit de haute et basse justice.

Au-dessus siégeait, pour toute la province, un conseil supérieur, sorte de parlement établi en 1530 par l’empereur Charles Quint. Les charges des officiers attachés à ce conseil étaient héréditaires; en ces temps d’anarchie générale, décemment couverte du manteau du despotisme, et à laquelle la Révolution vint tardivement mettre bon ordre.

(1) Mémoire pour François Ueteuf, demeurant au village de Marcliiennes, contre les grand-prieur et religieux de l’abbaye d’Auchin. Arras, G. de la Sablonnière, 1784, iu-4° de 21 pages.

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là justice, on le sait, était, par un déplorable abus, devenue le patrimoine du magistrat. A cette règle presque générale il y avait cependant quelques exceptions ; ainsi pour les offices de judicature appartenant à la juridiction de l’évêque ou à celle de l’abbé de Saint-Waast, l’un et l’autre avaient la nomination des juges de leurs différents tribunaux.

M. de Conzié, évêque d’Arras, charmé des succès du jeune avocat, à la famille duquel il portait un vif intérêt, avait eu l’idée de se l’attacher comme magistrat dès sa seconde année d’exercice au barreau; et, nommé par lui, Robespierre se trouva un jour juge au tribunal civil et criminel de l’évêque (1). Membre de ce petit tribunal, il eut le courage de repousser, au nom des principes et de la souveraineté du peuple, dont on ne se souciait guère alors, les édits de Lamoignon, auxquels les tribunaux supérieurs n’opposaient que des formes (2). Mais ce métier d’inquisiteur ne convenait guère ni à l’indépendance de son esprit ni à la douceur de son caractère. On sait ce qu’étaient les juges

(1) I.a tradition rapportait bien que lîobespietre avait occupé le siège de juge au tribunal de l’évêque d’Arras, mais elle ne rejKisait jusqu’ici sur aSicunc donnée certaine. La découverte d’une jiièce capitale qu’une bonne fortune inc.spéréc a mise entre nos mains, nous met à même de dissiper toute incertitude à cet égard; c’est le brevet même de nomination de Kobcspierre, provenant, comme tant d’autres pièces éparses, des dilapidations du conventionnel Courtois. Le voici ; en tête se trouvent les armes de l’évêque :

« Louis, François, Marc, IIilaii*e de Conzié, par la gnlco de Dieu et du Saint- Siège apostolique, évêque d’Arras, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, .salut.

« Sçavoir faisons que, sur le bon rapport qui nous a été fait de la personne de maître Maximilien, Mario, Isidore Derobespierre, avocat au conseil d’Artois, de ses .sens, pnulhommie, capacité et expérience, pour ces causes nous l’avons commis et établi au lieu et place de M' Delarsé, commettons et établissons bomme de fief gradué du siège de notre salle épiscopale d’Arras, pour y juger de tons les procès, catises et instances, tant civils que criminels, appendances et dépendances, en prêtant par lui le serment en tel cas reejuis es mains de notre prévôt audit siège; et ce aux bonneurs, fruits, profits et émolumens ordinaires, sans toutefois en pouvoir prétendre aucuns à notre charge ; et durera la présente commission jusqu’à révocation <iue nous pourrons faire quand il nous plaira.

« Donné sons notre seing, notre scel ordinaire et le contre-seing du secrétaire gé-' néml de notre évêché, à Paris, le neuf du mois de mars mil sept cent quatrevingt-deux.

« Louis, évêque d’Arras.

« Par lilonseigneur,

« Dei-ys Siergen.

» Enregistré au greflFe de la salle épiscopale d’Arras, le cinq juillet mil sept cent quatre-vingt-trois. — SlRON. »

Nous devons la communication de cette pièce à l’honorable M. Franco, libraire, bien connu de tous les hommes qui se sont occupés de travaux sur la Révolution.

(2) Voyez à cet égard les explications données par Robespierre lui-même dans .«:a népon.se aux discours de llrissot et de Guadet, prononcée aux .Tucobins, le 27 avril 1792.

de rancien régime. Il lui répugnait d’avoir à prononcer des sentences de mort. Déjà, en effet, il déniait à la société le droit d’attenter à la vie d’un de ses membres, pensant avec raison que la peine capitale n’est ni un frein suffisant pour le crime, ni un exemple salutaire. Déjà on pouvait pressentir l’homme qui, du haut de la tribune de la Constituante, devait laisser tomber ces paroles : « La nouvelle ayant été portée à Athènes que des citoyens avaient été condamnés' à mort dans la ville d’Argos, on courut dans les temples, et on conjura les dieux de détourner des Athéniens des pensées si cruelles et si funestes. Je viens conjurer, non lesdieux, mais les législateurs, qui doivent être les organes et les interprètes des lois éternelles que la Divinité a dictées aux hommes, d’effacer du code des Français les lois de sang qui commandent des meurtresjuridiques, et que repoussent leurs mœurs et leur constitution nouvelle. Je veux leur prouver que la peine de mort est essentiellement injuste, qu’elle n’est pas la plus réprimante des peines, et qu’elle multiplie les crimes beaucoup plus qu’elle ne les prévient (1)...» Au reste il résig,na, assez peu de temps après, croyons-tious, ses fonctions de juge. Un jour un assassin comparut devant son tribunal. Les charges les plus accablantes s’élevaient contre l’accusé, la loi était formelle, il fut bien obligé de le condamner au dernier supplice. Mais l’idée d’avoir disposé lui-même de la vie d’un de ses semblables l’obsédait comme un remords; il rentra chez lui le désespoir au cœur; et quand sa sœur entreprenait de le consoler en lui rappelant l’énormité du crime du condamné, il répétait toujours : « Sans doute c’est un scélérat, mais faire mourir un homme (2) ! » Dès le lendemain il envoya à l’évêque sa démission de juge, et se consacra tout entier au barreau, préférant à la mission sévère de poursuivre et de châtier les criminels la mission plus difficile et plus élevée de protéger l’innocent, et d’appeler sur le coupable l’indulgence des hommes.

De là date sans aucun doute son antipathie pour les emplois judiciaires. Appelé longtemps après, en juin 1791, au poste d’accusateur public par les électeurs de Paris, nous le verrons, au bout de quelques mois d’exercice (avril 1792), se démettre également de ces fondions auxquelles l’avait élevé la confiance de ses concitoyens, et qu’il n’avait acceptées qu’à contre-cœur.

(1) Discours sur Vabolition de la peine de mort, prononcé dans la séance de l'Asseni- Idée nationale dn 30 mai 1791. Voy. le .Voni7e«r du 1"^ juin, n° 152.

(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 69.

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