LIVRE IV. UXE SÉANCE AUX JACOBINS
L’émotion dont l’Assemblee constituante avait tressailli dans cette journée semblait s’être communiquée au dehors. Depuis quelques jours, du reste, Paris était sous le coup d’une agitation due au départ de Mesdames, aux bruits de préparatifs de la fuite du roi, aux menaces et aux provocations maladroitement adressées aux patriotes. Dans la matinée du 28, le peuple, égaré par de perfides instigateurs, s’était porté en foule au château de Vincennes, dans l’intention de détruire le donjon ; La Fayette, dont la popularité avait dès lors reçu un coup mortel, accourut h temps avec la garde nationale pour empêcher cette dévas tation. Le soir une expédition dans un sens tout contraire eut lieu aux Tuileries, où l’on arrêta une foule d’anciens gentilshommes qui, sur la nouvelle d’un danger imaginaire couru par la famille royale, étaient venus au château, armés jusqu’aux dents, et que , pour cette raison, on appela les chevaliers du poignard.
La séance des Jacobins devait subir le contre-coup des agitations de la ville et de l’Assemblée, elle le ressentit. en effet; cette séance du 28 février restera une des plus fameuses dans l’histoire de ce club célèbre. Quand Mirabeau entra, Duport occupait la tribune. Des murmures d’indignation éclatèrent à son aspect. L’exaspération contre lui était telle, ’a cause de ses discours dans la séance du matin à l’Assemblée, que d’Aiguillon, chez lequel il était invité à dîner avec une douzaine de ses collègues, lui avait fermé la porte au nez. Par une allusion sanglante, Duport s’était écrié en se tournant vers lui : « Les hommes les plus dangereux à la liberté ne sont pas loin de vous ; » et tous les regards de se diriger vers Mirabeau. « Qu’il soit un honnête homme, » dit l’orateur en terminant, « et je cours l’embrasser. » Sans se préoccuper des applaudissements frénétiques dont ce discours fut suivi et qui étaient autant de traits lancés contre sa personne, Mirabeau essaya de se justifier. Il fut écouté avec respect, mais les acclamations auxquelles il était accoutumé n’accueillirent pas ses paroles; il descendit de la tribune au milieu d’un silence tout nouveau pour lui. Son sentiment sur les émigrations, avait-il dit, était celui de tous les philosophes ; durant quatre heures, l’Assemblée nationale avait paru être de son avis ; aucun des chefs d’opinion ne l’avait combattu ; et s’il était dans l’erreur, il s’en consolait en Sbngeant qu’il s’y trouvait en compagnie de tant de grands hommes.
Alexandre Lameth se chargea de lui répondre : son discours incisif, nerveux, impitoyable, obtint un succès prodigieux. Assis sur un siège, non loin de l’orateur, Mirabeau, suivant l’expression de Camille Desmoulins, semblait dans son jardin des Olives. Alexandre Lameth s’attacha à repousser l’épithète de factieux qu’il accusait Mirabeau, d’accord
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en cela avec les membres du club de 89 et ceux du club monarchique, de jeter h tout propos à la tête des Jacobins. Faisant allusion ensuite à ces chefs d’opinion dont avait parlé Mirabeau, il disait : « Est-ce qu’il y a d’autres chefs d’opinion que l’amour de la patrie, le salut du peuple et les grands principes qu’ont développés ce matin MM. Vernier, Muguet, Reubell, Prieur et Robespierre? » Par chef d’opinion Mirabeau entendait évidemment ce dernier, car les autres avaient été d’un avis tout k fait opposé au sien. Quant à Robespierre, en en faisant dans la circonstance un adversaire de Mirabeau, Alexandre Lamelh n’était pas juste ou manquait de mémoire. Mirabeau avait réclamé l’ordre du jour pur et simple sur toute espèce de loi contre l’émigration; Robespierre, au contraire, avait demandé une discussion solennelle, afin qu’il fCil bien démontré que, si l’Assemblée repoussait ces sortes de lois, c’était dans l’intérêt général et par respect pour la justice éternelle. Au fond ils étaient du même avis.
Mirabeau ne voulut pas rester sous le coup du terrible réquisitoire d’Alexandre Lameth; pour reconquérir sa popularité compromise, il consentit à s’humilier, lui l’orateur superbe, l’orgueilleux tribun. 11 avait boudé les Jacobins, mais sans cesser de leur rendre justice ; il les aimait tous, disait-il, à l’exception de deux ou trois. Ces paroles lui valurent son pardon, et il fut salué d’unanimes acclamations lorsque, profondément ému, il s’écria : « Je resterai parmi vous jusqu’à l’ostracisme. »
L’opinion de Robespierre sur la loi contre les émigrations avait bien été conforme à celle de Mirabeau, mais sa popularité n’en souffrit point, parce qu’on savait que sa conviction n’avait pas d’autre guide que sa conscience. 11 était généralement regardé, suivant l’expression d’un publiciste trop fameux, comme le seul orateur qui fût toujours dans les grands principes (1 ). 11 y gagna d’être loué à la fois par les adversaires et les partisans de la loi; et, sans jouer personnellement un rôle dans la mémorable séance du 28 février aux Jacobins, il y eut une part dont il n’eut pas à se plaindre ; car il fut de ceux dont Alexandre Lameth disait : « C’est un malheur pour le peuple que de tels hommes ne soient pas chefs d’opinion. » Mais Mirabeau avait raison, déjà il l’était; et d’un bout de la France à l’autre on l’écoutait comme la parole vivante de la démocratie (2).
(1) Voy. du Peupie ou le Publicisle Parisien, numéro 280.
(2| Voy. dans le numéro 67 des Hévolutions de France el de Brabant le récit trèscomplet et très-curieux de lu séance du 28 février 1791 aux jacobins.
LIVIŒ IV.
LA TONTINE LAFAIIGE
Cependant, ainsi que nous l’avons dit plusieurs fois et comme on vient d’en avoir un nouvel exemple, il n’hésitait jamais à soutenir une thèse contraire au sentiment populaire, quand elle lui paraissait conforme à la justice. Cela se vit encore lors de la discussion soulevée dans la séance du 7 mars au soir par la présentation du rapport de l’abbé Gouttes sur le projet de tontine viagère imaginé par un sieur Lafarge, tontine au moyen de laquelle, prétendait son auteur, on devait arriver à ménager de précieuses ressources aux indigents pour leur vieillesse, moyennant un sacrifice insensible. La nation y trouvait aussi son compte, car la caisse tontinière eCit en même temps servi de caisse d’amortissement et éteint en un certain nombre d’années une partie de la dette publique.
Ce projet, basé sur des calculs déclarés exacts par l’Académie des sciences, avait en effet de quoi séduire l’Assemblée, et Gouttes, au nom du comité des finances, lui en proposa l’adoption. Mirabeau, émerveillé des résultats probables d’une entreprise à laquelle il était - peut-être intéressé, puisqu’un de ses secrétaires, Clavière, financier très-habile, en était l’administrateur gérant, Mirabeau vanta, dans un assez long discours, les avantages d’un établissement destiné à inspirer au peuple le goût de l’économie. Il alla même, dans son enthousiasme, jusqu’à proposer à l’Assemblée de former elle- même les premiers fonds de la caisse en décrétant qu’il serait prélevé par le trésor public cinq jours de traitement sur chaque député, et que le produit de cette retenue serait employé à l’acquisition de douze cents actions à répartir entre autant de familles pauvres. Une partie de l’Assemblée applaudit, demanda à voter immédiatement. Un membre du côté droit, Foucauld, renchérissant sur cette proposition, demanda que, si au 5 mai prochain la constitution n’était pas terminée, les traitements des représentants fussent, à partir de cette époque, versés intégralement dans la caisse de la tontine pour les vieillards.
C’était remettre en question la juste indemnité due aux représentants de la nation. Delà part des gens de la droite, possesseurs presque tous d’assez grandes richesses, pareille proposition manquait au moins de générosité ; ils pouvaient se faire à bon marché une réputation de désintéressement. Mais, en thèse générale, est-il juste, est-il convenable
d’avoir des députés sans traitement, comme le pensent certaines personnes, et comme cela s’est pratiqué sous la Restauration et sous la monarchie de Juillet? Rien de moins démocratique d’abord, de plus contraire à l’intérêt général, car ce serait mettre la représentation nationale uniquement entre les mains des riches ; or il n’est nullement démontré q^^ils soient plus que d’autres aptes à bien gérer les affaires d’un pays. Ce serait priver les citoyens d’être représentés par tel homme de cœur et de talent que son peu de fortune, la nécessité de vivre de son travail empêcheraient d’accepter un poste qu’il ne pourrait remplir avec dévouement qu’en négligeant ses propres affaires^/^ Le salaire dCi aux mandataires du peuple est dans une certaine mesure, on peut l’affirmer, la garantie de leur indépendance. Telles étaient une partie des considérations invoquées par Robespierre pour combattre la motion de Mirabeau, reprise et aggravée par Foucauld.
Il avait en premier lieu blâmé comme souverainement immorales les formes de loterie affectées par la tontine Lafarge. Il lui paraissait indigne de l’État de s’associer à une pareille entreprise, d’en être le patron et le directeur. Venant ensuite à la contribution qu’on avait prof)Osé de lever sur les membres de l’Assemblée, afin de former les premiers fonds de cette tontine, contribution colorée d’un prétexte de bienfaisance, et sans se dissimuler qu’il lui fallait un certain genre de courage pour s’élever contre une proposition qui semblait inspirée par des vues d’humanité, il signala, comme de nature à vicier les principes protecteurs de la sûreté publique, ces motions de détourner de leur destination le salaire des représentants, lequel était, à ses yeux, une propriété nationale, non une propriété individuelle. 11 faut se garder, disait-il à ses collègues, de ces bienfaisances illusoires dommageables è l’intérêt général bien entendu. Adoptez en faveur des malheureux les mesures les plus efficaces, mais ne touchez pas à l’une des bases essentielles de votre constitution. « Le peuple doit payer ses représentants pour que d’autres ne les payent pas. » Ces paroles étaient-elles une allusion directe à la position de Mirabeau? Nous ne le supposons pas, car sa vénalité n’était nullement constatée alors, et l’hommage public que Maximilien n’allait pas tarder à lui rendre nous donne à penser qu’il n’ajoutait pas une foi entière aux accusations vagues répandues dès cette époque; mais ces paroles n’en pénétrèrent pas moins sans doute comme un poignard au cœur du grand orateur, «c Le sacrifice qu’on vous demande, » ajoutait Robespierre, « léger pour plusieurs, serait peut-être pénible pour quelques-uns.» Cette considération dans sa bouche était, il est permis de l’assurer, dégagée de toute pensée d’intérêt personnel. Pauvre, il avait des ressources encore au-des-