LIVRE IV. — LE TRESOR PLRLIC ET SES ADMINISTRATEURS
Quatre jours après se présentait à l’.Assemblée, dans la discussion relative à l’organisation du trésor public, une question non moins importante, celle de savoir qui nommerait les administrateurs de la caisse nationale. Au roi seul, d’après l’avis du comité des finances, devait appartenir le choix de ces fonctionnaires. Le roi, objectait Pétion, a son trésor particulier, il en nomme les régisseurs, c’est justice ; mais le trésor public étant la propriété de la nation, il est juste aussi que ses régisseurs soient nommés par elle. M. de Jessé ayant répondu dans un sens conforme à l’opinion du comité des finances, de nombreuses voix réclamèrent la clôture. Mirabeau s’y opposa vivement, s’étonnant qu’une des plus graves questions de l’organisation financière du pays fCit éclairée par d’aussi minces débats. Quant à lui, il hésitait encore entre les divers systèmes proposés. Dans son esprit il y avait peut-être moyen de tout accorder en laissant au roi le soin de désigner un ordonnateur et à la nation celui de choisir un conseil d’administration; c’est pourquoi il réclamait la continuation des débats.
Après quelques observations de Dupont de Nemours en faveur de l’opinion du comité, Robespierre intervint dans la discussion. « Les impôts, » dit-il, « n’étant autre chose qu’une partie du bien de tous mise en commun pour subvenir aux besoins de la société, il fallait d’abord qu’il n’en existât pas d’autres que ceux librement établis par la nation, ensuite que les précautions les plus efficaces fussent prises afin d’en assurer la conservation et l’emploi fidèle. » Mais le principe salutaire de l’établissement de l’impôt par la nation elle-même ou par ses représentants ne risquerait-il pas de devenir illusoire, si le droit d’en surveiller l’emploi n’appartenait pas au peuple? Deux systèmes étaient soumis à l’Assemblée : l’un d’abandonner au pouvoir exécutif, l’autre de remettre entre les mains de la nation l’administration des finances. Pouvait-on hésiter? Les ministres méritaient-ils plus de confiance que les membres de la représentation nationale? Qui donc avait jusqu’ici, de tout temps, dilapidé les richesses de l’État, dévoré la substance du peuple ? N’étaient-ce pas la cour et les ministres ? N’étaient-ce pas au contraire les représentants de la nation qui avaient arrêté le mal et, par des lois sages, prévenu le retour des anciens désordres? C’était donc
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une proposition au moins illogique que celle de confier au roi le soin d’administrer nos finances.
En vain présentait-on le chef de l’État comme étant également le représentant cfe la nation ; c’était là un pur sophisme, car il n’avait pas été choisi par elle et ne se retrempait pas à certains jours dans le baptême des élections populaires. Les seuls et véritables mandataires du peuple étaient ceux que, pour un temps déterminé, il chargeait d’être les organes de sa volonté souveraine, de contrôler les actes de l’administration et de défendre, au besoin, ses droits contre les tentatives d’empiétement possibles de la part du pouvoir exécutif. Autrement, continuait Robespierre, si une confusion venait à s’établir entre les représentants réels et le gouvernement, suivant les prétentions de certaines personnes, « il n’y aurait plus qu’un pouvoir royal ou ministériel immense , destiné à tout engloutir ; il n’y aurait plus de nation, » Ce qui arriverait infailliblement si on remettait entre les mains du chef de l’État les finances et l’armée. 11 fallait donc décider, par respect pour les droits de la nation, qu’elle nommerait par ellemême ou par ses représentants les administrateurs du trésor public (1).
Cette solide argumentation fut appuyée par Rœderer, qui parla en vrai Jacobin, suivant l’expression de Camille (2), et demanda, lui aussi, la nomination des administrateurs et du trésorier général de la caisse publique par le peuple; elle fut, malgré cela, impuissante à entraîner l’Assemblée nationale ; l’avisdu comité des finances, soutenu en dernier lieu par d’André, obtint gain de cause. Mais à combien de récriminations donna lieu dans le public la décision de l’Assemblée! Il faut, pour s’en rendre compte, lire la polémique qui s’engagea à ce sujet dans les journaux du temps, et surtout les appréciations malveillantes dirigées contre les administrateurs du trésor nommés par le gouvernement, contre Lavoisier, entre autres, pour lequel Brissot se montra impitoyable.
On a vu avec quel soin jaloux Robespierre défendait les intérêts populaires et la cause de la liberté en général ; on a vu quel empresse-
(1) Voy. le Poijtt du jour, numéro 607.
(2) Bévolutions de France et de Brabant, numéro 68, p. 123.
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ment il mettait surtout à se montrer le cliampion de la justice en laissant de côté tout esprit de parti, comme dans l’affaire de Toulouse- Lautrec, dans celle du prince de Gondé et récemment à propos de la loi contre les- émigrations. On a vu aussi qu’il n’hésitait pas à parier en faveur des ecclésiastiques, des simples prêtres principalement, souvent victimes des caprices et de la tyrannie de leurs supérieurs, et à leur prêter son appui contre les préventions (|uelquefois injustes de ses collègues. Beaucoup d’ecclésiastiques, il est vrai, s’étaient fait rernarquer par leur ardeur à combattre les idées nouvelles, par leur haine de la Révolution, par leurs résistances opiniâtres aux décrets; les agitations auxquelles le pays se trouvait en proie étaient en partie leur ouvrage;, il n’y avait donc pas trop à s’étonner si quelquefois l’Assemblée nationale était disposée à se montrer sévère à leur égard.
Mais Robespierre inclinait à la douceur plutôt qu’à la violence envers les membres du clergé; avant tout, il conseillait l’emploi de la persuasion. Combien ne devait-il pas se sentir disposé à accorder l’appui de sa parole influente aux simples prêtres , aux pauvres curés de campagne, que leur ampurpour la Révolution exposait aux rancunes, aux persécutions d’un parti resté puissant malgré sa défaite, puisqu’une foule de royalistes purs, partisans de l’ancien régime, s’étaient glissés dans presque toutes les administrations! L’exemple suivant montre bien à quel point l’aristocratie avait encore de force, comment elle parvenait à persécuter les meilleurs patriotes.
Parmi ces membres du clergé inférieur qui virent dans la Révolution française comme l'accomplissement des paroles de Jésus, comme la réalisation de ses rêves, aucun ne montra plus d’enthousiasme, plus de zèle pour les nouveaux principes que le curé d’Issy-l’Évêque, petite commune des environs d’Autun. Dès le mois d’octobre 1789, les habitants de celte commune avaient, pour maintenir le bon ordre, formé un comité permanent, institué une milice nationale, et, voulant donner à leur curé, qui avait adopté les nouveaux principes avec enthousiasme, un éclatant témoignage d’affection et d’estime, ils l’avaient nommé membre de ce comité et de l’état-major de la milice. lis avaient de plus, d’un consentement unanime, rédigé une espèce de règlement de police composé de soixante articles, dont beaucoup étaient tressages, très-utiles, d’après l’aveu même d’un membre du comité des rapports. Merle, peu suspect d’une bien vive ardeur révolutionnaire. • Parmi ceux que ce député trouvait, je ne sais en vérité pourquoi, contraires aux vrais principes de l’administration, il en était un qui obligeait les fermiers à déposer à la maison commune tant de boisseaux de grains pour former un grenier d’abondance. Tout cela vraisembla-
blement inspiré par le curé. C’était une mesure de précaution bien simple, bien légitime, et à laquelle tous les cultivateurs de la commune avaient donné leur acquiescement. Il arriva qu’un jour deux métayers ayant voulu enlever du blé sans en porter au grenier commun, la garde. nationale s’opposa au départ de leurs voitures. .Aussitôt grande rumeur dans les villages voisins, dont le patriotisme n’était pas à la hauteur de celui des habitants d’Issy-l’Évèque.Ge comité permanent, sorte de conseil municipal, cette garde nationale si rapidement improvisée, choses inconnues encore, jetèrent l’alarme dans le cœur des partisans de l’ancien régime, et, organe de quelques contre-révolutionnaires du pays, un député de la droite dénonça à l’Assemblée constituante le curé d’Issy-l’Évéque comme un perturbateur du repos public.
Au moment même oh il était l’objet d’une pareille dénonciation, l’humbre prêtre, vrai père de sa commune, était nommé par ses concitoyens chef de la municipalité nouvellement élue. Il homologua en cette qualité les délibérations du comité permanent et du conseil municipal. l^lusieurs gros propriétaires, ennemis acharnés de la Révolution, revinrent à la charge quelque temps après; cette fois ils le dénoncèrent au bailliage •d’Autun, au lieu de s’adresser à l’Assemblée nationale. Ils avaient eu bien raison de compter sur les passions locales, car les magistrats de ce bailliage, dignes magistrats de l’ancien régime, s’empressèrent de mettre leur ministère au service dos rancunes de la contre-révolution. Et telle fut leur animosité qu’ils décrétèrent de prise de corps le curé d’Issy-l’Évèque comme ayant enfreint la loi sur la libre exportation des grains , laquelle n’existait pas à l’époque où avait été résolue par le comité permanent la créalion-d’un grenier d’abondance, et qu’ils le renvoyèrent devant le Cliàtelet comme criminel de lèse-uation. Le digne pasteur, malgré son double caractère, également sacré, de maire et de curé, malgré les énergiques protestations de ses administrés et de ses paroissiens, de qui il était adoré, fui brutalement arraché de son presbytère, conduit à Paris et jeté dans les prisons du Châtelet. Ce curé patriote, dont le nom mérite d’être conservé par l’histoire, s’appelait Carion.
Les sympathies et les réclamations de ses concitoyens le suivirent à Paris. Mais cet odieux tribunal du Châtelet, instrument de toutes les passions contre-révolutionnaires, ce tribunal marqué comme d’un fer rouge par la parole brûlante de Mirabeau, et dont l’Assemblée constituante, dans un jour d’indignation, avait, sur la proposition de Robespierre, supprimé la juridiction politique, en attendant qu’elle le supprimât tout à fait, se serait bien gardé de lâcher spontanément, par le
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seul amour de la justice, une proie offerte par la réaction. 11 garda donc durant sept mois dans ses cachots le curé d’Issy-l’Évêque, non à cause du prétendu crime sous la prévention duquel l’avait décrété le bailliage d’Autun, mais pour avoir continué ses fonctions de maire malgré la procédure dirigée contre lui (l). Nouveau crime imaginé par les juges du Châtelet et non prévu par nos lois pénales, car l’inique procédure d’un bailliage n’avait pu lui enlever la qualité de maire qu’il tenait du libre suffrage et de l’affection de ses concitoyens. Douloureusement indignés, ceux-ci ne se lassèrent pas de nombreuses démarches restées d’abord sans résultat. Des députés de la commune d’Issy-l’Évêque, et même de tout le canton, accoururent à Paris, sollicitèrent la faveur d’être emprisonnés à la place de leur maire, de leur pasteur. Hommage bien significatif rendu au civisme de l’administrateur, aux vertus du prêtre; offre touchante qui prouve combien l’honnête curé était digne de l’affection de ses concitoyens et de cette liberté dont il avait embrassé le culte.
Le jour de la justice se leva tardivement. L’Assemblée s’était émue enfin des réclamations ardentes soulevées par l’incarcération inique du maire d’issy-rp^vôque, du pasteur de cette commune dont les envoyés déposèrent eux-mêmes à ses pieds la pétition du curé et des officiers municipaux ; et ne pouvant rester plus longtemps sourde à ce cri d’innocence qui montait vers elle du fond des cachots du Châtelet, elle avait chargé son comité des rapports d’instruire cette affaire et de lui en rendre compte. Dans la séance du 17 mars au soir, le député Merle lut un rapport, rédigé à la suite d’une longue et minutieuse instruction, danslequel il exposa les faits dont nousvenonsde donner nous-même une analyse assez complète. Qu’il conclût à la nullité de la procédure instruite contre le curé Carion, soit parles magistrats d’Autun, soit par les juges du Châtelet, c’était ce dont on ne pourrait douter ; il n’en fut pourtant pas ainsi. L’Assemblée constituante n’avait pas qualité, suivant lui, pour délibérer sur celte matière; et néanmoins, par une contradiction au moins singulière, il demanda l’élargissement provisoire du curé d’Issy-l’Évêque.
Robespierre se chargea de lui répondre. Il commença par combattre, comme contraires aux décrets de l’Assemblée, les conclusions du rapport. Aucune accusation de lèse -nation ne pouvait être en effet portée devant les tribunaux sans un décret spécial du Corps législatif, parce que de pareilles accusations laissées à l’initiative des magistrats eussent éÆ de nature à compromettre la liberté publique. Il était donc néces-
(1) Rapport do Merle, au nom du comité des rapports.
HISTOIRK DK ROBESPIKHRE
saire, suivant lui, de délibérer sans retard sur l’affaire du curé Carion, poursuivi à raison d’actes qui ne lui étaient pas personnels et pour une prétendue infraction à des lois non encore rendues à l’époque, dans la crainte de prolonger la captivité d’un citoyen arbitrairement détenu depuis sept mois, et sur le sort duquel ni le bailliage d’Autun ni le tribunal du Châtelet n’avaient encore osé statuer, trouvant plus commode de le retenir sept mois en prison que de le juger.
Après avoir rappelé les faits en vertu desquels le maire et curé d’Issy-l’Évèque avait été arrêté; après avoir fait bonne justice de l’accusation dirigée contre lui et démontré que l’oppression dont il avait été victime avait eu pour unique motif son zèle pur et généreux pour les droits du peuple, les intérêts de l’humanité, il pria l’Assemblée d’annuler, séance tenante, cette absurde accusation de lèse-nation. Sa proposition fut accueillie par les 'clameurs de la droite. A coup sfir, s’il se fût agi d’un adversaire de la Révolution, d’un de ces prêtres, hélas! comme il y en avait tant, qui semaient dans les campagnes l’esprit de révolte et de désobéissance, les membres de ce côté de l’Assemblée eussent, d’une voix unanime, réclamé son élargissement; mais les persécutions dont souffrait un patriote étaient peu de. chose à leurs yeux*, et à grands cris ils demandèrent la question préalable, espérant par là étouffer la motion de Robespierre. « Ah ! » reprit l’orateur, « combien d’accusés ont été élargis sur des considérations de liberté et d’humanité, quoique chargés de soupçons bien autrement graves! Je ne m’y suis jamais opposé, parce que le sentiment d’humanité balançait en moi la crainte de voir la liberté compromise ; mais ici on ne m’objectera pas sans doute l’intérêt de la liberté et le salut de la société. Est-ce donc parce que celui que je défends est sans appui que l’on murmure? Ah! s’il eût été un ennemi du peuple, il ne gémirait pas depuis sept mois dans une prison î Peut-être n’y serait-il jamais entré. Ne serions-nous donc inexorables qu’envers les infortunés, envers les amis de la patrie accusés d’un excès d’enthousiasme pour la liberté?... Non, ce n’est point le moment d’accabler des citoyens sans appui, lorsque tant de coupables, jadis illustres, ont été absous. Je citerai l’abbé de Barmond, le client de M. Malouet, et tant d’autres, qui, se trouvant dans l’ordre anciennement puissant, ont été élargis par le Châtelet. » Aux applaudissements dont la salle retentit à ces paroles on put juger des dispositions de l’Assemblée. « Un sentiment de justice, » continua Robespierre, « l’humanité, la raison dont ’<^us devez établir l’empire, ne vous dictent-ils pas ce que je vous propose? Décrétez donc la nullité des procédures instruites contre
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le curé d’Issy-l’Évêque et son élargissement pur et simple (1). »
Celte proposition fut vivement appuyée par Mirabeau. Le puissant orateur, dont la grande voix allait être si subitement éteinte par une mort imprévue, rappela, lui aussi, qu’au Corps législatif seul il appar- - tenait de déclarer un accusé criminel de lèse-nation, et flétrit, à son tour, l’inique procédure du Châtelet. 11 prononça peu de mots, du reste; l’Assemblée était édifiée et convaincue avant de l’entendre. Adoptant les conclusions du discours de Robespierre, elle annula la procédure du bailliage d’Autun et du Châtelet, et ordonna la mise en liberté immédiate du curé Carion, sauf son renvoi devant les tribunaux ordinaires s’il y avait lieu.
Cette nouvelle victoire de Maximilien sur les royalistes de l’Assemblée ne manqua pas de causer dans le public une impression profonife. « En vain le côté droit a hurlé la question préalable, » s’écria le journal du regrettable Loustalot, « le courage invincible de M. lioberspierre l’a emporté, il a fait triompher la cause des malheureux et a fermé la bouche aux hurleurs... Continue, intrépide Roherspicrre, à te faire haïr des méchants : ta vengeance est dans leur cœur ; ils sont forcés de t’admirer (2). » Ainsi grandissait de jour en jour, par la force des choses, une popularité désormais irrésistible et qu’avait seul engendrée l’amour immense de la patrie, de la justice et de la liberté. Ces lignes, publiées par le journal le plus répandu de l’époque, écho sincère des sentiments du peuple, ne partaient point d’un cœur intéressé, ne sortaient pas de la plume d’un ami, car leur rédacteur, malgré l’universelle renommée dont jouissait déjà Robespierre, ne connaissait pas encore l’orthographe de ce grand nom.
Il s’agissait encore d’ecclésiastiques dans les vifs débats qui eurent lieu le surlendemain à la séance du soir, à propos des troubles sanglants dont la ville de Douai venait d’ôtre le théâtre, débats auxquels Robespierre prit une part très-active. Cette fois, il est vrai, c’était dans un ordre d’idées tout différent; il n’était plus question de prêtre pér-
il) Voy. le Point du jour, numéro 610, p. 248, 249, et le }foniteur du 19 mars 1791, combinés.
(2) I.ÆS Révolutions de Paris, numéro 88, p. 506.
sécuté pour son attachement à la Révolution, au contraire, mais d'une sorte de procès de tendance dirigé contre le clergé en général ; et si Robespierre en cette circonstance, se séparant de ses collègues de la gauche, tenta vainement de s’opposer à l’entraînement irréfléchi de l’Assemblée, ce fut en vertu de ce sentiment inné en lui qui lui faisait mettre la justice au-dessus de^ nécessités de parti.
La question des vivres a toujours joué un grand rôle dans les émotions populaires; on a vu déjà quelle influence sinistre exerça en ce temps le spectre de la famine, avec quelle déplorable facilité, sous l’empire de craintes souvent chimériques, les masses se laissèrent aller aux extrémités les plus fâcheuses. De graves désordres avaient éclaté à Douai dans les journées des 16 et 17 mars, à l’occasion d’un chargement de blés. Le directoire, au lieu de requérir lui-mème la force publique, avait invité la municipalité à publier la loi martiale; mais les officiers municipaux s’y étaient refusés, probablement dans la crainte d’amener une collision entre le peuple et la troupe. Comme il y a toujours dans les foules des natures perverses et sanguinaires, prêles à faire le mal pour le mal, à tuer pour le plaisir de tuer, il était arrivé que dans la bagarre deux citoyens avaient été percés de coups et pendus à un arbre. Le sang innocent criait vengeance. A qui devait remonter la responsabilité de ces meurtres ? Suivant les uns, la municipalité en était coupable, suivant d’autres, le directoire, composé en partie d’anciens conseillers au parlement, notoirement hostile à la Révolution et qui s’était prudemment, pour ne pas dire plus, réfugié à Lille, était lui-même complice des désordres ; quelques-uns enfin rejetaient toute la faute sur le commandement de la force armée, M. de Moue, dont l’inaction leur paraissait assez justement incompréhensible.
Le député Alquier, au nom des comités militaire, des rapports et des recherches, incrimina principalement les membres de la municipalité ; les traitant un peu légèrement peut-être en ennemis cle la constitution, parce qu’ils n’avaient pas proclamé la loi martiale. Trouvant qu’il était temps de réprimer par des mesures sévères les manœuvres des malveillants encouragés par trop d’indulgence, U proposa à l’Assemblée de traduire à sa barre, dans les trois jours à compter de la notification du décret, le maire et les officiers municipaux de la ville de Douai, et faute par eux d’obtempérer à cet ordre, de les décréter d’accusation. Proposer une pareille mesure avant d’entendre les explications de la municipalité, c’était déjà se montrer d’une excessive rigueur, mais le rapporteur alla plus loin. S’en prenant aux fanatiques qui s’insurgeaient contre les décrets de l’Assemblée, et sous prétexte que la prochaine élection de l’évêque, différée par le directoire du district.