LES TROUBLES DE DOUAI
semblait présager de nouveaux malheurs, il proposa encore à l’Assemblée de charger ses comités de constitution et de judicature de lui présenter incessamment un projet de décret sur les peines à infliger aux ecclésiastiques qui, soit par leurs discours, soit par leurs écrits, exciteraient le peuple à la révolte. Comme en définitive rien n’indiquait la moindre participation des prêtres dans les derniers troubles de Douai, il était bien permis de demander pourquoi on les prenait à partie. Ce fut ce que ne manqua pas de faire Robespierre, avec une indépendance et une fermeté auxquelles on ne saurait s’empêcher de rendre justice.
Député d’un pays voisin de celui où s’étaient produits les désordres dont on demandait la répression, il commença par déclarer qu’en prenant la parole il cédait autant à l’intérêt qui l’attachait à la liberté publique qu’à celui qui le liait à son pays. Ce double sentiment l’avait engagé a examiner scrupuleusement les faits sur lesquels était basé le rapport dont on venait d’entendre la lecture, et il ne pouvait s’empêcher de regretter, disait-il, que l’Assemblée fût exposée à rendre une décision sur un rapport fait- avec autant de précipitation.
Les conclusions de ce rapport avaient été accueillies par quelques murmures; on les trouvait trop indulgentes. Plusieurs députés, de ceux qui s’intitulaient volontiers les modem, auraient voulu que les membres de la municipalité de Douai fussent condamnés sur-le-champ. Biauzat avait demandé leur arrestation immédiate. C’était surtout contre ces exagérations que voulait protester Robespierre. Il fallait, suivant lui, se contenter de mander à la barre les officiers municipaux de la ville de Douai, les entendre avant de les juger, et non proposer de les transférer tout de suite dans les prisons d’Orléans. Une voix s’étant écrié : « Ce projet absurde n’existe que dans la tête du préopinant (l),» il reprit froidement : « J’ai cependant, à la lecture du projet de décret, entendu dire et crier unanimement qu’il fallait envoyer la municipalité à Orléans. » Ici de violents murmures ayant éclaté : « 11 m’est impossible de résister à la force tumultueuse des interruptions... S’il fallait une profession de foi pour se faire entendre dans cette Assemblée... » Le bruit lui coupa de nouveau la parole; enfin le calme s’étant peu à peu rétabli, il continua : « Je déclare que je suis moins que tout autre porté à approuver ou à excuser la municipalité ; je dis-
(1) « Absurde, » s’écria Camille Desmoulins, « absurde tant que a’ous voudrez. Il n’en est pas moins vrai que c’est là ce que vcnoit de dire Biauzat; c’est ce qu’on crioit de toutes parts ; c’est ce qu’on va décréter tout à l’hetire à l’unanimité. N’est- il pas étrange après cela d’entendre injurier et démentir indécemment un orateur do l’Assemblée nationale qui ne fait que répéter ce qui venoit d’y être dit? et le tachygraphe de Panckouke auroit bien dû nommer cet interlocuteur M***. » (Récolutions de France et de Brabant, numéro 70, p. 213.)
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cute les principes généraux qui doivent déterminer une Assemblée sage et impartiale. Je pense que dans une affaire aussi importante le Corps législatif doit s’imposer la loi d’examiner, je ne dis pas avec scupule, mais avec cette attention réfléchie que s’impose tout juge... » Du reste il ne demandait même pas l’ajournement, il voulait simplement qu’avant de se prononcer l’Assemblée consentît au moins à entendre le maire et les officiers municipaux de Douai. Là se bornait son observation sur la première partie du projet de décret.
Quant au dernier article de ce projet, c’était, suivant Robespierre, le renversement de tous les principes. Il était de la plus révoltante iniquité d’incriminer sans aucune espèce de raison ni de preuve, et par pure hypothèse, toute une classe de citoyens. Dans le parti démocratique il n’y avait pas que lui de celte opinion. Un journal, peu suspect de tendresse pour le clergé, les Hévolutions de Paris^ écrivait à propos destroublesdeDouai, qu’il attribuait, lui, à un complot de l’aristocratie : « Quelques politiques à courte vue ont voulu accuser les prêtres; il seroit injuste de leur faire partager l’horreur qu’inspire ce complot. La preuve qu’ils n’y sont pour rien, c’est que les électeurs que le directoire a voulu intimider persistent à vouloir faire, à Douai, l’élection de l’évêque du département (1). » Et Camille Desmoulins : « Laissez au papisme son intolérance et ses inquisiteurs: c’est la raison qui fait toute notre force. Pourquoi voulez-vous entourer la vérité de san-benito, et lui donner le masque du fanatisme et du mensonge (2)?-» Ce qui paraissait surtout monstrueux à Robespierre, c’était le vague des expressions de cet article. Qu’entendait-on par ces mots discours , écrits excitant à la révolte? Il ne comprenait pas, pour sa part, ces crimes commis par la parole ou par la plume, ni qu’ils pussent être le sujet d’une poursuite ou d’une peine. Allait-on, comme sous Auguste, l’inventeur de ce genre de délits, exposer tous les citoyens à devenir la proie d’un arbitraire sans frein? L’Assemblée n’avait pas encore décrété jusqu’ici que des discours tenus pouvaient donner lieu à une poursuite criminelle. Pourquoi donc cette préférence à l’égard des ecclésiastiques? Comment venait-on proposer contre eux une loi qu'on n’avait pas osé porter contre les autres citoyens? « Des considérations particulières, » dit-il, « ne doivent jamais l’emporter sur les principes de la justice et de la liberté. Un ecclésiastique est un citoyen, et aucun citoyen ne peut être soumis à des peines pour ses discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirigée contre les discours des ecclésiastiques... Il
(1) Itécolutioiis (le Paris, numéro 89, p. .566.
(2) Iti vnlulions de France et de Brabant, numéro 70, p. 211.
LlVllE IV. IL s’oppose AUX MESURES 1»E RIOUEUR 303
fallait quelque courage à Robespierre pour s’exprimer ainsi, car il y avait alors contre les prêtres un déchaînement presque unanimq, et il n’est pas si grand le nombre des orateurs populaires qui, n’écoutant que la voix de la conscience, ne craignent pas de froisser le sentiment général de leur parti.
Des explosions de murmures venues de la gauche lui apprirent à quel point un certain nombre de ceux qui siégeaient de son côté étaient blessés de ses paroles. « Passez du côté droit, » murmuraient quelques voix; mais lui, impassible comme la vérité : « J'entends des murmures, et je ne fais qu’exposer l’opinion des membres qui sont les plus zélés partisans de la liberté; et ils apprécieraient eux-mêmes mes observations, s’il n’était pas question des affaires ecclésiastiques. » Ce dernier , trait et les applaudissements dont le saluèrent quelques députés de la droite achevèrent d’exaspérer certains membres dont l’intolérance était au moins égale à celle de ces prêtres auxquels ils refusaient la justice qu*ils voulaient bien accorder aux autres citoyens. L’un d’eux, Dumetz, alla jusqu’à accuser Robespierre d’avoir outragé l’Assemblée et demanda son rappel à l’ordre. On ne tint pas compte de celte motion insensée. Robespierre, sans y répondre, insista, en terminant, afin qu’on entendît le maire et les officiers municipaux delà ville de Douai, comme un peu plus lard, le 31 mars, il réclama la même faveur pour les membres de la ci-devant assemblée coloniale de Saint-Marc, dont l'avocat Linguet vint à la barre de l’Assemblée présenter la défense (1); ils insista surtout pour qu’une loi, tenant à la liberté des écrits et des opinions, ne fût rendue qu’après une discussion générale et approfondie des principes, ainsi qu’il l’avait souvent demandé, et surtout qu’elle ne portât pas sur une classe particulière de citoyens.
Sur le premier point, l’Assemblée, cédant à une sorte de courant furieux, renchérit encore sur le décret proposé par ses comités. Comme pour donner un démenti sanglant à ceux qui prétendaient tout à l’Jieure que l’absurde projet de décréter l’arrestation des officiers municipaux de Douai n’existait que dans la tète de Robespierre, un de ses membres, Régnault, député de Saint-Jean d’Angély, prit la parole pour demander de nouveau leur arrestation et leur transfèrement dans les prisons d’Orléans. L’Assemblée applaudit. « C’est ici le moment, » s’écria-t-il avec emphase, « de déployer sur la tète des coupables la vengeance des lois. » On voit d’où sont partis les premiers cris de fureur. Ah! ces paroles de colère, nous les entendrons trop souvent retentir au sein de la Convention nationale; mais alors elles auront leur justification, car
(1) Voy. le Point du jour, numéro 630.
la France, déchirée à l’intérieur par les factions, envahie sur toutes ses frontières par l’étranger, hors d’elle-même, n’aura de moyen de salut que dans son désespoir, et ses rugissements auront leur grandeur et leur utilité. Mais sous la Constituante de pareils cris étaient au moins inopportuns. Alexandre Lameth lui-même se rangea à l’opinion du député de Saint-Jean d’Angély, que Camille dans son style imagé appelait plaisamment «le Pompier de 89, » et, comme lui, vota pour Farrestation de la municipalité de Douai, pensant qu’en ne réprimant pas avec assez d’énergie les troubles dont la ville de Douai avait été le théâtre, on donnerait raison à ceux qui disaient que l’ordre était incompatible avec la liberté. Au reste, la pensée de Robespierre n’avait pas été de justifier les officiers municipaux, il l’avait déclaré en termes formels (1); seulement il aurait voulu qu’on les entendît avant de les condamner en principe. Cazalès ayant demandé une aggravation de la loi martiale, il parla encore, essaya de nouveau, de concert avec Pétion et appuyé par un membre même du comité des recherches, Voidel, d’arrêter l’Assemblée dans la voie de rigueur où elle semblait décidée à entrer. Un article du projet de décret portait que les informations seraient continuées contre les faiseurs et complices du délit. Cette disposition n’était-elle pas la règle même du despotisme? disait Robespierre. Qu’entendait-on par cette expression vague de complices! Toutes les personnes qui se seraient trouvées dans la foule seraient donc exposées à être inquiétées, poursuivies? Il tenta, mais en vain, de démontrer à quel point un pareil article était favorable à l’arbitraire ; les murmures lui fermèrent la bouche. L’Assemblée tenait à se montrer sévère sans s’inquiéter d’être juste; elle vota le projet de son comité, amendé par Le Chapelier dans le sens le plus rigoureux, décrétant ainsi l’arrestation de la municipalité de Douai et son transfèrement dans les prisons d’Orléans (2).
Battu sur un des points de sa discussion, Robespierre eut du moins la satisfaction de triompher complètement sur l’autre : toute la partie du projet de décret, concernant les discours et écrits des ecclésiastiques fut écartée, au grand désappointement d’un certain nombre de membres de la gauche, dont les rancunes ne manquèrent pas d’interprètes dans la presse. Robespierre, de son côté, trouva des défenseurs ardents. « Le lendemain, » lisons-nous dans le journal de Camille, « de soi-disant patriotes, dans leurs journaux, dirent beaucoup d’injures à Robespierre; cependant mon ami Robespierre avoit raison, et le
(1) Voy. les ÏUvolutions de France et de Brabant, numéro 70.
(2) Moniteur du 21 mars 1791. Révolutions de France et de Brabant, numéro 70.