‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 143 sur 213 · LIVRE IV. — LES COMMISSAIRES DU ROI AU CRIMINEL · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — LES COMMISSAIRES DU ROI AU CRIMINEL

cul-de-sac aussi, pour cette fois (I). » Il avait raison certes, et nous ne sommes pas suspect en parlant ainsi, nous qui faisons partie de la légion des libres penseurs. S’il y a quelque courage à combattre, à attaquer les prêtres quand ils sont maîtres de la situation, quand ils dominent dans les conseils du gouvernement, qu’ils tendent à envahir nos foyers, il y en a peut-être un plus grand à les défendre lorsqu’ils sont en butte à d’injustes agressions, et que, comme pour leur infliger la peine du talion, on les persécute à leur tour. En cela Robespierre ne faillit jamais à la mission de justice qu’il s’était imposée, incapable de se laisser aller à de lâches compromis, et sans s’inquiéter des récriminations de parti. D’ailleurs, comme l’a très-bien dit un éminent historien, il était du parti de sa conviction, cela lui suffisait (2). En des heures plus sombres, plus périlleuses, seul il osera réclamer en faveur des prêtres, et nous l’en louerons encore, parce que le courage civil n’est pas chose assez commune pour qu’on néglige l’occasion de glorifier ceux qui l’ont pratiqué sans ostentation, et sous la seule impulsion de la conscience.

Les derniers jours du mois de mars furent remplis dans]’ Assemblée nationale par d’importantes discussions sur la régence et sur les mines, auxquelles il ne paraît pasque Robespierre ait pris la moindre part; débats célèbres où Mirabeau brilla d’un dernier et splendide éclat. Très-probablement ses efforts multipliés pour faire triompher la thèse qu’il soutenait dans la question de la régence et dans celle des mines, joints aux excès de plaisirs auxquels il se livra en même temps, accélérèrent sa fin, car la France était à la veille de perdre son prodigieux orateur.

• Une fois seulement, dans les derniers jours de ce mois, Robespierre remonta à la tribune; ce fut pour combattre de nouveau Duport à propos d’une assez grave question se rattachant à l’organisation du jury. Le rapporteur du comité de jurisprudence criminelle venait de proposer l’adjonction d’un commissaire du roi près le tribunal criminel de chaque département. Aussitôt Robespierre prit la parole, et, dans

(1) Révolutions de France et de Brabant, numéro 70. Le cul-de-sac, c'était le côté droit.

(2) Histoire de la Révolution française, p. L. Blanc, t. V, p. 270.

une discussion rapide, il démontra, avec une clarté saisissante, combien cette proposition était inopportune. Son premier inconvénient était d’être dangereuse pour la liberté publique, en ce qu’elle donnait au pouvoir exécutif quatre-vingt-trois nouveaux satellites, dont, sans aucune utilité, les appointements grèveraient le trésor d’une charge considérable; enfin elle était tout à fait superflue, puisque les commissaires du roi au civil, n’étant pas très-occupés, pourraient for^ bien remplir les mêmes fonctions auprès du tribunal criminel ; et cela avec d’autant plus de facilité qu’aux accusateurs publics incomberait le poids des plus lourds travaux. Le rapporteur du comité de jurisprudence criminelle s’acharna, mais en vain, au milieu des murmures de l’Assemblée, à défendre sa motion; tous ses raisonnements ne tinrent pas contre les vives critiques de Robespierre, et sa proposition disparut sous la question préalable (1).

Tandis que iMaximilien remportait sur Duport cette petite victoire, Mirabeau se mourait. Il n’entre pas dans notre sujet de raconter sa longue et dramatique agonie, un peu embellie peut-être par les témoins, dignes de foi cependant, qui ont recueilli ses dernières paroles, ses derniers gestes. On sait quelle stupéfaction douloureuse répandit dans Paris cette nouvelle funèbre : Mirabeau se meurt! On sait aussi avec quelle solennité un peu théâtrale il quitta ce monde tout rempli de sa renommée. Camille Desmoulins, si longtemps son admirateur passionné et son ami, ne manqua pas de rapporter qu’il usa amplement de la permission qu’ont les mourants de dire du bien d’eux-mêmes. « Soulève ma tête, tu n’en porteras pas une pareille, » disait à son domestique, dans un moment de crise, l’immortel moribond. El, ajoute Camille, comme il entendait un bruit extraordinaire, ayant appris que c’était un coup de canon, il s’écria : « Seraient-ce déjà les funérailles d’Achille (2)? » De celte métaphore, assez peu juste entre parenthèse, Robespierre, s’il faut en croire l’auteur des Révolutions de France et de Brabant aurait tiré un bon augure. « Achille est mort, Troie ne sera pas prise! » Troie c’était la Révolution. Mais Mirabeau eCit eu beau survivre, il aurait été, malgré la puissance de son génie, incapable de la dompter, de la retenir dans sa course effrénée. Robespierre n’était pas Hector, et il était là, forteresse vivante et inexpugnable de cette Révolution.

Trop grand pour être envieux, Mirabeau rendait pleine justice à la valeur de son collègue, dont il dis.ait, on s’en souvient : « Cet homme

(1) Voy. le Point du jour, numéro 62, et le Courrier de Prorcnce, numéro 275.

(2) Révolutions de France et de Brabant, numéro 72.

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