‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 156 sur 213 · LIVRE V. FÉLICITATIONS Aü ROI · texte numérisé non relu

LIVRE V. FÉLICITATIONS Aü ROI

sadeurs près les diverses cours de l’Europe, lettre où afin de détruire des bruits mal fondés, le ministre annonçait à ses agents que Sa Majesté avait accepté librement la nouvelle forme du gouvernement français, qu’elle s’estimait parfaitement heureuse du présent état de choses, qu’ enfin elle était sincèrement attachée à la constitution et aux principes de la Révolution , il y eut des transports d’enthousiasme , et l’on entendit les cris cent fois répétés de Vive le lioi! Les sentiments exprimés dans cette lettre étaient-ils bien sincères? Hélas ! à quelques semaines de là le roi lui-même allait se charger de leur donner un démenti éclatant. Mais personne alors ne songea à révoquer en doute la parole royale , tant l’homme aime à se repaître d’illusions, tant il se sent disposé à croire au serment , au bien , à la vertu.

Plusieurs membres tenaient à donner immédiatement à Louis XVI une marque publique de leur gratitude. Alexandre Lameth émit la proposition qu’une députation allât le remercier d’avoir, en quelque sorte, appris à l’univers son attachement à la constitution. Riauzat, dans son exaltation, voulait que l’Assemblée tout entière se rendît en corps auprès de lui. Robespierre, « toujours sévère comme les principes et la raison, » dit un journal du temps (1), s’efforça de calmer cette effervescence. Sans doute il était bon de rendre liommage au roi, mais l’Assemblée se devait à elle-même de ne pas compromettre sa digrdté en se déplaçant tout entière. De vifs murmures, mêlés de quelques applaudissements, ayant accueilli ces paroles, Robespierre assura qu’il n’avait nullement l’intention de combattre la proposition de Lameth, il demandait une simple modification. Ce n’était pas sans doute de ce moment seulement que l’Assemblée avait foi dans le patriotisme du roi, et elle devait le croire attaché aux principes constitutionnels depuis le commencement de la Révolution. Il fallait donc, non le remercier, mais le féliciter du parfait accord de ses sentiments avecceux de la nation. Cette fois on n’entendit que des applaudissements. L’A.ssemblée, convaincue, chargea une députation d’aller immédiatement porter au roi ses félicitations dans les termes mêmes proposés par Robespierre (2). La majorité du côté droit, déconcertée, refusa de prendre part à la délibération ; vaine protestation des impuissants partisans du passé !

Mais le grand succès de Robespierre à" la tribune de l’Assemblée nationale, dans ce mois d’avril 1791 , fut son discours sur l’organisation des gardes nationales ; succès sans résultat , il est vrai , puisque

(1) Point (lu jour, numéro 6.53, p. 366.

(2) Moniteur du 25 avril 1791.

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l’Assemblée, malgré les applaudissements prodigués par elle à l’orateur, resta sourde à ses avis et n’aJmit pas ses conclusions. On est émerveilié quand on étudie aujourd’hui de sang-froid cet important discours, si peu connu de notre génération, de voir quelle admirable intuition politique, quelle science d’observation, quelle parfaite connaissance des hommes possédait cet éminent esprit ; avec quelle force de raisonnement il défendait l'égalité proscrite du plan des comités, et comme il rappelait fièrement la cause de la liberté oubliée par eux. Égalité, liberté 1 il les voulait toutes deux, non pas hypocritement, comme ceux qu’on appelait les constitutionnds^ mais dans leur entière et loyale expression, l’une se complétant par l’autre, afin que la Révolution bénie par quelques-uns, par ceux à qui elle profitait, ne fût pas exposée à être maudite par le plus grand nombre.

Rien de moins populaire, en effet, que le projet d’organisation de la garde nationale, dont Rabaut Saint-Étienne, au nom du comité de constitution, avait longuement présenté le rapport. Son moindre tort était de consacrer la division du pays en deux classes bien distinctes; les citoyens actifs seuls étaient admis dans les rangs de la garde nationale. Ainsi, d’une part, des citoyens; de l’autre, des ilotes. Il semblait qu’on eût pris à tâche d’armer les riclies contre les pauvres laissés sans arnTes et de mettre la garde nationale à la disposition du pouvoir exécutif.

Le discours de Robespierre, ou plutôt son mémoire, comme le désigne plus justement Brissot dans son journal (1), était déjà connu, célèbre, lorsque, dans les séances des 27 et 28 avril, il en donna lecture à ses collègues de l’Assemblée nationale. Dès la fin de l’année précédente, ce discours avait paru en brochure, et l’on n’a pas oublié sans doute le retentissement profond que, peu de temps après, vers le mois de février, il eut dans toute la France. Robespierre, avant de le lire, le fit précéder de quelques observations en réponse à une proposition de Rabaut, qui demandait qu’on ouvrît seulement le débat sur la partie du plan relatif à la formation des listes. Pouvait-on le circonscrire dans des bornes aussi resserrées? N’était-il pas nécessaire d’entamer une discussion générale, afin qu’on pût relever à la fois les imperfections répandues dans toute l’économie du système, et liées entre elles par des rapports intimes? Cet avis ayant obtenu l’assentiment de l’Assemblée, Robespierre commença.

On chercherait en vain dans le Moniteur un compte rendu exact, l’analyse complète de cet immense discours, lequel ne remplit pas

(1) Le Palriole françois, numéro <530,

LlVllE V. — SL'Il LOIIGAXISATION DES GARDES NATIONALES 425

moins de soixante-dix-huit pages d’impression; mais on y trouve, dans une certaine mesure, la physionomie de la séance, les interruptions, les interpellations adressées à l'orateur et les vives ripostes de Robespierre, qui, interrompant la lecture de son manuscrit, eut des inspirations d’un rare bonheur.

De la bonne organisation des gardes nationales dépendaient , à ses yeux, le sort de la liberté, la stabilité de la constitution. Qi^els étaient, avant tout, l’objet précis de leur institution , la place qu’elles devaient tenir, leur fonction dans l’économie politique? En vain chercherait-on des exemples analogues chez les peuples anciens et modernes, cette idée de la garde nationale était essentiellement neuve, appartenait en propre à la Révolution. Là, tous les citoyens, nés soldats, s’arment pour défendre la patrie menacée et rentrent ensuite dans leurs foyers, où ils ne sont plus que simples citoyens; ici, des armées permanentes sont alternativement employées par les princes pour combattre leurs ennemis étrangers et enchaîner leurs sujets. Les circonstances extérieures ont dù forcer l’Assemblée nationale à conserver sur pied une armée nombreuse ; mais comme contre-poids à cette force dangereuse pour la liberté d’une nation, comme remède à ce mal jugé nécessaire,

. on avait appelé les gardes nationales, ou plutôt, disait Robespierre, « au premier cri de la liberté naissante, tous les Français ont pris les armes et se sont rangés en bataille autour de son berceau; et vous, convaincus qu’il ne suffisait pas de créer la liberté , mais qu’il fallait la conserver, vous avez mis dès lors au rang de vos premiers devoirs le soin de consolider par des lois sages cette salutaire institution que les premiers efforts du patriotisme avaient fondée. » Ainsi donc la garde nationale bien organisée devient la garantie naturelle de la liberté, car une armée nombreuse, docile à la voix du prince, façonnée à l’obéissance passive, sera nécessairement l’arbitre d’un peuple sans armes ; et partout où une telle puissance existera sans contre-poids, le peuple ne sera pas libre, en dépit de toutes les lois constitutionnelles du monde.

Or ce contre-poids nécessaire, cette sauvegarde, il les trouvait dans l’institution des gardes nationales. Elles auront donc, disait-il ^ le double devoir d’empécher le pouvoir exécutif de tourner contre la liberté les forces immenses dont il dispose et de ne pas opprimer, de leur côté, ce pouvoir exécutif qui, « tant qu’il se renferme dans les bornes que la constitution lui prescrit, est lui-même une portion des droits de la nation. » On ne pouvait assurément mieux motiver le respect dù au gouvernement d’un peuple libre. Maintenant, à quelles condit.ons les gardes nationales rempliraient-elles leur mission salutaire?

Jl fallait, en premier lieu, qu’elles fussent constituées tout autrement que les troupes de ligne et qu’elles échappassent tout à fait à l’influence du prince , sous peine d’être aussi des auxiliaires du despotisme au lieu de servir de rempart à la liberté. De là la nécessité de ne pas abandonner au gouvernement la nomination des officiers des gardes nationales; de ne pas permettre qu’ils fussent choisis parmi les officiers des troupes dé" ligne ; et, comme il est de la nature des choses que tout corps cherche à s’isoler de la volonté générale et à la dominer, d’empêcher soigneusement les gardes nationales d’adopter un esprit particulier ressemblant à un esprit de corps : « Songez , » ajoutait-iL, « combien l’esprit de despotisme et de domination est naturel aux militaires de tous les pays; avec quelle facilité ils séparent la qualité do citoyen de celle de soldat et mettent celle-ci au-dessus de l'autre. Redoutez surtout ce funeste penchant chez une nation dont les préjugés ont attaché longtemps une considération presque exclusive à la profession des armes, puisque les peuples les plus graves n’ont pu s’en défendre. Voyez les citoyens romains commandés par César : si dans un mécontentement réciproque il cherche à les humilier, au lieu du nom de soldats il leur donne celui de citoyens, quiriles; et à ce mot ils rougissent et s’indignent. » En conséquence on devait s’appliquer à confondre dans les gardes nationales la qualité de soldat avec celle de citoyen; ne pas créer'au milieu d’elles des troupes dites d’élite, des corps privilégiés essentiellement contraires à leur principe; réduire le nombre des officiers à la stricte mesure nécessaire ; les nommer pour un temps très-court, et surtout leur défendre formellement de porter, en deiiors de l’exercice de leurs fonctions, les marques distinctives de leurs grades. Il fallait aussi leur défendre de recevoir du pouvoir exécutif aucunes décorations. 11 ne saurait appartenir au roi de récompenser ou de punir les gardes nationales. Ces distinctions extérieures, qui poursuivent partout les hommes en place, appâts faciles à la disposition des tyrans, bonnes à enfanter l’esprit d’orgueil et de vanité, à humilier le peuple, lui paraissaient incompatibles avec le caractère d’hommes libres, et surtout convenir moins qu’à personne aux chefs de soldats citoyens... « Défenseurs de la liberté, » s’écriait-il, « vous ne regretterez pas ces hochets dont les monarques payent le dévouement aveugle de leurs courtisans. Le courage, les vertus des hommes libres , la cause sacrée pour laquelle vous êtes armés , voilà votre gloire, voilà vos ornements. » A ces fières paroles, la salle retentit d’acclamations. Mais Robespierre n’étaitpas encore arrivé au pointcapital de son discours; son éloquence parut grandir quand il revendiqua pour tous les citoyens domiciliés le droit de faire partie de la garde nationale.

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