‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 157 sur 213 · LIVRE V. — SUR l’organisation DES CARDES NATIONALES · texte numérisé non relu

LIVRE V. — SUR l’organisation DES CARDES NATIONALES

C'était là toucher au cœur même du projet du comité. S’inspirant en effet de cette fatale idée de l’Assemblée nationale d’avoir divisé la nation en citoyens actifs et en citoyens passifs, il avait éliminé des cadres la majeure partie du peuple. Or les gardes nationales étant la nation armée pour protéger ses droits au besoin, elles étaient viciées dans leur principe même du moment où l’admission dans leurs rangs dépendait du payement d’une certaine contribution. Dépouiller une portion quelconque des citoyens du droit de s’armer, pour en investir une autre, c’était violera la fois l’égalité, base du nouveau pacte social, et les lois les plus sacrées de la nature. Voilà ce que Robespierre démontra avec une invincible force de raisonnement. On avait bien pu s’imaginer d’abord qu’il était possible de priver de leurs droits politiques tant de millions de Français trop pauvres pour acquitter une certaine quantité d’impositions; mais l’Assemblée ne se séparerait point, pensait-il, sans avoir réparé une si criante injustice; aussi bien, nous le verrons bientôt s’épuiser encore en efforts désespérés pour obtenir -l’abrogation du décret du marc d’argent. En dépouillant ainsi de leurs droits une partie des citoyens, avait-on oublié que tous, sans distinction de fortune, avaient concouru à l’élection des députés à l’Assemblée nationale? Et pour confier à un petit nombre d’entre eux seulement le soin de défendre les lois et la constitution, on trouvait donc la chétive propriété, le modique salaire de l’homme pauvre et laborieux moins respectables que les vastes domaines et les fastueuses jouissances du riche 1

De deux choses l’une, ou les lois et la constitution étaient faites dans l’intérêt général, et dans ce cas elles devaient être confiées à la garde de tous les citoyens, ou elles étaient établies pour l’avantage d’une certaine classe d’hommes, et alors c’étaient des lois mauvaises. Mais cette dernière supposition serait trop révoltante; il importait donc de reconnaître comme principe fondamental de l’institution des gardes nationales que tout citoyen domicilié en était membre de droit. « C’est en vain, » continuait-il, « qu’à ces droits inviolables on voudrait opposer de prétendus inconvénients et de chimériques terreurs. Non, non, l’ordre social ne peut être fondé sur la violation des droits imprescriptibles de l’homme... L’humanité, la justice, la morale, voilà la politique, voilà la sagesse des législateurs : tout le reste n’est que préjugé, ignorance, intrigue, mauvaise foi. Partisans de ces funestes systèmes, cessez de calomnier le peuple et de blasphémer contre votre souverain, en le représentant sans cesse comme indigne de jouir de ses droits, méchant, barbare, corrompu ; c’est vous qui êtes injustes et corrompus... Le peuple est bon, patient, généreux; notre Révolution,

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les crimes de ses ennemis l’alteslent ; mille traits récents, qui ne sont chez lui que naturels, en déposent. Le peuple ne demande que tranquillité, justice, que le droit de vivre : les hommes puissants, les riches sont affamés de distinctions, de trésors, de voluptés. L’intérêt, le vœu du peuple est celui de la nature, de l’humanité, c’est l’intérêt général; l’intérêt, le vœu des riches, des hommes puissants est celui de l’ambition, de l’orgueil, de la cupidité, des fantaisies les plus extravagantes, des passions les plus funestes au bonheur de la société. Les abus qui l’ont désolée furent toujours leur ouvrage ; ils furent toujours les fléaux du peuple. Aussi qui a fait notre glorieuse Révolution? Sont-ce les riches, sont-ce les hommes puissants? Le peuple seul pouvait la désirer et la faire ; le peuple seul peut la soutenir par la même raison. »

« — Par peuple, » s’écria en ce moment un député nommé Lucas,

« j’entends tous les citoyens. — Et moi aussi, » reprit Robespierre ; « j’entends par peuple la généralité des individus dont se compose la société; mais si je me suis un moment servi de cette expression dans un sens moins étendu, c’est que je croyais avoir besoin de parler le langage de ceux que j’avais à combattre (1). » Pourquoi diviser la nation en deux classes, dont l’une semblera armée pour combattre l’autre comme un ramas d’esclaves toujours prêts à se mutiner. D’une part, les oppresseurs, les tyrans, les sangsues publiques; de l’autre, le peuple. Eh ! quel prix attachera-t-il à la liberté s’il n’en ressent pas les bienfaits? Veut-on, à force d’injustices, le forcer à trahir sa propre cause? « Ah 1 cessez , » continua Robespierre , « cessez de vouloir accuser ceux qui ne cesseront jamais de réclamer les droits de l’humanité. Qui êtes-vous, pour dire à la raison et à la liberté ; Vous irez jusque-là ; vous arrêterez vos progrès au point où ils ne s’accorderaient plus avec les calculs de notre ambition ou de notre intérêt personnel? Pensez-vous que l’univers sera assez aveugle pour préférer à ces lois éternelles de la justice qui l’appellent au bonheur ces déplorables subtilités d’un esprit étroit et dépravé, qui n’ont produit jusqu’ici que la puissance, les crimes de quelques tyrans et les malheurs des nations? C’est en vain que vous prétendez diriger par les petits manèges du charlatanisme et des intrigues de cour une Révolution dont vous n’êtes pas dignes; vous serez entraînés comme de faibles insectes dans son cours irrésistible ; vos succès seront passagers comme le mensonge, et votre honte immortelle comme la vérité. »

Robespierre était fatigué, plusieurs membres proposèrent de renvoyer au lendemain la suite de son discours. Rabaut, à qui les applau-

(1) Moniteur du 28 avril 1791.

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dissemcnts prodigués à son collègue donnaient à songpr (pie son projet courait grand risque d’étre rejeté, parut à la tribune, loua fortdes idées qu’on venait d’exposer, et comme pour faire bénéficier le plan du comité de l’approbation très- vive dont le discours de Hobespierre avait été l’objet, il osa dire que, saufl’admission des citoyens inactifs, pour laquelle il inclinait personnellement, le comité et lui étaient en définitive enlièrementde l’avis du préopinant. Mais,lelendemain28, Robespierre dut lui prouver de nouveau par quels abîmes ils étaient séparés. Après avoir énuméré les dange."s qu’il y aurait à laisser au pouvoir exécutif la moindre action sur les gardes nationales, il reprocha au comité de n’avoir pas une seule fois, dans son projet, prononcé le mot de liberté, dont cette institution était précisément destinée à être la sauvegarde. Dissiper les émeutes populaires, les attroupements séditieux, réprimer les désordres et le brigandage, telle paraissait avoir été l’unique préoccupation du comité; mais de la nécessité de tenir constamment la tyrannie en échec, de prévenir son retour, il ne s’était nullement préoccupé. Contre le peuple seul il semblait avoir pris ses précautions, comme si c’était une horde de factieux à dompter ou d’esclaves à enchaîner. Tout cela dit avec celte clarté qui était un des mérites de Robespierre, avec calme, appuyé des raisonnements les plus vigoureux, et relevé par la plus éloquente diction. « Eh! quel autre esprit règne aujourd’hui?» s’écria-t-il ; «que voit-on partout, si ce n’est une injuste défiance, de superbes préjugés contre ceux que l’on appelle encore le peuple? Qui est-ce qui aime l’égalité? Qui est-ce qui respecte la dignité de l’homme dans son semblable? » Ses conclusions, on les connaît. Invoquant, en terminant, le glorieux souvenir du \!x juillet, de cette prise de la Bastille à laquelle avaient concouru tant d’hommes mis par les décrets de l’.Assemblée en dehors du droit commun et privés des bienfaits de cette liberté conquise par eux, il persistait à réclamer comme un droit primordial l’admission de tous les citoyens dans les rangs de la garde nationale (1). Obtenir cela eCit été à ses yeux un

(1) Discours sur l'organisai ion des gardes italionales, ù Paris, chez Ruissou, librau-e, rue Ilautel'euillc, numéro 20 (1790, in-8° <le 78 p.). On le trouve pi-esqu(? in extenso. dans les numéros 856, 657 et 660 du Point du jour. L’article 16 du projet de décret présenté par Robespierre, à la suite de son discours, j)ortait que sur les drapeaux des gardes nationales on graverait ces mots ; Liueute, Koalit^, I'katerxité.

Ce discours avait été réédité en province, notamment à Besançon, où il parut chez Simard (in-8« de 61 pages), suivi de cette note : « La société des Amis de la Constitution établie ii Besançon, à qui le Mémoire ci-dessus a été envoyé par l’Assemblée nationale, ayant trouvé que les droits du peuple relativement au service militaire national y étoient établis d'une manière aussi claire que solide, a délibéré que, pour mettre un grand nombre de pei'sonnes ii même de se pénétrer des excellents prin-

HISTOIUE DE ROBESPIERRE

triomphe important, un acheminement vers l’abrogation de l’odieux décret du marc d’argent.

Tous les journaux populaires de l’époque s’accordent pour rendre témoignage de l’enthousiasme avec lequel l’Assemblée nationale accueillit ce discours capital, ce véritable traité sur la matière (1). Elle ne put s’empêcher d’applaudir à ces grandes idées de justice, de droit, d’équité, si noblement exprimées. Pétion, Noailles lui-même appuyèrent la proposition de Robespierre ; mais Rarnave , Duport , tous les grands agitateurs des premiers jours gardèrent le silence. Était-ce par jalousie contre un collègue dont la popularité effaçait la leur, ou bien, saisis tout à coup de méfiance à l’égard de ce peuple dont jadis ils s’étaient aussi proclamés les défenseurs, entendaient-ils le tenir à l’écart de la vie politique? Peut-être obéirent-ils à ce double sentiment. D’André, désormais leur fidèle allié, essaya en quelques mots de réfuter Robespierre, et, s’il n’y parvint pas, il fut du moins assez heureux pour indisposer l’Assemblée contre son collègue. En effet, quand, afin de retenir la victoire qu’il voyait prête à lui échapper, le tenace tribun reparut pour la troisième fois à la tribune, de violents murmures éclatèrent. En vain tenta-t-il de lutter contre les cris, en vain, indigné, lança-t-il d’une voix hautaine cette phrase à la majorité : « Toute violence qui tend à étouffer ma voix est destructive de la liberté, » qu’accueillirent cependant quelques applaudissements, il ne put tenir contre le tumulte et quitta la tribune, se sentant vaincu (2). L’Assemblée exclut donc des rangs de la garde nationale les citoyens passifs, creusant ainsi de plus en plus la ligne de démarcation qu’entre la bourgeoisie proprement dite et le peuple elle avait si imprudemment établie.

VU

Le comité de constitution semblait prendre à tâche de courir audevant de l’impopularité en présentant une foule de décrets empreints

cipes qu’il renferme, et donner en même temps à l’auteur un témoignage particulier de son estime et de sa reconnoissanec, il soroit ILtc à l’impression,

Besançon, ce 3 février 1791. 31iCiiAUi>, président.

Güye, VÉJU3, secrétaires.

(1) Voyez entre autres le Patriote français, numéros 628 et 630.

(2) Moniteur du 29 avril 1791,

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