LUTTE AVEC DUPORT
l’autorité du Corps législatif; c’était une appréhension tout à fait illusoire, puisque sa permanence était assurée par la constitution, et qu’il n’était pas permis au roi de le dissoudre. On semblait croire que des députés rééligibles étaient à l’abri des séductions du gouvernement depuis qu’il leur était interdit d’accepter aucuns dons, places ou faveurs; mais n’était-il pas possible d’exercer la séduction par des moyens indirects? Ces députés n’avaient-ils pas des parents, des amis? Ne sentait-on pas ensuite combien les représentants du peuple seraient moins détournés de leur mission, lorsqu’ils n’auraient pas à se préoccuper de leur réélection ; combien leur caractère gagnerait en dignité quand ils se trouveraient préservés des intrigues, des jalousies qu’amènent toujours les compétitions et les rivalités? Des députés nommés pour deux ans n’étaient bons qu’à médire des ministres et à s’occuper des affaires de leurs départements, avait-on prétendu avec un certain air de dédain. Quant à médire des ministres, répondit Robespierre, cela prouverait déjà qu’ils ne leur seraient point asservis; mais, ajoutait-il, « je suis persuadé que nous emploierons notre temps à quelque chose de mieux qu’à médire des ministres sans nécessité, et à parler des affaires de nos départements; et je suis convaincu, au surplus, que le décret de lundi, quoi qu’on puisse dire, n’a pas affaibli l’estime de la nation pour ses représentants actuels. »
Comme Thouret dans les précédents débats, Duport avait soulevé une objection peu digne de lui, en paraissant douter qu’on trouvât aisément dans une nation comme la France assez d’hommes capables pour composer une nouvelle législature. Robespierre avait déjà répondu à cet argument; il avait montré combien il était injurieux pour ce pays où vivaient tant d’hommes distingués dans tous les genres. Que si des citoyens fuyaient la législature, parce qu’ils n’y seraient pas attirés par l’appât d’une réélection, tant mieux, car le génie de l’intrigue seul les eût poussés dans une carrière que le seul génie de l’humanité devrait ouvrir.. D’ailleurs, ne pourrait-on, au bout de deux ans, se ref présenter aux suffrages des électeurs, après un repos indispensable même à l’homme le plus éclairé? Et, s’adressant plus particulièrement à Duport et aux membres du comité de constitution, il disait : « Les partisans les plus zélés de la réélection peuvent se rassurer, s’ils se croient absolument nécessaires au salut public; dans deux ans, ils pourront être les ornements et les oracles de la magistrature... Pour moi, un fait particulier me rassure, c’est que les mêmes personnes qui nous ont dit : Tout est perdu si on ne réélit pas, disaient aussi, le jour du décret qui nous interdit l’entrée du ministère : Tout est perdu, la liberté du peuple est violée, la constitution est détruite ; je me rassure,
dis-je, parce que je crois que la France peut subsister, quoique quelques-uns d’entre nous ne soient ni législateurs ni ministres. Je ne crois pas que l’ordre social soit désorganisé, comme on Ta dit, précisément parce que l’incorruptibilité des représentants du peuple sera garantie par des lois sages. » Puis, après avoir fait allusion à une longue mercuriale prononcée par Duport contre l’Assemblée nationale, à ces anathèmes lancés du haut de la tribune contre toute doctrine « qui n’était point celle du professeur ; » après s’être efforcé de prouver combien étaient imaginaires ces dangers dont on avait paru si affecté afin d’effrayer l’Assemblée elle-même, il terminait en ces termes : « Au reste, le remède contre les dangers, de quelque part qu’ils viennent, c’est votre prévoyance, c’est votre sagesse, votre fermeté. Dans tous les cas, nous saurons consommer, s’il le faut, le sacrifice que nous avons plus d’une fois offert à la patrie. Nous passerons ; les cabales des ennemis passeront : les bonnes lois, le peuple, la liberté resteront. » Prévoyant bien que quelque moyen terme serait proposé, il combattit d’avance toute espèce de compromis et conclut à ce que l’Assemblée se prononçât d’une façon absolue pour la non-réélection des membres d’une législature à l’autre.
Ce discours, comme celui de l’avant- veille, avait été fréquemment interrompu par les plus vifs applaudissements, mais il ne fut pas couronné d’un succès aussi complet (1). En effet la discussion finit, le lendemain, par une sorte de mezzo termine imaginé par Barère. 11 fut décidé, sur sa proposition, que les membres d’une législature seraient rééligibles à la suivante, mais qu’ils ne pourraient l’être de nouveau qu’après un intervalle de deux années. Cette solution fut d’ailleurs loin de satisfaire les membres du 'comité de constitution, qui avaient en vain essayé de la faire repousser par la question préalable.
(1) Voyez le Moniteur des 19 et 20 mai 1791; le Point du jour, numéro G76, et le JouriMl de Paris du 19 mai. Voj'ez aussi l’^mi du Roi du 21 mai; voici une curieuse appréciation de Robespierre par son ancien professeur, l’abbé Royou, celui qu’on a si justement surnommé le Marat des royalistes : « Il faut rendre cette justice à M. Robespierre, il semble avoir expié tous ses écarts démagogiques par la manière ferme et noble dont il s’est montré dans cette discussion. Aucun intérêt secret, aucun esprit de parti, aucune considération particulière n’a pu ébranler ni aEfaiblir son zèle pour une cause qui lui paraissoit intimement liée au bien public. Jamais il n’a parlé avec plus de force et d’éloquence, et ce que je regarde comme un véritable triomphe pour lui, c’est que sa constance et son courage, dans une pareille occasion, donnent lieu de croire qu’il est plus attaclié à ses principes qu’à scs intérêts... » O misères de l’esprit de parti ! Ainsi, pour qu’une fois par hasard un écrivain royaliste rende justice à Robespierre, il faut que ce grand citoyen ait involontairement servi les rancunes et les amours-propres des hommes du côté droit !
Ce nouveau discours de Robespierre parut à l’époque sous ce titre ; Second Discours prononcé à V Assemblée nationale, le 18 mai 1791, par Masimilien Robespierre, député