‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 166 sur 213 · LIVRE V. IL RE'cLAME l’aBOLITION DE LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LIVRE V. IL RE'cLAME l’aBOLITION DE LA PEINE DE MORT

meurtres juridiques, et que repoussent leurs mœurs et leur constitution nouvelles. » Il fallait prouver que la peine de mort est essentiellement injuste; qu’elle n’est pas la plus réprimante des peines; qu’enfin, au lieu de prévenir les crimes, elle y dispose plutôt. Il le fit, et d’une manière admirable, selon nous.

Certes je suis loin de m’apitoyer, pour ma part, sur le sort d’un misérable assassin, et j’aime mieux réserver ma pitié à sa victime ; mais puis-je approuver la société de venir le tuer en grand appareil, au milieu d’une foule indifférente et moqueuse? Je ne vois là qu’assassinat contre assassinat, et je ne saurais admettre une peine dont l’efficacité n’est nullement démontrée. Gomme le disait Robespierre, un condamné est à l’égard de la société dans la situation d’un ennemi vaincu et impuissant. Tue-t-on un ennemi vaincu? Mais, s’écrient, épouvantés, les partisans de la peine de mort, qui nous garantira des assassins? Quand la torture fut abolie, beaucoup de criminalistes prétendirent que le nombre des criminels irait croissant du jour où ils n’auraient plus sous les yeux la perspective de ces abominables traitements réservés aux accusés. Le contraire eut lieu ; c’est qu’en effet f les lois douces font les mœurs douces. Quel but veut atteindre le législateur? poursuivait Robespierre; celui de mettre le coupable dans l’impossibilité de nuire. Était-il besoin de l’égorger pour cela? N’avaiton pas d’autres peines autrement efficaces, et ayant au moins le mérite de ne pas émousser le sentiment moral chez le peuple, comme un précepteur maladroit abrutit et dégrade l’àme de ses élèves par l’usage de châtiments cruels ? Après avoir montré les crimes plus rares dans les pays heureux où la peine de mort n’existait pas, comme jadis dans* • plusieurs des républiques de la Grèce, tandis qu’ils se multipliaient là où les supplices étaient prodigués, il arrivait à un argument resté jusqu’ici sans réponse : « Écoutez la voix de la justice et de la raison: elle vous crie que les jugements humains ne sont jamais assez certains pour que la société puisse donner la mort à un homme condamné par d’autres hommes sujets à l’erreur. Eussiez-vous imaginé l’ordre judiciaire le plus parfait, eussiez-vous trouvé les juges les plus intègres et les plus éclairés, il restera toujours quelque place à l’erreur ou à la prévention. Pourquoi vous interdire les moyens de les réparer? Pourquoi vous condamner à l’impuissance de tendre une main secourable à l’innocence opprimée? Qu’importent ces stériles regrets, ces réparations illusoires que vous accordez à une ombre vaine, à une cendre insensible ? Elles sont les tristes témoignages de la barbare témérité de vos lois pénales. Ravir à l’homme la possibilité d’expier son forfait par son repentir ou par des actes de vertu, lui

fermer impitoyablement tout retour à la vertu, à l’estime de soimême, se hâter de le faire descendre, pour ainsi dire, dans le tombeau, encore tout couvert de la tache de son crime, est à mes yeux le plus horrible raffinement de la cruauté. » La colère et la vengeance devaient être, suivant lui, bannies de la loi; et quand elle versait le sang humain, pouvant l’épargner, lorsqu’elle offrait, comme à plaisir, aux regards du peuple d’horribles scènes de carnage, elle altérait dans le cœur des citoyens les notions du juste et de l’injuste.

Un écrivain de beaucoup d’esprit a écrit : « Abolissons la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. » Cette jolie phrase a eu un grand succès dans le monde ; force gens, après avoir dit cela, ont cru avoir tout dit. Et pourtant, quel pauvre et triste argument pour le maintien d’une peine immorale ! C’est à la société plus forte, plus éclairée, plus clémente, à faire passer elle-même dans les cœurs le respect que l’homme doit à son semblable. Autrement, disait Robespierre en terminant : « L’homme n’est plus pour l’homme un objet SI sacré... l’idée du meurtre inspire bien moins d’effroi lorsque la loi même en donne l’exemple et le spectacle; l’horreur du crime diminue lorsqu’elle ne le punit plus que par un autre crime. Gardez-vous bien de confondre l’efficacité des peines avec l’excès de la sévérité ; l’un est absolument opposé à l’autre. Tout seconde les lois modérées; tout conspire contre les lois cruelles... » La rigueur des lois pénales lui paraissait être en raison de la liberté d’un pays ; et l’humanité était offensée, là surtout où la dignité de l’homme était méconnue, là où un maître commandait à des esclaves. Mais à un pays libre et régénéré îl fallait des lois plus douces ; il concluait donc à l’abolition de la peine de mort en toute matière (1). Soixante-dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et je ne sache pas qu’on ait fait entendre, depuis, beaucoup d’arguments plus solides, de raisons plus décisives en faveur de

(1) Voyez le Moniteur du juin 1791. Publié une première fois en 1791,paralt-il, ce discoursa été réimprimé d’après la version du Moniteur. (Paris, Prévost, Mansut, 1830, in-8° de 16 p.) Cotte édition se trouve précédée d’un petit avant-propos apocryphe, tiré tout simplement des Mémoires de Hobespierre par M. Ch. Reybaud. (Voy. t. II, p. 180.)

L’opinion de Robespierre rencontra dans le public de sympathiques échos; nous lisons dans une brochure d’un avocat nommé Roussemart, dédiée à Robespierre : « Mon cher confrère, non pas en qualité de député, mais par un caractère indélébile, celui d’avoir prêté tous deux le même serment dans le même tribunal où nous avons juré d’offrir notre ministère au pauvre comme au riche, ù la veuve comme à l’orphelin, do défendre les droits de l’humanité, de la justice, serment sacré, serment que rien ne peut rompre, Robespierre, recevez mon hommage, vous le méritez, et la postérité vous rendra justice... Vous êtes brave, Robespierre, vous marchez à grands pas vers l’immortalité, que les obstacles ne vous arrêtent point. Plus le péril aura été grand, plus la gloire sera durable ; tonnez dans la tribune; terrassez avec ces armes de l’élo-

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