‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 17 sur 213 · AFFAIRE DU PARATONNERRE · texte numérisé non relu

AFFAIRE DU PARATONNERRE

on voulait mettre un obstacle, il les plaçait sous la sauvegarde de la sagesse des magistrats du conseil. « Vous vous empresserez, » disait-il en terminant, « de casser la sentence que les premiers juges ont rendue contre elles. Oui sans doute elle ne peut éviter ce sort, votre sagesse l’avait déjà proscrite avant même que je l’eusse attaquée... Le véritable objet de tous mes efforts a été de vous engager à la réformer d’une manière digne d’une pareille cause, à venger avec éclat l’affront qu’elle a fait aux sciences, erf un mot à donner au jugement que la cour va rendre dans une affaire devenue si célèbre un caractère capable de riionorer aux yeux de toute la France. Hâtez-vous donc de proscrire une sentence que toutes les nations éclairées vous dénoncent; expiez le scandale qu’elle leur a donné, effacez la tache qu’elle a imprimée à notre patrie, et quand les étrangers voudront la citer pour en tirer des conséquences injurieuses à nos lumières, faites que nous puissions leur répondre : Mais ce jugement que vous censurez avec tant de malice, les premiers magistrats de notre province ne l’ont pas plutôt connu qu’ils se sont empressés de l’anéantir. »

Robespierre trouva dans l’avocat général de Ruzé un contradicteur inattendu; non que ce magistrat demandât le maintien pur et simple delà sentence rendue par les juges de Saint-Omer, mais, doutant lui-mèrne de l’utilité des paratonnerres, il concluait à ce que la cour consultât une académie avant de se prononcer définitivement. Tout en rendant justice au mérite d’un magistrat dont il était l’ami, Robespierre n’eut pas de peine à réfuter viclorieusement ses conclusions. Il faut se défier des paratonnerres, avait dit M. de Ruzé, parce que les effets en sont miraculeux. N’aurait-on pas cru entendre les juges de l’inquisition accusant Galilée de sorcellerie. Avec une urbanité parfaite l’avocat démontra qu’il n’y avait pas là plus de miracle que dans la production de cette foudre, dont, par fiction, les poêles ont armé les mains de l’Éiernel. Reprenant l’examen s-cienlifiquede la question, il rappela que l’épreuve demandée par Tavocat général avait été faite et bien faite. Toutes les académies, en effet, avaient donné leurs suffrages pour l’établissement des paratonnerres, et l’Académie de Dijon, entre autres, après avoir prescrit la construction d’un de ces appareils sur l’hôtel où se tenaient ses séances, avait appuyé vivement le projet d’en édifier un sur le magasin à poudre de la ville. Robespierre put ajouter que, dès l’année 1780, deux membres de celte académie, Guyton- Morveau et Maret, chargés d’examiner la machine élevée par M. de Vissery sur le toit de sa maison, avaient, à la suite d’un long et minutieux rapport, déclaré que cet appareil avait été construit dans les meilleures conditions et que son efficacité pour préserver de la fou-

HISTOIRE DE ROBESI»IEURE

dre la demeure de ce savant et les habitations voisines était incontestable. Aussi le jeune avocat, après avoir rendu un juste hommage à tous les hommes distingués dont les suffrages n’avaient pas manf|ué à une si précieuse découverte, disait-il avec raison en s’adressant aux juges suprêmes appelés à vider ce singulier procès : « Vous avez à venger les sciences dans un siècle qui pousse son amour pour elles jusqu’à l’enthousiasme, vous avez à défendre une invèntion sublime qu’il admire avec transport; les yeux de toute l’Europe fixée sur cette affaire assurent à votre jugement toute la célébrité dont il est susceptible... » Tant d’efforts furent couronnés de succès, et par arrêt du 31 mai 1783, le conseil provincial d’Artois réforma, à la satisfaction de tous les esprits éclairés, la ridicule sentence des échevins de Saint-Omer (1).

Inutile d’ajouter que ce triomphe eut un retentissement énorme. Imprimés et répandus partout, les deux plaidoyers de Robespierre donnèrent à son nom une sorte de consécration (2); et l’envoyé de la jeune république américaine, l’immortel Franklin , dont la présence en France ne contribua peut-être pas peu à développer parmi nous les grandes idées de réforme et de liberté, lut sans nul doute avec un certain attendrissement les pages où de si délicats éloges lui étaient prodigués par ce jeune homme inconnu, dont l’éclatante renommée devait plus tard, par delà les mers, retentir à ses oreilles; qui comme lui allait bientôt se dévouer à la grandeur, au salut, à la liberté de son pays, mais qui, moins heureux, était destiné à périr assassiné, sans avoir vu achevée l’œuvre à laquelle il avait consacré sa vie.

Mais alors, depuis les dures épreuves de son enfance, la mort de sa mère, le départ de son père fuyant, éperdu de douleur et de tristesse, les lieux qu’avait charmés une compagne adorée, rien d’amer n’.avait déteint sur sa paisible existence. Tout lui souriait au contraire; aussi

(1) Voici le dispositif même de l’arrêt : « La coiir met l’appellation et ce au néant, émendant, permet à la partie de M* de Robespierre de rétablir son par- à-tonnerre, u

(2) l'Almanach d’Artois pour l'année 178-t les annonçait en ces tennes : « Parmi les ouvrages nouveaux publiés datis la province, nous remarquons ; 1* Les Plaidoyers poulie sieur de Vissery do lioisvalé, appelant d’un jugement des échevins de Saint-Omer, qui avaient ordonné la destruction d’un paratonnerre élevé sur sa maison, par

de Robespierre, avocat au conseil d’Artois. » (Arras, de l’imp. de Guy de la Sablonnicre, 1783, in-8® de 100 pages).

LIVKE 1. UNE LETTUE A PROPOS DE SEIUNS m

ses dispositions naturelles à la méditation et à la mélancolie étaientelles tempérées par de franches explosions de gaieté, comme nous avons déjà eu occasion de le dire. Bien de concentré dans ce caractère si mal connu à force d’avoir été calomnié. Les quelques lettres de celte époque de sa jeunesse qui ont été conservées portent bien le cachet de cet abandon et de ces épanchements d’une âme facile et aimante. Elles sont empreintes d’une bonne humeur constante, de la plus vive cordialité, et quelquefois d'une naïveté singulière, nullement prétentieuses du reste, et quelquefois assaisonnées des plus fines railleries. La plupart témoignent surtout de la bonté de son cœur. « Préférez-vous les douceurs de la solitude ou le plaisir de faire le charme de la société? » écrit- il à une dame. « La situation où vous êtes est très-indifférente, pourvu que vous soyez heureuse ; mais l’ètes-vous? J’en doute un peu, et ce doute m’afflige; car lorsqu’on ne possède pas soi-même le bonheur, on voudroit se consoler par celui des autres... » Autre part il écrit à la même : « L’intérêt que je prends aux personnes n’a point de terme , quand les personnes vous ressemblent... Ajoutez à cela que la bonté qui a toujours éclaté dans vos procédés à mon égard m’en fait en quelque sorte un devoir, et que, pour abjurer ce sentiment, il faudroil que je fusse en même temps injuste et ingrat ; je ne veux être ni l’un ni l’autre, etc. (1). » Quelquefois une simple promenade à travers champ, une excursion dans les environs de la ville lui fournissaient le sujet d’une sorte de poème en prose. Nous savons qu’il existe encore de ces relations, précieusement gardées par leurs possesseurs, où le jeune avocat, un moment arraché à ses travaux sérieux, consignait, dans une forme littéraire très-soignée, les impressions gaies et charmantes de ses promenades.

Parmi ces lettres il en est une que nous citerons tout entière dans notre texte, parce qu’elle nous semble curieuse à plus d’un titre; et, nous le croyons du moins, elle paraîtra telle à nos lecteurs. De ses goûts d’enfance si calmes et si doux Robespierre avait conservé celui des oiseaux. Dans une pièce mansardée de la maison, située au-dessus de son cabinet de travail, il y en avait de toutes sortes; seulement, au lieu d’en prendre soin lui-même, comme il faisait jadis, il en abandonnait la charge à sa sœur, qui veillait avec la plus scrupuleuse attention sur ces chers petits hôtes de son fi ère. Ce fut à propos d’un envoi de serins, venant d’une personne à laquelle il portait beaucoup d’affection, qu’en adressant à la donatrice un mémoire important, il écrivit la lettre suivante :

(1) Lettres en dates des 6 et 26 juin 1787.

« Mademoiselle,

«J’ai l’honneur de vous envoyer un mémoire dont l’objet est intéressant. On peut rendre aux Grâces mêmes de semblables hommages, lorsqu’à tous les agréments qui les accompagnent elles savent joindre le don de penser et de sentir et qu’elles sont également dignes de pleurer l’infortune et de donner le bonheur.

« A propos d'un objets! sérieux, mademoiselle, me sera-t-il permis de parler de serins? Sans doute, si ces serins sont intéressants; et comment ne le seroienl-ils pas puisqu’ils viennent de vous? Ils sont très-jolis; nous nous attendions qu’étant élevés par vous ils seroient encore les plus doux et les plus sociables de tous les serins : quelle fut notre surprise, lorsqu’en approchant de leur cage nous les vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui faisoit craindre pour leurs jours; et voilà le manège qu’ils recommencent toutes les fois qu’ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan d’éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d’où leur vient ce caractère sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le cliar de Vénus, montre ce naturel farouche? Un visage comme le vôtre n’a-t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines? ou bien seroit-ce qu’après l’avoir vu ils ne pourroient plus en supporter d’autres? Expliquez-moi, je vous prie, ce phénomène. En attendant nous les trouverons toujours aimables avec leurs défauts. Ma sœur me charge en particulier de vous témoigner sa reconnaissance pour la bonté que vous avez eue de lui faire ce présent, et tous les autres sentiments que vous lui avez inspirés.

« Je suis avec respect, mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« De Robespierre (l).

« Arras, le 22 janvier 1782. »

(1) (En post-scriptum .) « J’ai riiouneur de vous envoyer trois exemplaires, et je vous laisse le soin de faire le meilleur emploi possible de ceux que vous ne jugerez pas à propos de conserver. »

I.CS lettres des personnages célèbres ont parfois des destinées singulières. Celle que nous venons de citer appartenait à l’honorable M. Lenglet, avocat à Arras, qui la donna à M. Coniille, fils d’un des amis de Robespierre et ancien président du tribunal d’Arras; lequel, si nous sommes bien informé, en fit don à un de ses parents, officier supérieur dans l’armée. Entre quelles mains passa-t-elle ensuite? nous l’ignorons. Toujours est- il que cette lettre fut vendue aux enchères publiques, en mars 1862, moyennant le prix de 3r>3 fr.

Kous devons ce renseignement à M. Laverdet, qui a bien voulu mettre à notre disposition son exemplaire particulier de catalogues des ventes d’autographes faites sous sa direction.

Page 1