LIVRE 1. MADRIGAL A OIMIELIE IT
Tel il était dans ses lettres, tel il se montrait dans ses relations privées, aimable, enjoué, plein de prévenances et d’attentions. Aussi était -il recherché par les premières maisons d’Arras, quoique déjà cependant les mots de liberté, de justice, d’égalité, qu’on entendait sans cesse sortir de sa bouche, commençassent de lui aliéner les principaux personnages de la ville. Il n’avait nulle répugnance pour les plaisirs mondains. « C’était le valseur habituel de ma mère, » médisait il n’y a pas longtemps une vieille dame. « H avait l’air sérieux, mais il était bien bon, » avait-elle souvent entendu dire à sa mère, laquelle était morte sans pouvoir comprendre les anathèmes dont une nation aveuglée poursuivait la mémoire de celui qu’elle avait connu si affectueux, si pur et si doux.
On n’ignore pas quelle sorte de fascination il exerça toute sa vie sur les femmes. Ce fut sans doute une des causes de son immense influence morale; par elles il prenait en quelque sorte possession des familles. Ses. ennemis eux-mêmes ont bien été forcés d’en convenir, a Les regards des femmes n’étaient pas les derniers attraits de son pouvoir suprême, il aimait à les attirer... Il exerçait particulièrement son prestige sur les imaginations tendres, » lisons-no*s dans un atroce libelle dont nous avons déjà parlé (1). Ces aveux sont précieux, et nous ne pouvons manquer de les recueillir, car, on en conviendra, ce ne sont pas précisément les tigres à face humaine qui s’emparent des imaginations tendres et exercent de puissantes séductions sur le cœur des femmes.
Il se sentait attiré vers elles comme vers ce qu’il y a de meilleur, de véritablement divin en ce monde; mais ce penchant n’ôta jamais rien à la réserve et à l’austérité de ses mœurs. Il aimait à composer en leur honneur de petits vers d’une galanterie parfois un peu fade, mais toujours décente, comme cet assez joli madrigal adressé par lui à une dame d’Arras, publié pour la première fois en 1790 dans les Actes des Apôtres y et cité depuis par M. de Montlausier, dans ses Mémoires (2) :
Crois-moi, .ieune et belle Ophélie,
Quoi qu’en dise le inonde et malgré ton miroir,
Contente d'être belle et de n’en rien savoir,
Carde toujours ta modestie.
Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée.
Tu n’en seras que mieux aimée Si tu crains de ne l'être pas.
(!) Vie secrète, polit inue et curieuse de )f. J, Robespierre, par L. Duperron. Paris, an IL
{2) Tom. II, P-
IG
La poôsie fut une des distractions charmantes de sa jeunesse. Nous pourrions citer une foule de productions poétiques sonies de sa plume, car au milieu des travaux de sa vie si occupée, si remplie, il trouvait moyen de consacrer de temps en temps quelques heures à la liitéraiure, et c’étaient des heures heureuses. Comme tous les esprits délicats, il aimait cette langue sonore du vers, cette langue immortelle où la pensée revêt une forme plus saisissante, et, rendue en sons métalliques, laisse une empreinte plus durable. Outre les couplets composés pour la société des Rosati, il a laissé quelques productions manuscrites d’une valeur médiocre. 11 est à croire toutefois que, s’il se fût ccmplétement adonné à ce genre de littérature, il eût réussi, sans s’élever beaucoup, principalement dans le genre deGresset. Au reste il ne paraît pas avoir attaché grande importance à ses compositions poétiques; je ne sache pas que, excepté ce madrigale à Opliélie publié à son insu, aucune pièce de vers de lui ait été imprimée de son vivant: c’était un simple délassement, non l’occupation sérieuse de sa vie. Un remercîment, un compliment à faire, un ridicule à fronder excitaient sa verve facile. Un jour il s’en prit à la coquetterie de certains ecclésiastiques de qui l’unique souci à l’autel est de montrer la bague précieuse dont un de leursdoigts est orné,/»ou leurs fines manchettes de batiste brodée. Sur le mouchoir du prédicateur, qui souvent remplit en chaire un rôle fort important, il écrivit tout un poëme (1).
Mais son œuvre littéraire ne se borna pas à ces légers essais, il a d’autres litres pour figurer avec honneur parmi les gens de lettres de son temps. En dehors de sa profession d’avocat, il traita, non sans succès, presque toutes les questions sociales à l’ordre du jour; il est bien
(1) Le manuscrit de ce poëme, provenant sans aucun doute des dilapidations de (Jourtois, figurait dans uue vente d’autographes du mois d’avril 1855 (catalogue Laverdetj. En voici quelques vers : "
Oui, tout prcdicateiir, l’iisagp docile,
N’osfroil sali* mouchoir annoncer l’Evangile.
Soit qu’il veuille, de Dieu rappelant la bouté,
Etaler de sa foi la sainte majesté ;
Soit qu’il veuille, annonçant des vérités terribles,
Vous peindre des mécbaiits les torture* horribles,
Kl dêjh, sous les piés des pilles criminels,
Ouvrir des noirs enfers le» gouffres éternels,
Il faut qu’un mouchoir blanc, dc|iloyc >iir la chaire, llrille avant que rApAire ait dit: « Au nom du Pore. »
Le manuscrit dont ces vers font partie n’est probahlemcnt attire que la pièce de vers mentionnée par Courtois fils dans sa brochure intitulée ; Affaire des papiers de i’er-conveiHionnet Courtois, in-H® de 36 p. Voy. p. 28. Nous reviendrons sttr cette brochure, instruciive à plus d’un titre.