‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 172 sur 213 · LIVRE V. NÉCESSITE DE LICENCIER LES OFFICIERS 4G · texte numérisé non relu

LIVRE V. NÉCESSITE DE LICENCIER LES OFFICIERS 4G

Comme à Rœderer, ces mesures parurent à Robespierre tout à fait inefficaces. H monta à la tribune immédiatement après le rapporteur, et débuta par quelques considérations générales sur lorganisalion de l’armée. Gomment, lorsque toutes les fonctions publiques avaient été reconstituées suivant les principes de la liberté et de l’égalité, avait-on laissé subsister jusqu’ici cette aristocratie militaire, élevant encore son front audacieux et menaçant au milieu des ruines de toutes les aristocraties? Puis, présentant les armées nombreuses et permanentes comme un danger perpétuel pour la liberté, il disait : « Ignorez- vous que tous les peuples qui Pont connue ont réprouvé cette institution, ou ne l’ont envisagée qu’avec effroi? Combien de précautions ne devezvous donc pas prendre pour préserver d’une intluence dangereuse la liberté! Vous savez que c’est par elles que les gouvernements ont partout subjugué les nations; vous connaissez l’esprit des cours; vous ne croyez point aux conversions miraculeuses de ces hommes dont le cœur est dépravé et endurci par l’habitude du pouvoir absolu, et vous soumettez l’armée à des chefs attachés naturellement au régime que la Révolution a détruit! Qu’attendez-vous donc de ces chefs? S’ils sont sans autorité, sans ascendant, ils ne peuvent exercer leurs fonctions; s’ils en ont, à quoi voulez-vous qu’ils l’emploient, si ce n’est à faire triompher leurs principes et leur parti ? Sans doute il est une partie des officiers de l’armée sincèrement attachés' à la cause de la Révolution, animés des plus purs sentiments du civisme, de la liberté; j’en connais moi-même de ce caractère, même dans des grades distingués; mais pouvons-nous fermer l’oreille aux plaintes innombrables des citoyens, des administrateurs même, qui vous prouvent qu’une partie très-nombreuse de ce corps professe des opinions opposées? Que dis-je? jetez un regard sur le passé, et tremblez pour l’avenir. Voyez avec quelle obstination ils ont servi, dès le commencement de la Révolution, le projet favori de la cour, d’attacher l’armée à ses intérêts particuliers ; voyez-les semant la 'division et le trouble, armant dans quelques lieux les soldats contre les citoyens, et les citoyens contre les soldats, interdisant à ceux-ci toute communica tion avec les citoyens.... tantôt dissolvant des corps entiers dont le civisme déconcertait les projets des conspirateurs... » N’avait-on pas vu, poursuivait-il, les officiers chasser les soldats suspects d’un patriotisme un peu ardent, et les renvoyer dans leurs foyers avec des cartouches infamantes? C’étaient en général les meilleurs soldats, les plus anciens, les plus éprouvés. Et à quel moment s’en débarrassaiton? Précisément à l’heure où les armées étrangères semblaient nous menacer, où se formaient trop visiblement contre notre Révolution

lllSTOIUE DE KOBESPIEIUIE

une ligue des despotes de l’Europe. Or n’était-il pas absurde de laisser l’armée française entre les mains d’hommes disposés à défendre la cause du monarque contre celle du peuple? Avec quelle patience les soldats n’avaient-ils pas supporté les plus révoltantes injustices? Et cependant on exigeait d’eux la plus aveugle soumission, le plus entier respect pour des officiers qui, chaque jour, violaient publiiiuement et outrageaient la constitution et les lois. Voulait-on forcer les soldats à opter brusquement entre l’obéissance passive à la discipline et l’amour de la patrie? Non ; il fallait concilier ces deux intérêts, et faire en sorte, par une réorganisation bien entendue, que l’armée pût respecter à la fois ses officiers et les lois de son pays.

Toute cette première partie du discours de Robe.spierre était écrite. Les plus grands orateurs de nos premières assemblées ne traitaient pas autrement les sujets auxquels ils attachaient beaucoup d’importance, réservant l’improvisation pour les répliques et les' incidents, qui, fréquemment renouvelés, leur offraient du reste l’occasion d’exercer leur facilité oratoire. Ainsi en usait Mirabeau ; ses discours les plus considérables étaient rédigés par écrit d’un bout à l’autre. Il n’est pas donné à tout le monde d’improviser sur tel ou tel sujet ; c’est un don naturel, qu’on peut d’ailleurs acquérir à force de travail, mais qui a toujours ses dangers. Certains sujets exigent de longues méditations, veulent être traités avec un recueillement tout particulier; et s’exposer, en les abordant en public, aux défaillances de la mémoire ou aux périls de l’improvisation, n’est pas chose prudente. Je comprends donc trèsbien que les orateurs de l’Assemblée constituante et de la Convention aient eu la précaution, dans les circonstances graves, d’écrire leurs discours. Gela ne les empêchait pas d’être en même temps d’admirables improvisateurs, comme Mirabeau et Robespierre. personnes

ont avancé le contraire relativement au dernier ; elles ont commis une grosse erreur pour ne s’être pas donné la peine d’examiner avec quelque soin les innombrables discussions auxquelles il prit part. Maintes fois, comme il est bien facile de s’en rendre compte, il eut à parler h l’improviste sur les sujets les plus imprévus: il s’en lira toujours avec infiniment de talent et de bonheur, témoin le magnifique discours que lui inspira la lettre de l’abbé Raynal à l’Assemblée constituante.

Ainsi, dans la séance du 10 juin, lorsqu’il fut arrivé à la fin de son discours écrit, il continua de parler (1), releva une à une les principales dispositions du projet des comités qu’il n’avait pu prévoir, et

(1) \oy. à ceL (^gard le Journal de Paris^ qui note soigneusement la distinction. Numéro du 12 juin 1791.

UVHE V. NECESSirK DE LICENCIEU LES OFFICIHUS Hl

les combatlit toutes successivement. Livré à l’inspiration du moment, €t sous l’impression des attaques dirrigées par le rapporteur contre les soldats et les sous-officiers, il devint plus vif, plus véliément, plus agressif. Quels moyens proposail-on au lieu de l’indispensable mesure du licenciement des officiers? D’abord de punir sévèrement les soldats accusés d’indiscipline. Inexorables aux faibles, aux innocents opprimés, les comités se montraient doux et complaisarits pour les oppresseurs, oubliant la promesse faite depuis deux ans par r,\ssemblce aux soldats de réprimer les désordres sans distinction de grades. Or l’impunité semblait assurée aux officiers. Qu’exigeait-on d’eux maintenant pour toute garantie? Un nouveau serment, une nouvelle promesse de ne point conspirer contre la nation. « Eli quoi! » s’écriait-il, « n’ètesvous pas encore las de prodiguer les serments ? » Et à propos de ces serments politiques si vivement critiqués par Robespierre, je ne puis ‘ m’empêcher de rappeler que la Révolution de IS^iS en avait sagement prononcé l’abolition. « Est-ce par des sennpnts ou par des lois, » poursuivait-il, « que vous voulez gouverner la France et affermir la liberté? Les serments, inutiles pour les bons citoyens, n’enchaînent pas les mauvais. S’ils effrayent «quelques hommes de bonne foi, les conspirateurs et les traîtres s’y prêtent avec facilité et rient de la crédulité de ceux qui se reposent du salut de l’État sur de pareils garants. Les citoyens, les militaires n’ont-ilspas déjà prêté le serment civique? Ceux qui ont pu le violer en respecteront-ils un second? Et si ce second peut ajouter à la force du premier, il faudra leur en demander un troisième... le tout pour corroborer leur patriotisme et donner des preuves plus éclatantes de votre sagesse. .Mais, dit-on, ce n’est pas un nouveau serment qu’on propose, c’est un engagement d’honneur. .\iiïsi vous connaissez donc un engagement plus sacré que la religion du serment? Quel est donc cet honneur qui s’allie avec le parjure? qui ne suppose ni amour de la patrie, ni respect pour l’humanité, ni fidélité aux devoirs les plus sacrés du citoyen? Il est donc une vertu secrète, un talisman attaché à la parole d’honneur d’une classe de citoyens? L’honneur est le patriotisme particulier du corps des officiers, les actes de patriotisme, les serments sont faits pour les autres; mais ceux-là, il suffira qu’ils promettent sur leur honneur. Et c’est vous qui consacrerez ces absurdes préjugés et ces insolentes prétentions; c’est vous qui établirez en principe que chez les Français, chez des hommes libres, l’iionneur féodal peut remplacer la morale et la vertu!... » Comme à ces derniers mots une voix de la droite lui criait qu’il ne connaissait pas l’honneur: « Oui, » répliqua-t-il vivement en jetant un regard méprisant vers le cOté d’où était partie l’interruption, «je

IIISTOIIŒ DE IIOBESPIERRE

me fais gloire de ne pas connaître un honneur qui permet d’être l’ennemi de la liberté et de sa patrie(l)... » Arrivant à la disposition par laquelle les comités accordaient aux ofiiciers démissionnaires pour refus de serment un quart de leur traitement, il ne pouvait s’empêcher d’admirer cette munificence d’une nation distribuant des récompenses et des pensions à des citoyens qqi ne voulaient point promettre de ne pas conspirer contre elle. Enfin, comme digne couronnement de son œuvre, le comité proposait de cantonner les soldats, c’est-à-dire de les séparer des citoyens, afin de pouvoir plus facilement séduire les uns, dégoûter les autres, et en faire les dociles satellites de la cour et des intrigants ambitieux. Une seule chose étonnait Robespierre, c’était l’audace incroyable avec laquelle on avait espéré faire sanctionner un pareil projet par l’Assemblée constituante. Aussi demanda-t-il qu’il 'fût rejeté avec indignation et que le licenciement des officiers fût prononcé avant tout (2).

Il y avait quelque courage à Robespierre à s’exprimer avec cette rude franchise, car un assez grand nombre de membres de l’Assemblée, principalement parmi ceux de la droite, c’est-à-dire parmi les anciens privilégiés, appartenaient à^l’armée. Cazalès s’élança, plein de rage, à la tribune, traita de lâches calomnies les assertions si vraies et si justes du précédent orateur, et alla jusqu’à menacer en quelque sorte l’Assemblée nationale dos vengeances de l’armée, si elle ne repoussait pas à l’unanimité la proposition du licenciement. Aucun de ceux qui, aux Jacobins, avaient énergiquement soutenu l’opinion de Robespierre ne vint à son appui dans l’Assemblée, Un membre seulement répondit à Cazalès qu’on voyait des officiers français auprès de Condé et qu’on n’y voyait pas de soldats.

Le lendemain la discussion fut reprise ; même silence des membres de la gauche. Seul, Robespierre tenta d’inutiles efforts en faveur de sa motion. Comme on réclamait contre elle la question préalable, il demanda vivement la parole pour une question d’ordre, mais l’Assemblée refu.sa de l'entendre. Debout au milieu de ses collègues assis, et muets, pour ainsi dire, devant la menace indécente faite la veille par Cazalès, Robespierre, dit un témoin oculaire, promena longtemps ses regards à droite et à gauche, comme s’il eût voulu, par sa seule altitude, reprocher à ses collègues leur pusillanimité et leur faiblesse (3).

(1) Courrier de Provence, numéro 300, p. 163.

(2) Suivant soti liabitiulc, le Moniteur ne donne qu’un résumé assez écourté do ce discours (numéro du 11 juin 1791); le Point du jour (numéro 700) fuit de même. Voyez le discours imprimé, Paris, de l’Iinp. nat., in-B“ de 15 p.

(3) Nous donnons ici comme document curieu-x la lettre de Pio, gentilhomme ita-

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