‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 175 sur 213 · LIVRK V. LES CHASSEURS DE HAINAUT A BRIE-COMTE-ROBEHT · texte numérisé non relu

LIVRK V. LES CHASSEURS DE HAINAUT A BRIE-COMTE-ROBEHT

plus tard ; on lui fait un crime à lui de se défendre parfois avec quelque amertume. O^^ielle belle occasion pourtant d’épancher son ressentiment dans Tàme d’un ami dévoué! .Mais non, de plus hautes pensées l’occupent. Et puis, en songeant à cette nuée d’ennemis puissants que lui ont suscités son Apre amour de la j ustice et son dévouement à la cause populaire, il ne peut se défendre d’un secret pressentiment. 11 est appelé, il le sent bien, à une destinée orageuse; mais il en suivra le cours jusqu’à ce qu’il ail fait à sa patrie le dernier sacrifice qu’il puisse lui offrir. Il était digne, en effet, de se dévouer ainsi d’avance, l’homme qui, contrairement à des accusations dont nous n’aurons pas de peine à démontrer la fausseté, donna en toute occasion les preuves d’un courage civil indomptable.

Les Constitutionnels, comme Duport et d’André, les membres du cdté droit, n’apprirent pas sans déplaisir et sans colère l’élection de Robespierre à l’importante place d’accusateur public près le tribunal criminel du déparlement de Paris. Ils ne manquèrent pas de saisir la première occasion de laisser percer leur dépit et leur ressentiment. Dans la séance du 18 juin au soir, Merlin était venu rendre compte de troubles survenus dans la ville dç Cambrai. Les gens appelés autrefois comme.il faut., avait-il dit, irrités de la composition patriotique de la municipalité de cette ville, avaient suscité une émeute au théâtre, et un citoyen de Cambrai était tombé, le crâne ouvert, sous les coups de l’aristocratie ; Merlin demandait donc que le tribunal de Valenciennes fût invité à informer sur ce crime. L’Assemblée renvoya l’affaire au comité des rapports, en le chargeant d’en rendre compte incessamment.

Robespierre réclama aussitôt la même mesure à l’égard d’attentats commis à Brie-Comte-Robert contre la liberté civile par les chasseurs do Mainaut, sur la réquisition même de la municipalité. Une centaine de citoyens de Brie, ayant à leur tête un officier municipal et le procureur de la commune, étaient venus lui dénoncer les faits et le prier de les porter à la connaissance de l’Assemblée. Les plus horribles vexations avaient été exercées contre des citoyens : on avait vu tout récemment, au milieu de la nuit, des soldats envahir, en brisant les portes, le domicile de citoyèns accusés par la municipalité d’avoir occasionné

quelques désordres dans la ville ; des hommes et des femmes avaient été brutalement arrachés de leurs lits, garrottés, mutilés, jetés en prison. Ainsi, à quelques distances de la capitale, disait-il, et dans un moment où l’on parlait tant de justice et de liberté, il existait une ville livrée au despotisme militaire.

Hegnault (de Saint- Jean d’Angély), invoquant les nécessités de la tranquillité publique, combattit le renvoi au comité des rapports; et un député de la droite, Murinais, demanda si déjà « M. Robespierre faisait l’apprentissage de son métier d’accusateur public. » C’est comme mem-. bre de l’Assemblée, répondit Robespierre, que je lui soumets des plaintes signées de plusieurs centaines de citoyens; et la malveillance même dont je suis l’objet vous oblige à ne pas prononcer légèrement en faveur des oppre.sseurs contre les opprimés, dont tout le monde n’aurait pas osé entreprendre la défense. Au reste, ajouta-t-il dédaigneusement, les yeux tournés vers la droite : « Je méprise ce système d’oppression, et les inculpations continuelles qu’on cherche à répandre contre ma conduite et mes principes. J’en appelle au tribunal de l'opinion publique; il jugera entre mes détracteurs et moi. » Il ne demandait rien autre chose d’ailleurs, sinon qu’on prît la peine de vérifier les faits. Se rendant à ces justes observations, l’Asseniblée renvoya l’affaire à l’examen du comité des rapports (1).

Cette affaire fit quelque bruit au dehors. Peu de temps après, un des citoyens incarcérés étant mort dans le cachot où il avait été jeté, Robespierre adressa à ce sujet une nouvelle plainte au comité des rapports, On alla aux informations près de la municipalité de Brie-Comte- Robert, qui naturellement donna les meilleurs renseignements sur l’état des prisons et la manière dont les citoyens y étaient traités. Hélas ! je ne me sens guère disposé, pour ma part, à ajouter foi aux explications d’une municipalité fortement soupçonnée d’opinions contre-révolutionnaires. On sait avec quel sans-gène inhumain sont trop souvent traités les détenus politiques. N’en avons-nous pas vu, de nos jours, de terribles exemples ? Or que devait-ce être sous un régime se ressentant encore des rigueurs de cette ancienne législation criminelle qui faisait si bon marché de la vie des hommes? Quoi qu’il en fût, un témoignage sinistre s’élevait contre la municipalité de Brie-Comte- Robert. Malgré cela. Muguet n’en vint pas moins un peu plus tard, le 6 août, demander en sa faveur un bill d’indemnité. Robespierre s’y opposa vainement. Sans doute, si les chasseurs de Hainaut s’étaient contentés d’exécuter des décrets de prise de corps, ils ne seraient point

(1) Voy.le Point du jour, miméro 708, p. 277 etsuiv.

LIVUE V. CIRCULAIUE EN VUE DES ÉLECTIONS 481

coupables ; mais on les accusait d’avoir arraché de leurs demeures et traîné en prison des citoyens contre lesquels il n’y avait pas de décret. La procédure seule pouvait amener la découverte de la vérité : il fallait se garder de la préjuger. En dépit de ces sages observations, l’Assemblée refusa d’improuver la conduite de la municipalité de Brie- Comle-Robert et celle des chasseurs de Hainaut, après quelques paroles de Barnave qui, devenu à son tour un des chefs du parti réactionnaire, se retournait pour ainsi dire contre son passé (1). =

A cette époque du mois de juin 1791, on s’inquiétait beaucoup des prochaines élections à l’Assemblée législative ; c’était la préoccupation de toute la France. Des nouveaux législateurs, en effet, allait dépendre le sort de la Révolution, et Paris, gardien jaloux de la liberté française, songeait à en assurer la conservation par le choix de candidats franchement libéraux.

La société des Jacobins résolut d’adresser à toutes les assemblées primaires une circulaire, une instruction concernant les scrutins qui allaient s’ouvrir. Le comité de correspondance de la société jugea à propos de confier à Robespierre la rédaction de cette circulaire. Robespierre reçut la lettre par laquelle on le priait de vouloir bien se charger de cette besogne dans la journée du 19, au moment où il revenait de l'Assemblée nationale, dont la séance peu importante avait été levée vers deux heures et demie. C’était un dimanche. Comme il avait un petit voyage à faire le lendemain, il se mit tout de suite à l’œuvre, ne voulant pas retarder l’envoi de cette instruction aux assemblées primaires, et le soir même il se trouva en mesure de donner lecture de son travail. Il commença par s’excuser de la précipitation qu’il avait été contraint d’apporter à la rédaction de cette circulaire, «mais, » ditil, tt obligé de faire un petit voyage demain soir, il m’eùt été impossible de vous la lire demain. » Cette instruction courte, très-nette et singulièrement énergique, fut accueillie par les plus bruyants applaudissements.

Robespierre engageait d’abord les électeurs à se rendre exactement aux assemblées primaires, insistant sur la nécessité de bien choisir les

(1) Voy. le Monileur des 17 juillet et 8 août 1791, et le Point du jour, numéro 759. T. i

mSTOIIlE DE IIOBESPIEIUIE

électeurs qui, h leur tour, seraient chargés de nommer les députés du pays. La réunion des talents et de la vertu est certainement désirable, leur disait-il, mais les premiers sont moins indispensables que la seconde, laquelle peut, à la rigueur, se passer de^ talents, tandis que les talents sans vertu deviennent parfois un fléau. Quand on aime la justice etla vérité on aime ses semblables, et l’on est prêt à défendre leurs droits. Rejetez quiconque s’est montré vil et impitoyable, quiconque a été vu rampant aux pieds d’un ministre, car on peut changer de manières, mais le cœur reste le même. C’est aux hommes d’un caractère ferme et prompt, toujours disposés à s’émouvoir au récit des malheurs des autres et à se consacrer à la défense des opprimés, qu’il faut confier le soin de soutenir la cause populaire contre ces ennemis perfides sans cesse enclins à se couvrir du voile de l’ordre et de la paix. « Us appellent ordre tout système qui convient à leurs arrangements; ils décorent du nom de paix la tranquillité des cadavres et le silence des tombeaux. » Robespierre désignait par là tous ces faux modérés si impitoyables dans leurs vengeances. « Ce sont ceux-là, » disait-il en terminant, « qui assiègent les assemblées primaires pour obtenir du peuple qu’ils flattent le droit de l’opprimer constitutionnellement. Évitez leurs pièges, et la patrie est sauvée. S’ils viennent à vous tromper, il ne vous reste plus qu’à réaliser la devise qui nous rallie sous les drapeaux de la liberté : Vivre libre ou mourir. »

* Il no faut pas oublier qu’à l’époque oh, avec un tel enthousiasme, se prononçaient et s’écoutaient de telles paroles, on sortait à peine d’une léthargie politique quatorze fois séculaire, et l’on ne se souciait pas de reprendre sitôt des chaînes si glorieusement brisées. On demandait l’impression immédiate de cette circulaire et son envoi à toutes les assemblées électorales, quand une observation très-juste de Rœderer amena un petit incident. Robespierre, préoccupé de l’idée que l’obligation de se rendre aux assemblées primaires occasionnerait un sacrifice de temps. assez lourd pour certains électeurs, avait parlé d’indemnités fondées, à son sens, sur la raison, la justice et l'intérêt public. C’était une erreur, suivant nous; il faut qu’aucun motif d’intérêt particulier n’entre en ligne de compte avec l’accomplissement des devoirs politiques; c’est aux législateurs h les rendre le moins onéreux possible aux électeurs. Robespierre, au reste, s’était inspiré en cela d’une motion faite quelques jours auparavant, au sein même de l’.\ssemblée constituante, et à laquelle le rapporteur du comité de constitution. Desmeuniers, avait paru favorable. Mais Rœderer objecta que rien n’avait été décidé encore à cet égard, et Robespierre modifia sa phrase. Cet incident vidé, on vota l’impression de la circulaire au nombre de trois

Page 1