‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 174 sur 213 · UVRK IV. — IL EST ELU ACCUSATEUR PUBLIC · texte numérisé non relu

UVRK IV. — IL EST ELU ACCUSATEUR PUBLIC

quatre-vingt-sept voix seulement. Il refusa cette place, sans doute par dépit de se trouver le subordonné de son collègue. Le 13, une lettre de Pastoret, procureur syndic du département, annonça à l’Assemblée électorale l’acceptation de Robespierre, et en même temps le refus de Duport, qui , le 9, avait été nommé président du même tribunal (1).

Voici en quels termes, de son côté, Robespierre notifiait lui-même à ses électeurs son acceptation : « Messieurs , M. le procureur général syndic vient de m’annoncer officiellement le choix que vous avez fait de moi pour remplir les fonctions d’accusateur public au tribunal criminel du département de Paris. Je me fais un devoir d’accepter cette place importante et pénible. Je n’envisage point sans effroi la grandeur des obligations qu’elle m’impose ; mais j’ose espérer que l’amour de la patrie et le désir de justifier les suffrages glorieux qui me font déférée me donneront les forces nécessaires pour en porter le poids (2). » Cette lettre était datée du 1 1 juin ; Lacépède en donna lecture à l’assemblée électorale dans la séance du 13.

Duport avait sur le cœur les échecs successifs que, sur une foule de questions, Robespierre lui avait fait subir, et il en gardait à son collègue une rancune mortelle. Il mit tout en œuvre, il paraît, afin d’empêcher son élection. La veille, au milieu de la nuit, il avait envoyé un message à un électeur pour le supplier d’employer tout son crédit à s’opposer à ce choix , menaçant de donner sa démission de président si le corps électoral lui adjoignait Robespierre comme accusateur public (3). « A la vue de cette lettre, » écrivit Camille Desmoulins indigné, « holà ! quoil me suis-je dit, est-ce bien là ce Duport qui disoità Mirabeau, à la séance du 28 février aux Jacobins : Qu’il soit un honnête homme, je cours l’embrasser. Méprisable hypocrite ! tu repousses de ton tribunal Robespierre, c’est-à-dire la probité même, et n’ayant pu réussir à l’écarter, tu désertes le poste où le plaçait la confiance ou plutôt l’erreur de tes concitoyens l Voilà comme tu cours embrasser l’homme de bien(/i)l... » En effet, les électeurs n’ayant pas tenu

(1) I>ettre de M. de Pastoret au j)résidcnt de rassemblée électorale du département de Paris, eu date du 13 juin 1791, {Archives, uBi sui)rà.)

(2) Extrait du procès-verbal de la séance du 13 juin 1791. (Archives B, I a, 2, cote 7.) L’original de cette lettre se trouve dans une collection particulière.

(3) S’il faut en croire Montlosier, Bailly et La Fayette n’auraient pas été étrangers à la cabale. Voy. ses Mémoires, t. 11, liv. XV, p. 124.

(4) l{vrolnlions de France et des Boyaumes, etc. Numéro 81, p. 98. S’a<lressant à Duport, le bouillant Camille lui disait encore : « Tu n’ignores ]>as l’estime universelle dont il jouit, et les couronnes civiques que lui ont décernées les sociétés fraternelles. Tu as été témoin cent fois des applaudissemens unanimes qu’ont excités parmi les Jacobins et ses discours et sa seule présence. Tu sais quelle intervalle immense

IMSrOlUE DE nOBESPIERDE

compte des manœuvres de Duport, il lintparole, et, comme nous l’avons dit, donna immédiatement sa démission.

Ce refus causa dans le parti populaire une impression extrêmement fâcheuse pour lui. On le soupçonna généralement de n’avoir pu pardonner à son incorruptible collègue d’avoir fait écarter, pour quatre ans, des places du ministère les membres de la législature, reculé ainsi le terme où son ambition eût eu chance d’être contentée, et achevé de lui enfoncer un poignard dans le cœur en l’empêchant d’être réélu à la prochaine Assemblée. Avec moins de véhémence que Camille, et moins d’indignation, Brissot blâma aussi Duport et lui reprocha, non sans quelque amertume, de n’avoir pas sacrifié sa vanité aux grands intérêts de la liberté. « Je le vois, » dit-il, « on ne cherche que l’égoïsine {]).» Quoiqu’il en soit, et à quelque sentiment qu’ait obéi Duport, amourpropre froissé, ambition déçue, rancune personnelle, cette rancune si transparente dans son discours sur la réélection, sa conduite en cette circonstance ne fut pas celle d’un bon citoyen (2).

Bobespierre, on s’en souvient, avait été nommé, quelques mois auparavant, juge au tribunal de Versailles. 11 envisageait celte position, nullement fatigante, appropriée d’ailleurs à ses goûts paisibles et studieux, comme une halte, comme une retraite après ces deux années d’agitation- et de fièvre. A Versailles il espérait trouver le repos nécessaire après les vives luttes auxquelles il avait été mêlé, se retremper pour les prochains combats. Le vote de l’assemblée électorale de Paris vint tout à coup changer sa résolution ; il crut qu’il ne pouvait se dispenser d’opter pour un poste nécessairement environné d’écueils, et où il y aurait de nouveaux services à rendre à la cause de la liberté. Ce ne fut pas sans de profonds regrets qu’il renonça à la place où l’avait appelé la confiance de ses concitoyens de Versailles. « Des circonstances impérieuses, puisées dans l’intérêt public, » écrivait-il au procureur syndic du département de Seine-et-Oise , en lui annonçant sa nomination d’accusateur public près le tribunal criminel de Paris, « m’ont forcé à accepter cette pénible et importante fonction; mais le sacrifice auquel elles me condamnent ne fait que redoubler les senlimens de reconnoissance et d’attachement que j’ai voués pour ma vie aux citoïens de la ville et du district de Versailles... » H terminait

Topinion publique met entre son patriotisme et le tien; ce ne peut donc pas Otre l’orgueil qui t’éloigne de lui. »

(1) Voy. ]q Patriote français^ numéro 676.

(2) A sa place fut élu Pétion, comme président du tribunal criminel. Buzot remplaça comme vice-président Bigot de Preameneu, non-acceptant, et Faure devint, an heu de d’André, substitut de l’accusateur public.

LIVHK V. — LETTRE A SES CONCITOYENS DE VERSAILLES nT

en le priant d’annoncer à ses électeurs qu’il s’efforcerait de justifier leur confiance en servant la cause commune dans un poste plus difficile et plus périlleux.

En même temps il écrivait à la société des Amis de la Constitution de Versailles, dont il venait de recevoir une lettre pleine de choses touchantes et de protestations de la plus ardente amitié. Dans sa réponse il exposait les motifs qui l’avaient déterminé à accepter, malgré lui pour ainsi dire, ce poste d’accusateur public. « II m’imposoil de toutes les charges la plus contraire à mon goût et à mon caractère ; il m’engageoit dans un tourbillon, d’affaires tiélicates, épineuses, immenses, au moment où j’aspirois après la fin de tant de travaux et d’agitations. » Son désir eût été de se reposer dans lelude des grandes vérités de législation et de politique convenant à un peuple libre ; son ambition de les défendre et de les faire triompher un jour au sein des assemblées législatives. Aussi avait-il longtemps hésité; mais ses amis lui ayant représenté que c'était lui qui, dans ses discours, avait prouvé combien la puissance des nouveaux magistrats criminels pouvait être fatale à la liberté, à la constitution, si elle était exercée par des hommes faibles et suspects, il s’était déterminé à accepter comme un fardeau redoutable, comme l’occasion d’un pénible sacrifice, une place qu’il aurait refusée comme une récompense et comme un honneur. Ses amis de Versailles ne le blâmeraient pas, et comprendraient ses motifs; c’était son espérance. H leur promettait d’ailleurs daller prochainement les entretenir plus en détail au sein même de leur société, aux séances de laquelle il se proposait d’assister quand ses occupations lui en laisseraient le loisir. « Soyez, » disait-il en terminant, a soyez les interprètes de mes regrets et de ma douleur auprès de vos concitoïens, auprès des habilans de la contrée qui m’avoit honoré de sa confiance. Dites-leur que celte seule qualité sera toujours à mes yeux un titre sacré; dites-leur que, pour aimer ardemment la patrie, je n’en suis pas moins attaché à leur bonheur particulier, et que je leur olfre à tous en général et à chacun en particulier mon zèle, ma voix, toutes mes ressources et ma vie même (1). »

Et qu’on ne s’imagine pas que ces regrets si délicatement exprimés, cette peinture de ses hésitations, de l’anxiété de son âme, soient de simples banalités d’usage, de ces phrases qu’exigent la politesse et l’urbanité; non, c’était l’expression vraie, sincère, de ses sentiments

(1) Cette lettre et la précédente, dont les originaux existent aux archives do la ville de Versailles, ont été imprimées dans le tome deuxième des.l/«r>«oiVps de la .Soc<V/t’ des scieuces morales, etc,, de Seine-et-Oise, p. 176 etsuiv. 1619. 1.a seconde s’y trouve eu fac-similé.

intimes. Nous en avons la preuve dans une autre lettre complètement inédite, lettre adressée à ce clier confident d’Arras qui, dans les commencements de l’Assemblée constituante, alors que Robespierre avait un peu plus de loisir, recevait de lui ces longues et intéressantes lettres qu’on a bien voulu nous confier, et auxquelles nous avons fait de nombreux emprunts. Depuis, la correspondance est devenue rare, car les occupations se sont multipliées, ont pris tous les instants. Cependant Robespierre ne peut laisser ignorer à son ami la faveur dont il vient d'être l’objet de la part de la population de Paris, il lui écrit donc; mais ce ne sont plus de ces faciles et abondantes causeries, où il raconte en quelque façon l’histoire de l’Assemblée ; à peine a-t-il le temps do tracer à la hâte quelques lignes qui, du reste, n’en ont pas moins une importance capitale. Or, dans cette lettre toute personnelle, qui n’a pas été rédigée pour être discutée et commentée par toute une société politique, dans cette lettre où le cœur se fond tout entier, on va voir comment il s’exprime au sujet des habitants de Versailles, et si elle n’est pas une sanction évidente de celle dont nous avons donné plus haut l’analyse et quelques extraits : « Mon cher et joyeux ami, » écrit-il, à la date du 12 juin, à son ami Buissart, « je suis trop convaincu de votre attachement pour moi pour ne point vous parler d’un événement qui m’intéresse. Les électeurs de Paris viennent (le me nommer accusateur public du département, à mon insçu, et malgré les cabales. Quelque honorable que soit un pareil choix, je n’envisage qu’avec fraïeur les travaux pénibles auxquels cette place importante va me condamner dans un temps où le repos m'étoit nécessaire, après de si longues agitations. D’ailleurs, je regrette mes chers citüïens de Versailles qui m’ont donné les preuves les plus touchantes , de leur attachement, et à qui cet événement causera beaucoup de peine. Mais je suis appelé à une destinée orageuse; il faut en suivre le cours jusqu’à ce que j’aie fait le dernier sacrifice que je pourrai offrir à ma patrie. Je suis toujours accablé. Je ne puis m’entretenir avec vous, ni aussi souvent, ni aussi longtems que je le désire. Il ne me reste, mon cher ami, que le terns de vous embrasser de toute mon âme... » En citant cette lettre bien remarquable, nous ne pouvons nous empêcher de faire observer qu’elle ne contient aucun reproche blessant .pour Duport, qui’ cependant n’avait pas craint de descendre jusqu’à de basses intrigues pour meltre obstacle à la nomination de son collègue, élu sans avoir eu même la pensée de sollicite'r les suffrages populaires. Une simple allusion : « J’ai été nommé malgré les cabales. » Or, ceci est à noter de la part d’un homme si injustement accusé d’avoir été haineux, vindicatif et envieux. On permet tout à ses ennemis, nous le verrons

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