‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 180 sur 213 · LIVRE V. LA S^:AXCR DU 21 JUIN AUX JACOBINS · texte numérisé non relu

LIVRE V. LA S^:AXCR DU 21 JUIN AUX JACOBINS

ce sacrifice, je recevrai presque comme un bienfait une mort qui m’empêchera d’être témoin des maux que je vois inévitables... »

Tel fut à peu près le sens des paroles de Robespierre, d’après Camille Desmoulins, qui vraisemblablement les a résumées avec une scrupuleuse fidélité. Mais ce que ne put rendre l’éminent publiciste, il l’avoue lui^même,.ce fut l’abandon, l’accent de patriotisme et d’indignation avec lesquels elles furent prononcées. Toute l’assistancé émue écoutait, dit-il, avec cette attention religieuse qu’on prête aux dernières paroles d’un mourant. Quand Robespierre parla de sa certitude de payer de sa tète les vérités qu’il venait de dire, Camille, les larmes aux yeux, s’écria : « Nous mourrons tous avec toi. » Et telle fut, ajoute-t-il, l’impression que son éloquence naturelle et la force de son discours produisirent sur l’assemblée, que plus de huit cents personnes se levèrent toutes à la fois, et, entraînées par un mouvement involontaire, « firent un serment de se rallier autour de Robespierre, et offrirent un tableau admirable par le feu de leurs paroles, l’action de leurs mains, de leurs chapeaux, de tout leur visage, et par l’inattendu de cette inspiration soudaine (1). » En ce moment même parurent les ministres, le maire de Paris, le général La Fayette, et tous les membres du club de 89, à point nommé pour être témoins du triomphe de Robespierre. Alors, et comme pour jeter une teinte lugubre sur ce tableau d’enthousiasme, tombèrent, comme un glas funèbre, de la bouche de Danton, ces pa- ' rôles foudroyantes, suivies d’un long réquisitoire contre La Fayette :

« Si les traîtres sé présentent dans cette assemblée, je prends l’engagement formel de porter ma tête sur un échafaud, ou de prouver que la leur doit tomber aux pieds de la Nation qu’ils ont trahie (2). » Ah! sombre pronostic de terreur, pourquoi n’es-tu pas resté une menace inutile et sonore, comme ces vaines paroles que jetaient aux vents les augures d’autrefois!

La crainte générale était que Louis XVI n’amenât les armées étrangères sur le sol français et ne reculât devant aucun moyen pour recouvrer l’autorité absolue. Cette crainte était en même temps celle des Consti-

(1) Bn-olutions de France et des Bonuumes, etc..., numéro 82, p. 162 ii 173. Cela constaté également par les registres de la société des.4fm's delà Constitution.

(2) Extrait des registres de Ht société des de la Coiistilution, dii21 juin 1791.

niSTOIRE DE ROBESPIERRE

tutionnels qui voulaient garder l’ombre de la monarchie et celle des révolutionnaires plus énergiques auxquels la déchéance ne répugnait pas, mais qu’effrayait à juste titre la perspective de l’invasion et d’une affreuse guerre civile. Les ultra-royalistes seuls étaient radieux, n’attendant que d’un cataclysme universel la résurrection de cet ancien régime, objet de leurs regrets éternels.

Ces appréhensions ne devaient pas être de longue durée. En effet, dans la journée du 22, se répandit tout à coup la nouvelle de l’ari estation de la famille royale à Varennes. Dès le lendemain Robespierre appela la reconnaissance publique sur le porteur de cette nouvelle, le chirurgien Mougins qui, ayant le premier reconnu Louis XVI, disait-on, avait, en compagnie de deux gardes nationaux, forcé la voiture de s’arrêter; il demanda pour eux des couronnes civiques (l). L’Assemblée renvoya cette proposition au comité de constitution. Dans la matinée, trois de ses membres, Pétion, Latour-Maubourg et Barnave, avaient été chargés par elle d’aller au-devant de la famille royale et de la ramener à Paris.

On avait décrété, la veille, qu’une adresse, en réponse au mémoire laissé par le roi, serait envoyée à tous les départements. Inopinément Thouret, au nom du comité de constitution, après avoir rappelé le grand crime commis dans la nuit du 21 juin, avait proposé à l’Assemblée, d’abord, de déclarer traîtres tous ceux qui avaient conseillé, aidé et exécuté l’enlèvement; ensuite, d’ordonner l’emploi de la force contre tous ceux qui oseraient porter atteinte au respect 'dû à la majesté royale’ et leur arrestation. On voit par là quel esprit dirigeait ce comité. « Que ne feroit-il pas, » s’écriait un journal du temps, « si Robespierre n’étoit là pour opposer la digue de son patriotisme au débordement des principes détestables de ce comité (2)? » Thouret espérait bien emporter la délibération ; mais Robespierre se leva indigné : « Vous ne voulez donc, » dit-il, « vous attacher qu’à punir les perfides conseillers du roi ? C’est une mesure plus vaste qu’exige la stricte justice. » Il y eut ici dans l’Assemblée un mouvement de surprise, comme une espèce d’effroi (3). « Maintenant, » poursuivit Robespierre, « devez-vous ainsi supposer des intentions coupables contre le roi? Pourquoi donc ces précautions insultantes à l’égard du peuple? A-t-il excité des désordres? Sa conduite, au contraire, n’a-t-elle pas été sage et imposante? Craignez, en voulant trop prévenir les troubles, de faire naître vous-même le danger. Laissez à ce peuple le mérite de sa

(1) Patriote français, miméro 686, Moniteur du 24 juin 1791.

. (2) Bécolutions de Paris, nuuiéro 102, p. 341.

(3) Patriote frauçois, munéro 686.

LIVRK IV.

ARllESTATiON ET RETOUR DU ROI

dignité; reposez-vous sur sa sagesse et ses propres intérêts.» On devait, suivant lui, repousser absolument la seconde partie du décret proposé, et ajourner la première (1); l’Assemblée ajourna.

En même temps, et comme il fallait au moins un semblant de sanction pénale à ce que Thouret avait appelé un grand crime, on s’occupait d’informer contre les auteurs du prétendu enlèvement ; ca(t* les Constitutionnels voulaient à toute force détourner de la personne royale la responsabilité d’une fuite qui, dans les circonstances présentes surtout, avait le caractère d’une trahison, d’un véritable crime d’État. Le jour même où rentrait dans Paris le monarque humilié (25 juin), l’Assemblée décrétait la mise en état d’arrestation de toutes les personnes qui avaient accompagné la famille royale, et se contentait de placer le roi, la reine et le dauphin sous la surveillance d’une garde particulière.

Le lendemain Duport vint, au ncm des comités de constitution et de législation criminelle, proposer à l’Assemblée nationale de confier aux juges du tribunal de l’arrondissement des Tuileries le soin d’interroger toutes les personnes arrêtées en vertu du décret de la veille, et de charger trois commissaires choisis dans son sein de recueillir les déclarations du roi et de la reine. La première partie de cette proposition fut adoptée sans beaucoup d’opposition; mais Robespierre critiqua vivement la seconde, et demanda son rejet. Elle n’était, selon lui, ni sage, ni conforme aux principes. Aux juges chargés de l’information appartenait également le droit de recevoir les déclarations du roi et de la reine ; là était le vrai principe. En vain objectait-on la nécessité de sauvegarder la dignité royale; était-on dégradé pour être tenu de rendre compte à la justice, en se conformant à la loi? Citoyens euxmêmes, le roi et la reine devaient, comme les autres personnes mêlées aux circonstances de leur fuite, être interrogés par le tribunal de l’arrondissement des Tuileries ; et le roi, coupable en ce moment devant la nation, était tenu, comme premier fonctionnaire public, de donner l’exemple de la soumission à la loi (2). Ces paroles, quoique fort applaudies et énergiquement appuyées par Bouchotle et Buzot, n’entraînèrent pas l’Assemblée. Dominée par les Constitutionnels, elle adopta, dans son entier, le projet de décret du comité, et désigna, comme commissaires chargés d’interroger le roi et la reine, Thouret, d’André et Duport. Mais l’interrogatoire serait-il constaté? en garderait-on au

(1) Voy. le Point du jour, numéro 715, le Moniteur du 24 juin 1791, et le Patriote frunlçois, numéro 686, combinés.

(2) ,tfo/n7e«r du 27 juin. Point du jour, numéro 718, p. 40.

moins la trace? Dans les dispositions où Ton savait le comité, dont les commissaires nommés étaient membres, on pouvait craindre le contraire. Robespierre demanda que les déclarations fussent reçues par écrit, signées du roi, de la reine et des commissaires, ce qui fut immédiatement décrété (1).

Les Constitutionnels, dans l’espérance de former le dauphin aux institutions nouvelles, eurent l’idée de lui donner une éducation toute nationale; et, sur leur motion, le jour même où l’Assemblée crut devoir le placer lui aussi sous la surveillance d’une garde particulière, elle résolut de choisir elle-même un gouverneur à l’héritier présomptif de la couronne. Le 2 juillet, un des secrétaires fit connaître la liste des personnes qui avaient obtenu des suffrages. Elles étaient au nombre de plus de quatre-vingts, appartenant, la plupart, à des opinions peu favorables à la Révolution. Rouillé lui-même figurait sur cette liste. Aux Jacobins on s’indignait fort des candidatures désignées par les salons au choix de l’Assemblée. Ün membre très-attaché à la famille d’Orléans, le citoyen Danjou, réclama, à la séance du 27 juin, des patriotes de la trempe de Pétion et de Robespierre, tout en demandant un conseil de régence présidé « par celui que les droits de sa naissance appelaient à de telles fonctions (2). » C’était assez significatif. Cette idée, de confier à Robespierre le soin d’élever le dauphin dans les principes de la Révolution, avait aussi germé dans la tête de Marat. Les noms sortis de l’urne avaient exaspéré l’Ami du peuple, et il avait, dans des pages pleines de colère, tracé de sa plume acerbe les portraits peu flattés des divers personnages parmi lesquels devait être choisi le gouverneur du dauphin. Il ne suffisait pas, selon lui, d’avoir de la probité et des lumières, il fallait un véritable homme d’État. Montesquieu eût été, à ses yeux, l’homme le plus capable de remplir cette importante fonction; mais, vu les préjugés du moment, pensait-il, il n’aurait peut-être pas eu une voix. « De qui donc faire choix? » s’écriait-il. « Du seul homme qui puisse le suppléer par la pureté de son cœur, l’amour de l’humanité et les vues politiques... de Robespierre (3).» Mais eût-il accepté, et consenti à se charger de l’éducation d’un prince, lui qui semblait avoir reçu mission de faire celle d’un grand peuple ?

(1) Point du jour^ numéro 718.

(2) Journal des débats delà Société des Amis de la Constitution, numéro 15.

(3) L’ Ami du Peujde ou le Publiciste parisien, numéro 510.

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