LIVRE V. MASSACRES AU CHAMP DE MARS
l’hôlel de ville ; comment Bailly parut lui-même au Champ de Mars, à' la tête d une colonne de gardes nationaux furieux, assumant sur sa personne la responsabilité terrible du sanglant épisode dont cette vaste plaine allait être le théâtre ; comment enfin, vers huit heures du soir, quelques pierres ayant été jetées des glacis sur la garde nationale, une effroyable détonation retentit, avant que les sonimations légales eussent été faites, et comment le Champ de Mars fut en un instant jonché de cadavres d’enfants, de femmes et de citoyens inoffensifs. « Le premier de ces deux faits, » a écrit Robespierre, « peut seul expliquer le second, ou il faudroit fuir la société des liommes. » C’était, à ses yeux, un malentendu funeste, aussi ne voulait-il faire le procès à personne. « Donnons des larmes aux citoyens qui ont péri, » écrivait-il encore, « donnons des larmes aux citoyens même qui, de bonne foi, ont pu être les instruments de leur mort. Cherchons du moins un sujet de consolation dans un si grand désastre. Espérons qif instruits par ce funeste exemple les citoyens armés ou non armés se hâteront de se jurer une paix fraternelle, une concorde inaltérable sur les tombeaux qui viennent de s’ouvrir (1). » Il se trouvait aux Jacobins quand arriva l’événement, l)es commissaires furent, sur sa demande, envoyés dans les divers quartiers de Paris afin de prendre des renseignements sur ce qui se passait. En ce moment de grands cris retentirent au dehors, des cris de menaces dirigés contre les Jacobins. C’était la garde nationale qui, en revenant du Champ de .Mars, après ce bel exploit, invectivait les Jacobins contre lesquels on cherchait à l’exciter ; et pourtant ils avaient donné la preuve de leurs dispositions conciliantes en retirant la pétition de déchéance dont Laclos avait été le promoteur.
Une scission profonde s’était dès lors opérée au sein de la société : le club des Jacobins avait été en effet déserté, la veille, par la plupart des membres de l’Assemblée nationale qui en faisaient partie, les Constitutionnels en tête. Les dissidents s’étaient immédiatement installés dans un nouveau local; c’était aussi un couvent de moines, situé presque vis-à-vis des Jacobins, à côté du Manège où siégeait l’Assemblée constituante, et dont les anciens hôtes appelés Feuillants donnèrent leurnom aux nouveaux; nousen parlerons tout à l’heure. Buzot, Rœderer, Pétion et quelques autres demeurèrent avec Robespierre fidèles à l’ancienne société. Au moment où tous les esprits étaient préoccupés de la scène sanglante du Champ de Mars, Robespierre prononça un discours qui n’a pas été recueilli, et dans lequel, après avoir exposé et réfuté toutes les calomnies dont la société était l’objet, il proposa les
(1) Adresse aux Français, "p. 30.
moyens de rétablir la paix. Quant à la désertion de la plupart des membres de l’Assemblée constituante, les Jacobins en prirent aisément leur parti, et Camille Desmoulins put, à la fin de celte séance, s’écrier, sans rencontrer de contradicteurs : « Certainement là où sont MM. Robespierre et Pétion il n’y a pas de scission avec l’Assemblée nationale (1). »
Le soir du 17 juillet 1791, un grand changement s’opéra dans l’exis tence de Robespierre. Nous avons dit quelle vie retirée et studieuse il menait dans son petit garnlde la rue de Saiiilonge ; dînant à trente sous^ allant rarement au spectacle (2), qu’il aimait pourtant, il se rendait plus rarement encore aux nombreuses invitations qu’on lui adressait, comme à tous les hommes fameux. Il avait conservé d’excellents rapports avec les chanoines du chapitre de Paris, dont avait été membre un de ses parents, l’abbé Laroche, qui, on s’en souvient peut-être, lui avait servi de correspondant au collège de Louis-le-Grand, et quelquefois il allait dîner avec eux (3). Dans l’origine de l’Assemblée constituante, il avait assisté peu souvent aux réunions de Necker, auxquelles il était convié comme député aux états généraux (4); mais dès qu’entre les hommes de la cour et les partisans des libertés publiques toute entente fut devenue impossible, il se garda bien de reparaître dans les salons ministériels. Un de ses camarades de collège, Duport-Dutertre, venait de temps à autre, de la rue Bailleul où il demeurait, lui rendre visite au Marais; Robespierre cessa de le voir quand cet ancien condisciple eut remplacé au ministère de la justice, dans les derniers jours de l’année 1790, l’archevêque de Bordeaux, Champion de Gicé.
Nous avons dit, au commencement de cette histoire, qu’il exerçait sur les femmes un grand empire, et nous en verrons, chemin faisant, plus d’une preuve. Parmi les personnes distinguées avec lesquelles il
(1) Journal lies débats du la Société des Amis de la Constitution, numéro 28. Révolutions de France et des Royaumes, etc., numéro 86.
(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 75.
(3) Rapport de police cité (t. II, p. 338 et siiiv.) dans les Mémoires sur la police, attribués à Peuchet, livre apocryphe dont nous parlerons plus loin.
(4) Madame de Staël raconte qu’elle causa une fois avec lui, en 1789, chez son père, où, dit-elle « on ne le connaissoit que comme un avocat de l’Artois très-exagéré dans ses principes démocratiques. »
(Considérations sur la Révolution française, chap. 19, 3* partie.)