LIVRE V. ADRESSE AUX FRANÇAIS
velles richesses nationales, faisait naître la détresse publique. Pour remédier à tant de maux, il comptait sur la prochaine législature, si les cabales des factions et de la cour ne l’emportaient dans les élections sur l’intérêt public. Il formait le vœu que des ambitieux ne reculassent pas encore la for5.,alion de l’Assefbblée nçuvelle, et terminait en ces termes : « Qu’elle arrive avec des sentimens et des principes dignes de sa mission; qu’elle renferme dans son sein seulement dix hommes d’un grand caractère, qui sentent tout ce que leur destinée , a d’heureux et de sublime, fermement déterminés à sauver la liberté ou à périr avec elle, et la liberté est sauvée (1). »
Cette longue adresse aux Français, où la vie politique de Robespierre jusqu’à ce jour était si neltement et si franchement expliquée, eut un succès prodigieux. « Bons Parisiens, et vous. Français des quatre-vingtdeux autres départements, » disait le journal le plus populaire du temps,
« lisez l’épître éloquente et vérace de M. Robespierre, lisez-la dans la chaire 'de vos églises, dans la tribune de vos assemblées, sur le seuil de la maison commune de vos municipalités ; et si vousêtes hors de la bonne voie, elle vous y fera rentrer (2). » Une autre feuille s’exprimait en ces termes : « Q)uand on voit tant de philosophie et de calme dans* celui qui se trouve ainsi l’objet de la calomnie, on doit en conclure pour la bonté de la cause qu’il défend (3). » A Mantes, lasociété des de la Constitution, transportée à la lecture de cette adresse, en vota l’impression à deux mille exemplaires [l\). « Immortel défenseur des droits du peuple, » écrivait à Robespierre, le 26 août, l’évêque de Bourges, « j’ai lu avec enthousiasme votre lettre adressée aux Français (5). » Enfin madame Roland, retournant vers la mi-septembre dans les propriétés de son mari, à la Plalière, semait, dans les endroits où elle passait, des exemplaires de cette vigoureuse adresse, « comme un
(1) Adresse de Maximilien Robespierre aux François. Paris, Pa(}uet, rue .Taeob. u® 29. In-8° de 49 pages. Cette adresse iio figure pas dans le recueil des Œuvres de Robespierre éditées par Lapoiineraye d’une fiiçon fort incomplète, comme on sait.
(2) Rêrolutions de l^aris, numéro 109. Ce numéro contient une longue analyse et de nombreuses citations de la lettre de Robespierre, p. 226 et suiv.
(3) Feuille de corresjHindnnt'e du Libraire, année 1791, p. 1B4.
(4) Voy. dans le Patriote français, une lettre de Pio à ce sujet. Voici comment, de son côté, s’était exprimé Brissot, qui, suivant M. Michelet, dont l’imagination va toujours trop vite, sympathisait déjà très-peu avec Robespierre (Uist. de la Révol., t. III, p. 167). « f”est bien à regret que nous jious trouvons obligés de ne donner qu’un exti'ait de l’adresse de M. Robespierre, qui présente une apologie énergique et vraie de sa conduite; adresse bien propre à faire rougir scs accusateurs, qui savent bien intriguer, mais ne savent pas écrire deux lignes, et «jui, sans le secours que leur prêtent des plumes vénales, seroient déjà dans l’oubli le plus profond. » Suit l’extrait. Numéro 738.
(5) Lettre de Torné, évêque de Bourges, dans les Papiers inédits, etc., 1. 1, p. 169. •
mSTOlUE DE UOBESPIEURE
excellent texte aux méditations de quelques personnes (1). » En butte aux calomnies des Constitutionnels et de tous les écrivains payés de la cour, Robespierre venait de faire sa confession publique ; et si intime était le rapport entre ses actes et ses paroles qu’il fut impossible de le mettre en contradiction'avec lui-même. Cette adresse le grandit encore aux yeux de ses concitoyens; mais elle eut un autre avantage : elle contribua singulièrement à rabattre l’orgueil de cês Constitutionnels qui, depuis le fatal événement du Champ de Mars, se croyaient maîtres des destinées de la France.
Cependant l’Assemblée nationale touchait au terme de ses travaux. Épuisée par deux ans de luttes incessantes, elle avait bien droit au repos, à ce repos forcé auquel une motion de Robespierre avait condamné tous ses membres. Rien ne prouvait mieux sa lassitude que la dispersion des députés, dont la moitié à peine assistaient maintenant aux séances.
Tous les articles de la constitution avaient été discutés et votés ; restait à les coordonner, et, des diverses parties éparses, à composer un tout homogène : ce fut à quoi tendit le travail de la révision. Nous avons entendu Robespierre exprimer la crainte que les Constitutionnels ne portassent la main sur leur propre ouvrage et ne profitassent de celte révision pour altérer la constitution, la modifier dans un sens tout favorable à la cour; ses appréhensions se trouvèrent [deineinent justifiées. Y eut-il, comme cela parait assez clairement résulter d’une lettre de M. de Gouvernet à Rouillé, entente réelle entre un certain nombre de membres du côté droit et Le Chapelier, Rarnave et leurs amis? cela semble assez probable, à en juger par l’attitude de ces anciens membres de la gauche dans les débats auxquels la révision donna lieu. Rarnave était bien changé depuis le retour de Varennes !
Le 5 août, anniversaire du jour où, deux ans auparavant, l’Assemblée avait posé les bases de l’édifice terminé, Tiiouret donna lecture du projet du comité; le 8, la discussion commença. Malouel et üuval d’Eprémesnil ayant violemment attaqué, au point de vue royaliste, l’œuvre
(1) Lettiv, de niacLunc Roland, en date du 27 septembre 1791 (V'oy. cette lettre dans les Mémoires de CharloUe Robespierre, p. 80).