LIVRE V. DE l’acceptation DE LA CONSTITUTION
un projet de décret en trois articles, portant en substance qu’une députation serait nommée pour présenter la constitution- au roi, lequel serait prié de donner, suivant sa convenance, les ordres pour la garde et la sûreté de sa personne, et d’indiquer le jour où, devant l’Assemblée nationale, il accepterait la royauté constitutionnelle et s’engagerait à en remplir fidèlement les fonctions. Fréteau voulait qu’on allât aux voix immédiatement sur la proposition du comité, sans entrer dans aucune discussion; mais Lanjuinais réclama, au nom de la dignité nationale. Délibérons froidement, dit-il, et que celui qui a demandé la parole la prenne (1).
Déjà Robespierre était à la tribune. Quelle belle occasion, en se portant garant du pacte social, de flétrir implicitement ce parti des Constitutionnels dont le patriotisme avait si subitement changé -de masque, dont les opinions libérales s’étaient si étrangement modifiées depuis quelques mois, il ne la laissa point échapper. Impassible comme le droit, persuasif comme la vérité, il commença en ces termes ; « .Xous sommes donc enfin arrivés à la fin de notre longue et pénible carrière. Il ne nous reste plus qu’un devoir à remplir envers notre pays : c’est de lui garantir la stabilité de la constitution que nous lui présentons. Pour qu’elle existe, il ne faut qu’une seule condition, c’est que la nation le veuille. Nul homme n’a le droit ni d’arrêter le cours de ses destinées ni de contredire la volonté suprême. » Louis XVI accepterait la constitution, dont le sort était d’ailleurs indéfiendant de sa volonté ; il l’accepterait même avec transport, pensait Robespierre, car, en définitive, le pouvoir exécutiflui était assuré comme un patrimoine ; il pouvait suspendre à son gré, au moyen du veto, les opérations de plusieurs assemblées; il avait la main haute sur tous les corps administratifs; l’armée était à sa disposition, et le trésor public, grossi de tous les domaines nationaux, était pour ainsi dire entre ses mains. Arrêté jci par de violents murmures : « Ce ne sont pas là des calomnies, c’est la constitution elle-même, » reprit-il. Et lorsque tant d’avantages avaient été accordés au roi pour lui rendre cette constitution agréable, pouvait-on supposer qu'il hésiterait un instant à l’accefiter? Pourquoi donc pré.senter comme un ppblème la manière dont elle serait soumise à son acceptation? Ne suffisait-il pas des plus simples notions de la prudence et du bon sens? La nation offrait à Louis XVI le trône le plus puissant de l’univers; le titre, c’était l’acte constitutionnel ; la réponse du roi, immédiate, devait consister dans ces simples mots : « Je veux ou je ne veux pas. » Lui ferait-on violence pour le
(1) Point du jour J numéro 787.
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forcer à être roi ou le punir de ne vouloir pas l’être? Ce n’était pas à supposer. Mais il fallait enfin rassurer le pays sur le sort de la constitution, calmer les alarmes dont témoignaient les adresses envoyées de toutes parts; se prémunir contre tous les pièges, toutes les intrigues dont on ne cessait d’être obsédé dans un moment de révolution; il fallait déconcerter tous les complots et ôter à tout jamais aux ennemis de la constitution l’espérance de l’entamer encore une fois. Après tant de changements obtenus, c’est bien le moins, dit-il, « qu’on nous assure la possession des débris qui nous restent de nos premiers décrets. Si on peut attaquer encore notre constitution après qu’elle a été arrêtée deux fois, que nous reste-t-il à- faire? reprendre ou nos fers ou nos armes. » A'ces paroles éclata une véritable tempête, et aux cris furieux des Constitutionnels répondirent les applaudissements de l’extrême gauche.
En ce moment on vit Duport se diriger vers la tribune, l’œil plein de colère, menaçant du geste l’orateur, et s’oubliant jusqu’à l’injurier. « Je vous prie de dire à M. Duport de ne pas m’insulter s’il veut rester auprès de moi, » dit simplement Robespierre au président (1). De nouveaux applaudissements partirent des bancs de la gauche et des tribunes. Sans se déconcerter et d’un ton méprisant : « Je ne présume pas qu’il existe dans cette assemblée un homme assez lâche pour transiger avec la cour sur aucun article de notre code constitutionnel, assez perfide pour faire proposer par elle des changements nouveaux que la pudeur ne lui permettrait pas de proposer lui-même, assez ennemi de la patrie pour chercher à décréditer la constitution parce qu’elle mettrait quelque borne à son ambition ou à sa cupidité, assez impudent pour avouer aux yeux de la nation qu’il n’a cherché dans la Révolution qu’un moyen de s’agrandir et de s’élever; car je ne veux regarder certain écrit et certain discours qui pourraient présenter ce sens que comme l’explosion passagère du dépit déjà expié par le repentir. » A cette foudroyante apostrophe, tous les regards se portèrent vers le côté des Duport, des Lameth, des Barnave, qui, muets, semblaient anéantis sous ces paroles
(1) D’après le Moniteur, tout dévoué alors aux Constitutionuels, les voisins de Duport, Lavie, outre autres, prétendirent n’avoir rien entendu; mais un témoin oculaire, membre de l’Assemblée, un fervent royaliste, Moutlosier, qui, dans la même séance, demanda acte du silence de son parti, rend compte do la conduite inconvenante de Duport, et dans cette circonstance, lorsqu’il a pour garant la j)arole de Uobespierre, il peut être cru. (Voy. ics Mémoires, t. II, p. 201.) Comment M. Michelet s'en tient-il sur ce point au témoignage du Moniteur, quand à côté il couche tout au long dans son histoire la version presque littérale de M. de Moutlosier, relative à la fameuse apostro])he de Robespierre? (Voy. son Histoire de la Pévolution, t. III, p. 192. 11 est facile, de cette façon, de dire ; « 11 se trouvait justement que Duport n’avait rien dit... ProèwWmeTU Robespierre avait d’avance arrêté de le nommer... »
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brûlantes. Cependant toute une partie de la gauche et les tribunes applaudissaient à outrance, tandis que la droite se pâmait de rire, ne pouvant contenir sa joie de cette exécution des Constitutionnels.
« Nous du moins, » reprit Robespierre, « nous ne serons* ni assez stupides ni assez indifférents à la chose publique pour consentir à être les jouets éternels de l’intrigue, pour renverser successivement les différentes parties de notre ouvrage au gré de quelques ambitieux, jusqu’à ce qu’ils nous aient dit : Le voilà tel qu’il nous convient. Nous avons été envoyés pour défendre les droits de la nation, non pour élever la fortune de quelques individus ; pour renverser la dernière digue qui reste encore à la corruption, non pour favoriser la coalition des intrigants avec la cour, et leur assurer nous-mêmes le prix de leur complaisance et de leur trahison. Je demande que chacun de nous jure qu’il ne consentira jamais à composer avec le pouvoir exécutif sur aucun article de la constitution, et que quiconque osera faire une semblable proposition soit déclaré traître à la patrie (1). »
Ce discours fut suivi de plusieurs salves d’applaudissements. Le soir, aux Jacobins, sur la proposition d’un de ses membres, la société arrêta qu’elle ferait imprimer à ses frais le discours prononcé dans la matinée par Robespierre. C’était la consécration de sa victoire sur les Constitutionnels. Il parla longtemps ensuite, et avec beaucoup de succès, paraît-il, sur le droit de grâce (2). L’exercice de ce droit avait clé enlevé au roi par un décret et transporté aux jurés, qui devaient l’exercer d’après des formes pre.scrites. Le surlendemain, Robespierre et Lanjuinais demandèrent à l’Assemblée nationale de vouloir bien faire de ce décret un article de la constitution, afin qu’il ne pût être arbitrairement révoqué (3). Mais l’Assemblée passa à l’ordre du jour, ne voulant pas si solennellement priver la royauté d’une de ses plus nobles prérogatives, et que sans inconvénients, il nous semble, on aurait pu lui laisser. On sait comment, portée au roi par une députation de soixante membres, dans la journée du 3 septembre, la constitution fut acceptée par lui le 13; en quels termes il notifia son acceptation, et
(1) Voy. ce di-scours cité en entier dans le Courrier de Provence, niiinéro 330, où il est jn’écédé de ces lignes : « M. l'obespierre prononça un discours (jnc nous croyons devoir insérer ici dans son entier, parce qu’il a été généralement jugé un des pins énergiques et des plus éloqucjits que cetorateur ait encore faits à la tribune (p. 4S0 et suiv.), Voy. aussi le t}foniteur du 3 septembre 1791, et le Point du jour, numéro 787. Ce discours a été impriméàpart, sous ce titre : Discours de Maximifien Bobespierre à l'Assembli'e nationale, sur la présentation de la constitution au roi, imprimé par ordre de la société des Amis de la Constitution (in-ü® de 8 pages, do l’imprimerie du Patriote françûis:.
(2) Journal des débats de la société des Amis de la Constitution, numéro 53.
(3) Point du jour, numéro 787 (au supplément).
mSTOlUE DE ROBESPIEIIRE
comment, le lendemain, il vint au sein même de l’Assemblée prêter serment de fidélité h la nation et à la loi. Ce jour-là, un peu avant son arrivée, le président rappela à l’Assemblée le décret qui interdisait à tous ses membres de prendre la parole en présence du roi, et lui recommanda de se tenir assise pendant que Louis XVI prêterait son serment. Malouet réclama; c’était, selon lui, manquer de respect à la dignité royale. Est-il vrai qu’alors une voix railleuse demanda pour Malouet, et quiconque en aurait envie, la permission de recevoir le roi à genoux? C’est du moins ce que raconte un homme qui a fait commerce de prétendus souvenirs de la Terreur, à l’usage de tous les ennemis de la Révolution et de tous les gens crédules (1). Venant de telle source, les faits, quand ils ne se trouvent pas corroborés par des assertions plus véridiques, ne sauraient être acceptés légèrement; c’est pourquoi nous mentionnons celui-ci sous toutes réserves.
On observa du reste à peu près le même cérémonial qu’à l’ouverture des états généraux, quand, à l’exemple desdéputés de la noblesse, et au grand scandale de cet ordre, les membres des communes se couvrirent devant le roi. Louis XVI parut; toute l’assemblée se leva à son aspect, puis se rassit, couverte, lorsqu’il eut prononcé les premiers mots de son serment. Les rôles étaient bien changés; et, à ce spectacle, il était aisé de reconnaître que désormais le seul souverain c’était la nation.
Les travaux de l’Assemblée constituante touchaient à leur fin ; son mandat expirait, elle avait donné une constitution à la France. Les derniers jours furent employés en discussions d’importance relativement secondaire sur l’administration, les finances, les colonies. Là encore Robespierre combattit héroïquement en faveur des principes, infatigable jusqu’au bout.
On n’a pas oublié la lutte animée à laquelleavait donnélieu,au mois de mai précédent, le décret rendu en faveur des hommes de couleur, avec quelle chaleur il avait parlé pour eux et pour les esclaves, tandis que Barnave et les Lamelh soutenaient les prétendus droits des colons. Le comité colonial, hostile au décret, avait mis à son application toutes
(1) Souveiiira de la Terreur, par Georges Duval, 1. 1, p. 345. Nous reparlerons autre part et plus longuement de ce livre, plein de mensonges et de calomnies.
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les entraves possibles. La lulle se raviva, plus acharnée, dans le courant du mois de septembre, à propos d’une pétition adressée par la ville de Brest à l’Assemblée nationale, et par laquelle on se plaignait du retard apporté h l’exécution de la loi. Cette pétition étant restée sans effet, les habitants de la ville de Brest,- unis par d’intimes liens aux colonies, s’étaient décidés à envoyer à Paris une députation qui se présenta à la barre de l’Asseniblée dans la séance du 5 septembre au soir. Aux paroles très-convenables de l’orateur réclamant un prompt rapport sur la pétition des citoyens de Brest, Alexandre Lameth répondit par un discours d’une excessive violence. Après avoir commencé par malmener les pétitionnaires, il s’emporta d’une façon assez indécente contre ceux des membres de l’Assemblée qui avaient soutenu le décret du 15 mai, auquel il attribua les désordres dont les colonies étaient le théâtre, quand, au contraire, il était certain que les troubles venaient surtout de la non-exécution de*ce décret conciliateur et parfaitement juste.
Ainsi personnellement mis en cause, Robespierre s’élança à la tribune, et, après avoir fait sentir la haute inconvenance de la conduite de I.ameîh à l’égard des pétitionnaires et de quelques-uns de ses collègues, il s’écria, retournant l’accusation: « S’il est quelques individus, s’il est quelque section de l’Assemblée qui puisse imposer silence à quelques membres de l’Assemblée lorsqu’il est question des intérêts qui les touchent de près, je vous dirai, moi, que les traîtres à la patrie sont ceux qui cherchent h vous faire révoquer votre décret; et si, pour avoir le droit de se faire entendre dans cette assemblée, il faut attaquer les individus, je vous déclare, moi, que j’attaque personnellement M. Barnaveet MM. Lameth (1). » A ces mots se produisit dans l’Assemblée une violente agitation. D’une part retentirent des applaudissements prolongés, de l’autre on entendit dès voix étouffées criant : « A l’Abbaye, à l’Abbaye, M. Robespierre. » Lui, calme au milieu de l’orage, reprit, quand le tumulte se fut apaisé : « Je défends des citoyens patriotes, et je fais quelques réflexions sur des membres de celte assemblée coupables, à mes yeux, de n’avoir pas concouru de toutes leurs forces à l’exécution de vos décrets. » La décision de l’Assemblée, fondée sur les principes de la saine politique, de l’éiiuité et de la justice, était rationnelle et sage, poursuivait-il ; et si elle avait été exécutée loyalement, tout aurait été apaisé. Il fallait donc examiner d’un œil sévère la conduite de ceux qui avaient contribué à ralentir les
(1) Brissot écrivit clans son journal : « Les applaudissemens plusieurs Ibis réitérés de l’Assemblée et des tribuues ont prouvé que tous les patriotes adhéroient à cotte dénonciation courageuse. » {Patriote français, numéro 759.)
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mesures d’exécution du décret, et puisque les membres du comité colonial se plaignaient d’avoir été inculpés par lui, il priait l’Asseniblée de lui permettre, à un jour fixé par elle, d’exposer les motifs de son opinion à leur égard.
Barnave, un des coryphées des partisans de l’esclavage dans l’Assemblée, répondit aigrement. Les désordres coloniaux, il les attribuait à une cabale, et les auteurs de cette cabale étaient sans doute, à ses yeux, les Buzot, les Grégoire, les Robespierre, tous ceux qui réclamaient au nom du droit et de la justice la participation des hommes de couleur à tous les droits de citoyen et l’abolition immédiate de l’esclavage. 11 ne faut pas, disait-il, que les honnêtes gens soient dupes d’une cabale. « Il ne faut pas non plus qu’ils soient dupes des traîtres, » lui répondit rudement Robespierre. Il n’y a souvent qu’un pas de la complaisance à la trahison ; or nos lecteurs ne sont pas sans connaître les rapports qui existaient à cette époque entre Barnave et la cour. Cette fois l’Assemblée passa à l’ordre du jour (1), mais la question des colonies ne tarda pas à se représenter devant elle.
Dans la séance du 23 septembre, Barnave fit un long rapport insidieux où les faits étaient peints sous les couleurs les plus fausses. Rien d’hypocrite comme ce discours. L’orateur invoquait bien, pour demander l’abrogation du décret libéral du 15 mai, des pétitions adressées à l’Assemblée nationale, mais seulement celles des colons; quant aux réclamations formulées au nom des hommes de couleur et des nègres, il ne s’en occupait guère. Ce rapport, suivi d’un projet de décret tout à l’avantage des colons blancs, et où toutes les notions du juste et de l’injuste. étaient bouleversées, ne pouvait manquer d’amener Robespierre à la tribune. 11 venait défendre, dit-il, «un des décrets qui, au jugement de la nation, avaientleplus honoré l’Assemblée nationale. » On l’attaquait, en foulant aux pieds tous les principes de l’humanité d’après des faits recueillis par des parties intéressées; il opposait à ces attaques tous les sentiments de justice et de philosophie méconnus. Toutes les raisons alléguées contre le décret n’avaientelles pas été prévues et discutées? En accordant aux hommes de couleur les mêmes droits qu’aux blancs, on craignait que les nègres ne s’aperçussent à leur tour qu’entre eux et les blancs n’existait pas cette distance énorme sur laquelle était, disait-on, fondée leur obéissance! Quel pitoyable argument! En prenant une sorte d’engagement de ménager les intérêts des colons, s’était-on engagé aussi à dépouiller les hommes de couleur de leurs droits de citoyens actifs? N’avait-on
(1) Voy. pour les détails de cette intéressante séance, le Moniteur du 8 septembre 1791, et surtoxit le Courrier de Provence, numéro 340.
LIVIIE V.
DEUXlEllE LUTTE CÜNTIIE liAUN.WE
pas formellement déclaré, au contraire, qu’ils étaient implicitement compris dans le décret du 28 mars, qui réglait la condition des hommes libres aux colonies, et qui avait été précisément présenté par l’auteur même du nouveau rapport dont il combattait aujourd’hui les conclusions. Barnavê, ayant nié le fait, s’attira de la part de Grégoire un démenti énergique, auquel il répondit en balbutiant une explication banale.
Comment, continuait Robespierre après cet incident, pouvait-on, de bonne foi, attribuer au décret du 15 mai les désordres des colonies, puisqu’il n’était pas encore exécuté, puisqu’il n'avait même pas été envoyé? Des intrigues, dont étaient complices plusieurs membres du comité colonial, avaient causé tout le mal, et il ne venait pas d’une loi sage, réparatrice, nécessaire. N’avait-on pas, d’ailleurs, laissé pressentir à l’Assemblée qu’on .provoquerait l'insurrection des blancs contre l’autorité législative? Abjurerait-on aujourd’hui par légèreté ou par faiblesse les grands principes proclamés dans le décret du 15 mai? « Oublierez-vous, » dit-il, « que c’est la faiblesse et la lâcheté qui perdent les Kiats et les gouvernements, et que c’est le courage et la constance qui les conservent? » Avait-on prouvé un seul des faits dénoncés? Et de quelle source venaient-ils? Après avoir réfuté un à un tous les arguments preisentés par Harnave, ojjposé aux pétitions invoquées par lui celles des villes de Rennes, de Brest et de Bordeaux, il demandait si, pour satisfaire l’égo'isme d’une certaine classe de colons, l’Assemblée reviendrait sur un de ses meilleurs décrets, et poursuivait en ces termes : « Qi^’il soit peimis de vous dire, quelque haine qui puisse exister contre moi, que le courage gratuit que j’ai montré à défendre la justice, ri)umanité et les intérêts sacrés d’une partie de citoyens que nous devons protéger en Amérique, puisque nous nous occupons de leur sort, ne m’abandonnera pas; qu’il me soit permis de remettre sous vos yeux quel spectacle nous a présenté l’affaire des colonies depuis qu’il en a été question parmi nous. Rappelez-vous les dispositions particulières toujours présentées à l’improviste. Jamais aucun plan général qui vous permît d’enibrasser d’un coup d’œil et le but où l’on voulait vous conduire et les chemins par lesquels on voulait vous y faire parvenir. Rappelez-vous toutes ces délibérations où, après avoir remporté l’avantage auquel on semblait d’abord borner tous ses vœux, on s’en faisait un titre pour en obtenir de nouveaux ; où, en vous conduisant toujours de récits en récits, d’épisodes en épisodes, de terreurs en terreurs, on gagnait toujours quelque chose sur vos principes et sur l’intérêt national, jusqu’à ce qu’enfin, échouant contre un écueil, on s’est bien promis de réparer son naufrage. »
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Comment! on allait arracher à ces hommes des droits qu’on leur avait formellement reconnus! On allait les replonger dans la misère et dans l'avilissement, les remettre aux pieds de maîtres impérieux dont on les avait aidés à secouer le joug ! Étaient-ce donc des biens de peu d’importance que ceux dont on prétendait les priver? Comment ! les intérêts les plus sacrés, le droit de concourir à la nomination de magistrats auxquels on confie sa fortune et son honneur, celui de concourir à la formation de la loi en nommant le législateur; tout cela, ce n’était rien ! Ah ! s’écriait-il en terminant, « que l’on pense ainsi lorsqu’on regarde la liberté comme le superflu dont 'le peuple français peut se passer, pourvu qu’on lui laisse la tranquillité et du pain ; que l’on raisonne ainsi avec de tels principes, je ne m’en étonne pas. Mais moi, dont la liberté sera l’idole, moi qui ne connais ni bonheur, ni prospérité, ni moralité pour les hommes ni pour les nations sans liberté, je déclare que j’abhorre de pareils systèmes et que je réclame votre justice, l’humanité, la justice et l’intérêt national en faveur des hommes libres de couleur (1). »
Fréquemment interrompu par de chaleureux applaudissements, ce discours véritablement superbe de Robespierre ne put cependant empêcher l’Assemblée de se déjuger et de commettre un acte d’iniquité révoltant. Quelle triste fin d’une si belle carrière! Rarnave triompha; ^ le sort des hommes de couleur et des nègres fut abandonné aux assemblées coloniales; mais, loin d’apaiser les colonies, l’inique décret présenté par lui y excita de nouvelles fureurs, et pour longtemps elles devaient rester en proie à toutes les horreurs de la guerre civile. F.n Robespierre furent vaincus, ce jour-là, le droit, la justice, l’humanité! Quand vint l’heure de la réparation, se rappela-t-on ses magnifiques efforts pour le triomphe de la bonne cause? Hélas! la reconnaissance n’est guère la vertu des hommes.
Quelques jours auparavant on l’avait entendu défendre avec vivacité la dignité des assemblées électorales contre les théories des membres du comité de constitution. Le Chapelier et d’André entre autres. Voici
(1) Voyez le Courrier de Provence, numéro 346, dans lequel ce discours de Robespierre ne tient pas moins de quatorze pages (193 à 206). Voy. aussi le Moniteur du 26 septembre 1791.