LIVRE V. — DÉFENSE DES SOCIÉTÉS POPULAIRES
de la patrie. Mais non, l’Assemblée ne voudrait pas s’associer à des projets pervers ; il la conjurait de se souvenir de ces hommes recommandables par leurs lumières et leurs talents qui, au sein de ces sociétés, se préparaient d’avance à combattre dans l’Assemblée nationale même la ligue des ennemis de la Révolution, et surtout de ne pas perdre de vue que les auteurs du décret actuel ne cherchaient à anéantir en quelque sorte les sociétés des Amis de la Constitution que parce qu’ils y avaient perdu l’influence dont ils jouissaient jadis, alors qu'ils semblaient eux-mêmes animés des intentions les plus pures et d’un ardent amour de la liberté. Que si quelques sociétés s’étaient écartées des règles prescrites par la loi, eh bien! la loi était là pour réprimer des écarts particuliers, mais, disait-il en terminant et en demandant la question préalable sur la proposition du comité, il fallait bien se garder de sacrifier les principes de la constitution aux intérêts de quelques individus ambitieux et dévorés de passions.
Frappés ainsi en pleine poitrine, les membres du comité répondirent par la bouche de d’André, qui, dans un discours haineux et perfide, essaya de tromper l’Assemblée nationale sur la portée du décret. Comme nous l’avons dit, ce projet était conçu en termes vagues, tout était dans l’instruction ; les membres du comité avaient combiné cela avec un machiavélisme étonnant. Mais l’Assemblée ne s’y trompa point. Éclairée par l’ardente philippique de Robespierre, lequel, suivant l'expression d’un journal du temps, fit avorter le complot (1). elle adopta bien les trois premiers articles du projet, qui n’étaient que la répétition de lois antérieures sur les clubs, et rejeta l’article A, auquel tenaient essentiellement les membres du comité. Cet article, en effet, portait que le rapport de Le Chapelier serait imprimé et joint à la loi comme instruction (2).
Robespierre, on le] voit, achevait glorieusement son mandat, car on était à la veille de la fermeture de l’Assemblée nationale, et il semblait qu’il eût tenu à ce que les dernières paroles prononcées par lui dans cette enceinte, où depuis plus de deux ans il avait si vaillamment combattu en faveur de la Révolution, fussentencore un hommage rendu à la liberté.
(1) Courrier de Provence, numéro 348.
(21 Moniteur du 2 octobre 1791.
Après vingt-huit mois de travaux incessants, de luttes, de fatigues, l’Assemblée constituante avait bien droit aux repos. Le lendemain, vendredi 30 septembre, était le dernier jour de sa laborieuse existence. Robespierre parla encore au sujet d’une modification capitale que Le Chapelier s’était permis de faire au décret rendu la veille. L’Assemblée avait voulu interdire aux sociétés patriotiques toute action sur les autorités constituées, mais non pas leur enlever le droit de surveillance. Or au mot action Le Chapelier avait subrepticement substitué le mot inspection. Grégoire dénonça vivement la superciierie; et Robespierre : « Sans doute les sociétés patriotiques ne peuvent contrarier les actes des autorités constituées ; elles doivent y obéir, s’y soumettre, l’Assemblée l’a entendu ainsi; mais il n’a jamais été dans son esprit d’empêcher les sociétés de surveiller les actes du gouvernement et de l’administration. C’est le droit de tout citoyen dans un pays libre. » L’Assemblée en décida ainsi, et Le Chapelier fut condamné à restituer au décret son sens primitif (1).
Ce jour-là, 30 septembre, le corps municipal, Bailly en tête, et une députation du directoire de la ville vinrent à la barre complimenter la glorieuse Assemblée et lui adresser un suprême adieu. Ils furent invités aux honneurs de la séance. Vers trois heures, le roi parut. Ses paroles, dont, sincères ou non, on ne saurait méconnaître la dignité, furent, en quelque sorte, des paroles de regret. Il sentait qu’en l’Assemblée constituante il perdait un appui, et d’avance il avait peur des nouveaux venus. Des cris mille fois répétés de Vive le roi! l’accompagnèrent lorsqu’il se relira. C’était comme le Morituri te salutant. Peu d’instants après qu’il fut parti, Thouret, qui présidait pour la quatrième fois, se leva et dit, au milieu d’un silence religieux ; « L’Assemblée nationale déclare qu’elle a rempli sa mission et que toutes ses séances sont terminées. » H était quatre heures (2).
Les acclamations dont I.ouis XVI avait été salué allaient avoir au dehors leur contre-partie saisissante; le peuple devait aussi consacrer ses élus. Sur la terrasse des Tuileries, une foule immense attendait,
(1) Voy. le Poinl du jour, numéro 815 ; le Moniteur, tout dévoué alors aux Constitutionnels, comme nous l’avons dit, se garde bien de révéler ce petit fait.
(2) Moniteur du 2 octobre 1791.