LIVRE V. FIN DE l’aSSEMBLEE CONSTITUANTE
impatiente, la sortie des députés. Robespierre était bien connu et bien reconnaissable, car son portrait était exposé aux vitrines de tous les niarcliands d’estampes (1), Quand il parut, donnant le bras à Pétion, alors son fidèle ami, on les entoura run et l’autre; on les pressa; et, au milieu des cris de Vive la liherté! vive la nation! on leur posa sur la tèle des couronnes de chêne. Une mère, ayant un tout jeune enfant entre les bras, perça la foule, alla droit à Robespierre, et le remit dans ses bras comme si elle eût voulu que ce père de la liberté bénît en son enfant la génération nouvelle appelée à jouir des bienfaits de la Révolution. Visiblement émus, Pétion et Robespierre cherchèrent à se dérober à ce triomphe d'autant plus lionorable pour eux qu’il était tout spontané, et tâchèrent de s’esquiver par une rue détournée. Avisant une voilure de place, ils y montèrent, mais la foule les avait suivis; en un clin d’œil les chevaux furent dételés, et quelques citoyens s’attelèrent au fiacre, tenant à honneur de mener eux-mêmes le char de triomphe. Mais déjà les deux députés était hors de la voiture : Robespierre n’aimait pas ces manifestations, trop semblables à celles de l’idolàlrie monarchique; il harangua le peuple, le rappela au respect de sa propre dignité, lui apprit à se défier de la reconnaissance. Ses paroles produisirent l’elfel qu’il en attendait, car le peuple est rarement sourd aux conseils de la sagesse et de la raison. Des portes de l’Assemblée à la maison de Duplay, il n’y avait que quelques pas; Robespierre, toujours accompagné de Pétion, put regagner paisiblement la demeure de son hôte, au milieu d’un prodigieux concours de monde, et en entendant retentir sur son passage, comme des cris d’amour et de bénédictions, ces paroles incessamment répétées : Voilà les véritables amis du peuple, les léyislatcurs incorruptibles [2)\
(1) Ail bas (l’un portrait du temps, que nous avons sous les yeux, dessiné d’après nature, et gravé par Vérité, ou iit cos quatre vers :
Du superUe oppresseur oiinemi redoutnbli!,
IncorriiplthlR uiiii du peuple qu'on accable,
Il fait briller au sein des viles factions Les Vertus d'Aristide et l’àine des Catoiis.
Il y avait au Salon de 1791 deux portraits de Robespierre; l’un ovale, de Bokc, sous b ti® 215, l’aittro peint par madame Guyard (née habille, sous le 11“ 31. Ce dernier so trouvait placé non loin des portraits de ha Fayette et de l’abbé Maury, et portait cette inscription : I’Incoruuptiijlk, i» laquelle, dit un critique de l'époque « les bons jtatriotes applaudiront de tout leur cœur. » (/f<;ro/M<ion.v de Farts, numéro 119, p. 127.) Que sont devenus ces portraits? On peut voir au cabinet des estampes de la bibliothèque impériale un portrait de Robespierre au crayon noir, donné par Albertine .Marat et attribué par elle à Roze. Nous doutons fort qu’il soit de ce dernier artiste. 11 nous l>ar!iît être le modèle original du portrait gravé par Vérité.
(2) Jiêvolul tous de Paris, numéro 116, p. 516. Voy. aussi la narration delà Chronique de Paris (numéro 275), qui diffère peu de celle des Férolutions de Paris.
HISTOIItE OE ROBESPIERRE
Ici finit la partie la plus heureuse et la moins connue de la vie de Robespierre. Q^i^l homme, ayant le moindre sentiment des droits et des besoins de l’humanité, pourra trouver quelque cliose à reprendre dans cette existence toute d’abnégation et de dévouement? Jusqu’à ce jour, dans l’histoire, le législateur pacifique avait disparu en quelque sorte sous l’homme d’action, et, aux yeux de la postérité, l’héroïque lutteur de la Convention avait un peu fait tort au philosophe de l’Assemblée constituante ; il était indispensable de remettre pleinement en lumière cette portion trop oubliée de sa vie politique, et non la moins bien remplie.
On sait maintenant quelle part immense il prit aux travaux de l’Assemblée constituante. Certes, cette immortelle Assemblée a accompli de grandes choses, et elle a droit à la reconnaissance des homtnes ; mais elle eut le tort de s’écarter trop souvent des prémisses posées dans son admirable déclaration des droits, où se trouvent en substance ces grands principes de 1789 si souvent invoqués, si peu appliqués, et dont la gloire revient, sans conteste, en grande partie à Robespierre.
On se perd en révolution par les demi-mesures, par les compromis. Pour ne l’avoir pas compris, l’Assemblée constituante laissa à l’avenir de terribles problèmes à résoudre. Elle manqua à la justice quand, violant le premier des principes affirmés par elle, celui de l’égalité, elle divisa, malgré les efforts désespérés de Robespierre, la nation en deux classes de citoyens ; elle manqua à la justice quand elle n’osa pas abolir l’esclavage, quand, revenant sur un de ses plus équitables décrets, elle remit aux assemblées coloniales, composées de colons blancs, le soin de statuer sur l’existence politique des hommes de couleur; elle manqua à la prudence quand, au lieu de réorganiser complètement l’armée, comme le lui demandaient Mirabeau et Robespierre, elle abandonna les soldats patriotes aux rancunes, aux vengeances des officiers nobles et confia à des ennemis jurés la garde de la constitution. La prévoyance, l’intuition, l’activité révolutionnaire lui firent un peu trop défaut. Aussi le peuple la vit-il partir sans regret; elle tomba comme une chose usée; la plupart des feuilles patriotiques lui lancèrent pour adieux de véritables anathèmes.
Elle n’eût pas démérité à coup sûr si, moins docile aux avis intéressés et mesquins de quelques meneurs de la haute bourgeoisie, dont les calculs étroits l’entraînèrent dans de déplorables erreurs, elle eût plus souvent, et avec moins de prévention, écouté la voix des Buzot, des Pétion et des Robespierre, comme lorsque, sur la motion de ce dernier, elle donna un si grand exemple d’abnégation en interdisant à ses membres d’être réélus à la prochaine législature et de recevoir de