LIVRE V. — TRIOMPHE DE ROBESPIERRE
la cour, pendant quatre années, aucunes places, pensions et faveurs.
Si elle se fût toujours montrée aussi attentive aux conseils de Robespierre, nul doute qu’elle n’eût d’un coup consommé l’œuvre révolutionnaire; et nous n’aurions peut-être pas de si douloureux récits à mêler aux grandes choses qu’il nous reste à raconter.
On s’explique maintenant cette immense popularité de Robespierre, dont le nom se répétait de ville en ville, de bourgade en bourgade, comme un symbole de liberté et de justice. Les sociétés populaires, les journaux retentissaient chaque jour de ses louanges, les théâtres même le mettaient en scène, et livraient sa personne aux applaudissements frénétiques des citoyens : c’était l’apôtre, le Messie (1). Il faut en véritéV^ connaître bien peu le cœur humain pour s’imaginer que l’homme qui ' exerçait sur tout un peuple une telle puissance de séduction fût un homme de valeur médiocre. D’autres domptent les nations, les séduisent même par le génie de la force brutale; il s’imposa, lui, à u
l’amour des masses par la seule puissance du caractère, de la vertu ^1'-', i ■ et du talent; jamais il n’eut un soldat à sa disposition : il s’imposa par son incorruptibilité (2). Dans son âme tout un peuple sentit se fondre et palpiter la sienne; comme lui, l’immense majorité du pays voulait la liberté pour tous. Quand, de toutes les forces de sa conscience indignée, il s’élevait contre ces odieuses lois martiales qui mettaient la vie de tant de milliers de citoyens à la discrétion de municipalités ombrageuses ;, quand il demandait l’abolition de la peine de mort ; quand il tonnait, de sa grande voix, contre cette division insensée du peuple en citoyens actifs et en citoyens passifs; quand il réclamait impérieusement
(1) On jouait îi cette époque (septembre 1791), an théâtre Molière, une pièce où Rohan etComlése trouvaient aux prises avec Robespierre, qui les foudroyait, dit un critique du temps, par sa logique et sa vertu. {Révolutions de Paris, numéro 113, p. 450.)
(2) Nombreuses furent les tentatives de séduction faites sur Robespierre. Lui-même, dans son Adresse aux Français (p. 37), parle de cet or qui lui fut offert par les despotes de son pays, et qu’il repoussa avec mépris. Ou trouve dans les }fémoires sur In police, œuvre apocryphe faussement attribuée à Peuebet, ancien archiviste de la prélecture de police, un prétendu rapport de police qui, s’il est l’œuvre d’un faussaire, n’eu rend pas moins assez bien la façon dont Robespierre devait accueillir les agents <le corruption.
Sur les relations et les habitudes de famille le rédacteur donne des renseignements peu exacts ; il a soin de dire, il est vrai, qu’il n’en parle (jue a sur des ouï-dire. « Chargé de sonder l’incorruptible tribun, il raconte ainsi sa réception : « Au lieu de m’éoouter et de me répondre, le petit avocat m’a considéré si fixement, que je me suis tout d’abord senti déconcerté. J» 11 ne faut donc pas songer à le corrompre par l’argent; mais peut-être, pensa-t-il, pourra-t-on le gagner en le flattant. Robespierre prouva, de reste, qu’il n’était pas plus accessible à la flatterie qu’à l’appât de l’or. (V oy. ces Mémoires, t. I, p. 338 et suiv.). Nous devons dire qu’aucune des pièces sur lesquelles reposent ces Mémoires ne sc trouve aux archives de la préfecture de police.
IIISTOIUE DE ROBESPIERRE
l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des hommes de couleur ; quand il luttait contre les entraves apportées à la liberté de la presse et à l’exercice du droit de réunion, la nation reconnaissante battait des mains (1).
Et ces principes immortels, dont il fut, au sein de l’Assemblée nationale, le plus courageux, le plus infatigable défenseur, est-ce qu’il crut devoir les modifier? jamais. Sans doute, une heure trop prochaine, hélas l va venir, où la Révolution, se trouvant placée dans l’alternative de vaincre ou de périr, il lui paraîtra, à lui comme à tant d’autres, nécessaire de recourir à des mesures sévères, terribles, pour sauver la patrie déchirée à l’intérieur par les factions, attaquée sur toutes ses frontières par les rois coalisés. Mais dans cet état de légitime défense, et au plus fort de la tourmente, nous le verrons rester toujours l’homme d’ordre par excellence, sachant que sans l’ordre la liberté n’est qu'une fiction, et s’efforcer de tenir la balance égale entre ces deux écueils également funestes, la contre-révolution d’une part, l’exagération révolutionnaire de l’autre. Nous le verrons surtout, comme législateur, demeurer constamment fidèle aux vrais principes de 1789, combattre pour leur triomphe jusqu’au dernier jour de sa vie. 11 ne demandera rien de plus, rien de moins; et tout lecteur impartial, tout homme animé de véritables sentiments libéraux reconnaîtra, après avoir lu cette première partie de la vie de Robespierre, que tous les bienfaits de la Révolution qui nous sont acquis, nous les lui devons en partie, et qu’il ne cessa de réclamer, avec une énergie sans égale, tous les progrès, toutes les libertés, toutes les garanties dont nous sommes privés encore, et qui sont l’objet de nos légitimes espérances.
(U C’est bien ce que reprochaient amèrement les Constitutionnels à Robespierre : « Dans ces derniers temps, votre nom ètoit prononcé partout oii il y avoit des citoyens réunis, etc... » Voy. l’/ldrme de Hobespierre aux Français, p, 19.