LIVRE 1. DISCOURS SUR LES PEINES INFAMANTES
son propre mérite. L’auteur se flatte que ses vœux parviendront jusqu’au trône, et il saisit cette occasion de louer en termes dignes le monarque qui venait de bannir de nos codes l’atroce emploi de la question, espérant qu’après avoir épargné aux accusés des cruautés inutiles, déshonneur de la justice, il contribuera, pour sa part, à la destruction d’un préjugé tout aussi funeste et aussi injustifiable.
Plusieurs écrivains ont paru s’étonner des éloges prodigués à Louis XVI par Robespierre dans quelques-uns de ses écrits; mais leur étonnement vient certainement de ce qu’ils ont perdu de vue une clios^ essentielle, à savoir, que le jeune roi marchait alors lui-même à la tète des réformateurs; que, jusqu’au jour où, effrayé des sourds grondements de la Révolution montant vers lui, il se laissa entraîner par le parti de la réaction jusqu’à faire un pacte avec l’étranger, il était resté honnête homme et animé des meilleures intentions; qu’enfin les éloge de Robespierre, qui n’avaient rien de servile comme tout ce qui s’écrii en ce genre, s’adressaient, non à l’héritier de Louis XIV et de Louis XV, mais au monarque philosophe, au roi réformateur, docile aux inspirations de Turgot et de Necker, au souverain qui pour un moment avait su mériter le glorieux surnom de Juste.
Jamais, jamais sur la question de principes Robespierre ne varia ; toutes ses œuvres sont là pour attester cette vérité. C’est dans le discours dont nous venons de présenter une rapide analyse, qu’après avoir flétri le forfait de César s’asseyant victorieux sur le trône de l’univers, il le condamne à d’éternels remords pour avoir violé ce précepte : Ce qui n’est point honnête ne saurait être juste. « Cette maxime vraie en morale, » dit-il, « ne l’est pas moins en politique; les hommes isolés et les hommes réunis en corps de nation sont égament soumis à cette loi. La prospérité des États repose nécessairement sur la base immuable de l’ordre, de la justice et de la sagesse. Toute loi injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de l’homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens. » Ne croirait-on pas entendre déjà le législateur de la Constituante et de la Convention? Il avait alors vingt-six ans. Déjà l’on peut pressentir le réformateur social dans l’auteur du discours sur la honte des peines infamantes (1); et plus nous irons, plus nous verrons se dessiner fortement le
(1) Ce discoursa eu, paraît-il, deux éditions consécutives (Querard). Nous ne connaissons que la seconde. C’est aujourd’hui une rareté bibliographique. Il a paru sous ce titre : Discours couronné par la Société rojale des arts et des sciences de Metz, sur les questions suivantes, proposées pour sujet du pria: de l’année 1784 :
1® Quelle est l’origine de l’opinion qui étend sur tous les individus d’une même
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HISTOIRE DE ROBESPIëRRJ^
caractère de l’homme, dont toutes les pensées allaient si bien au-devant de la Révolution qui s’avançait.
Les médailles accordées par l’Académie de Metz aux deux discours couronnés étaient d’une égale valeur ; mais, comme nous l’avons dit, Lacretelle avait eu l’avantage d’être nommé le premier (1). Pourquoi cette préférence? C’est ce dont j’ai vainement cherché à me rendre compte. L’auteur était de Metz, peut-être est-ce l’unique raison qui ait fait pencher la balance en sa faveur. Son œuvre assurément n’est pas sans mérite, mais elle est loin de valoir celle de Robespierre; elle n’en a ni l’ampleur, ni l’énergie, ni l’indignation généreuse.
Cependant elle eut dans le monde un succès plus retentissant. Cela se Conçoit à merveille ; Lacretelle vivait à Paris, au milieu des gens de lettres, et la camaraderie ne lui fit pas défaut. Dans une lettre où la flatterie dépassait toutes les bornes, le faiseur d’éloges Thomas le proclama le plus éloquent des hommes, et le Mercure de France rendit compte de l’ouvrage dans les termes les plus pompeux. Enflé de ce concert d’hommages plus ou moins sincères, Lacretelle se crut
famille nnc partie de la jioîite attachée aux pebies infamantes que subit un coupable?
2" Celte opinion est-elle plus nuisible qu’utile?
3^ Dans le cas où l’on se décideroit p<nir ralîiruiative, quels seroicntles moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?
Par M. de Rol>espierre, avocat en Parlement.
A Amsterdam, et se trouve à Paris, chez J. -G. Merigot jeune, quai des Augustins, M DCCLXXXV, in-H° de 60 pages, avec cette épigraphe :
Quod genus hoc hominum? Quæve hune tam barbara morem,
Permittit patria?
« Viî:g. Æn. »
(1) Piere-Louis Lacretelle, né à Metz en 17ôl, suecesseur de La Harpe à l’Académie française, un des rédacteurs de la Minerve, mourut à Paris le 5 septembre 1824.
11 n’y eut point, à proprement parler, de second prix, mais plutôt deux prix ex-æquo. Voici, à cet égard, des renseiirnements transmis par M. Abel, membre de l’Académie de Metz ; Rœderer, conseiller au Parlement et membre de la Société royale de Metz, avait donné 400 fr. pour récompenser le meilleur mémoire sur la nécessité de canaliser les cours d'eau de l'est de la France. Personne n’ayaut répondu à cette question, Rœderer consentit à reporter ces 400 fr. sur la question de législation pénale, et la Société put également décerner une médaille d’or à l’auteur du mémoire numéro 17. Robespierre eut ainsi une médaille égale à celle décernée à Lacretelle, et non le second prix.