‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 22 sur 213 · LIVRE I. — ELOGE DE GRESSET · texte numérisé non relu

LIVRE I. — ELOGE DE GRESSET

une très- grande supériorité sur son rival, dont il entreprit de juger l’œuvre dans ce même Mercure de France où il venait d’être si magnifiquement traité.' Sur un ton protecteur assez déplacé, il daigna accorder au discours de Robespierre quelques louanges banales, ajoutant qu’il méritait d’autant plus d’attention que l'auteur vivait loin de Paris, où, disait-il, « le commerce des'gens de lettres développe le talent et perfectionne le goût.»

A cette appréciation au moins singulière dans laquelle le critique, à la fois juge et partie, mettant les deux œuvres en parallèle, se décernait avec un sérieux, ^voisin de l’outrecuidance, la plus grosse part d’éloges, Robespierre répondit' par une lettre de remercîments froide et polie. Là se bornèrent, je crois, ses relations avec Lacreteüe. L’un et l’autre, d’ailleurs, suivirent une route bien différente. Elu suppléant à la Constituante, et plus tard député à l’Assemblée législative, celui-ci siégea sur les bancs de la droite sans jamais acquérir la moindre influence sur l’opinion publique, que celui-là était appelé à diriger. Lacretelle avait parlé de son concurrent comme d’un sujet donnant des espérances; ces espérances dépassèrent largement sa prévision. Des deux lauréats de la Société royale de Metz ce ne fut pas le moins modeste auquel était réservée la plus haute et la plus brillante, mais aussi la plus fatale destinée (1).

Encouragé par ce premier succès, Robespierre entra de nouveau, l’année suivante, dans la lice académique. L’éloge de Gresset, proposé comme sujet de prix pour l’année 1785 par l’Académie d’Amiens, le tenta. Imitateur du poète picard dans son poème manuscrit sur le Mouchoir du Prédicateur^ il devait se sentir tout naturellement disposé à louer sans réserve le gracieux chantre de Vert-Vert. Il composa donc son discours avec une sorte d’entrainement. Rarement une œuvre travaillée avec prédilection n’est pas réussie; cependant celle-ci n’obtint

(1) A propos de ce discours sur les peines infatnantes, M..Dul)ois de Fosseus. disait à Robespierre, dans une pièce dont nous avons déjà cité quelques vers :

Tn préjugé cruel Vévanouil h U voix.

Son ptrtiToir fatal cède b de plus douces lois.

Va, {toiirsuis ta carrière: un>> telle victoire Te permet de monter an temple de Mémoire...

pas la récompense qu’en attendait son auteur. Etait-elle dépourvue des qualités requises en général dans un concours de ce genre? Nullement ; elle avait cette juste mesure, cette modération dans la forme qui convient à de semblables morceaux. A quoi donc attribuer son échec? Peut-être quelques membres de cette Académie, imbus d’un esprit philosophique intolérant, n’entendirent-ils pas sans colère vanter la conversion du poète mondain, abjurant solennellement l’art dramatique et condamnant lui-même ses succès dans ce genre pour se vouer à la retraite et vivre dans une austérité pieuse? Peut-être aussi quelques classiques s’émurent-ils à la lecture de certaines théories littéraires peu propres à gagner les suffrages d’une académie? Quoi qu’il en soit, d’autres concurrents ne furent pas plus heureux ; personne n’obtint le prix.

Ce dont Robespierre félicita surtout Gresset, ce fut d’être resté pur et honnête, j’entends au moral, parmi les séductions de tout genre sollicitant sans cesse à Paris la vie des hommes de lettres. « O Gresset, tu fus un grand poète ! Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme de bien. En vantant tes ouvrages je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta conduite. » 11 le loue même d’avoir gardé sa religion, au milieu des sarcasmes dont elle était alors poursuivie, réclamant déjà pour chacun, comme il le fera plus tard au sein de la Convention, le droit de suivre toujours; en matière religieuse, les inspirations de sa conscience. 11 félicite également le poète de s’étre conservé chaste dans un genre de poésie qui semblait être devenu le domaine exclusif de la licence, et d’avoir su lui donner une décence et une noblesse dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses agréments naturels.

Etablissant entre Voltaire, dont le grand nom dominait encore tout le monde littéraire, et l’élégant auteur de la Chartreuse un parallèle très-réussi, il se demande auquel des deux revient de droit la palme de la poésie légère; et, sans oser se prononcer, il entreprend de l’un et de l’autre un éloge d’uue incontestable justesse, et signale trèsfinement les qualités propres à chacun d’eux. Mais où il n’hésite pas à accorder la prééminence à Gresset, c’est dans l’unique comédie qu’il composa, ou plutôt qu’il fit représenter (car il en condamna plusieurs au feu), et où il semble avoir réuni toutes les qualités indispensables à ce genre d’ouvrage. Le Méchant y en effet, consacra la gloire du poète, lui ouvrit les portes de l’Académie et lui donna dans toute l’Europe une réputation certainement supérieure à son talent. Cette pièce fournit à Robespierre l’occasion de se livrer sur Voltaire à une appréciation d’une vérité frappante et digne d’être citée. « Voltaire, » dit-il.

LIVUE I. E'lOGE de GUESSEï

« si léger, si gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves. Voltaire si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté ! dans ses comédies. »

Gresset avait été moins heureux en abordant la scène tragique mais il eut plus de succès dans un autre genre récemment mis en honneur par Diderot, non sans avoir rencontré une vive opposition et donné lieu aux disputes les plus animées, nous voulons parler du drame. Robespierre prit résolùment parti pour le nouveau genre dramatique, et les théories émises par lui à ce sujet, en scandalisant l’esprit classique des membres de l’Académie d’Amiens, ne furent peut-être pas étrangères à son échec. Le morceau suivant, sorte de profession de foi littéraire, très-nette, très-accentuée, nous semble curieux à plus d’un titre. « Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s’agrandit* par la naissance de ces productions connues sous le nom de drames. Mais je ne sais quelle manie pousse une foule de critiques à déclamer contre ce genre nouveau avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la nature ne connaissoit que des tragédies et des comédies, prenoient tout ouvrage dramatique qui ne portoitpas l’un de ces deux noms pour un monstre en littérature, qu’il falloit étouffer dès sa naissance, comme si cet inépuisable variété de tableaux intéressants que nous présentent l’homme et la société devoit être nécessairement renfermée dans ces deux cadres ; comme si la nature n’avoit que deux tons, et qu’il n’y eût pas de milieu pour nous entre les saillies de la gaieté et les transports des plus furieuses passions. Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. C’est en vain qu’ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuroient, et nous persuader qu’il n’étoit permis de s’attendrir que sut* les catastrophes des rois et des héros ; tandis qu’ils faisoient des livres contre les drames, nous courrions au théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent couler avec douceur pour d’autres malheurs que pour ceux d’Oreste et d’Andromaque; nous sentions que plus l’action ressemble aux événemens ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, et plus l’illusion est complète, l’intérêt puissant et l’instruction frappante (1). » Ne croirait-on pas lire une page de la magnifique

(1) Pag. 21 et 22. Ce disconvs a paru en 1786, sous ce titre : Éloge de Gresset. Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d’Amiens en l’année 1785, par ;M...... avocat au Parlement, avec cette épigraphe ;

Hune lopidique talp» lugent, venrresqui' pudicæ,

Sed more» prohibent ingeniumque niori.

et fameuse préface du Cromwell de Victor Hugo? En littérature comme en politique Robespierre, on le voit, ne se tenait pas enfermé dans le cercle étroit des idées anciennes : il voulait émanciper la première au profit de l’esprit humain, comme il avait hâte de régénérer la seconde au profit des peuples.

Cet échec académique ne l’empêcha pas de continuer à traiter les grands sujets moraux proposés chaque jour par les diverses sociétés savantes; seulement il renonça désormais à envoyer ses écrits au concours, se contentant de prendre pour confidents et pour juges ses collègues de l’Académie d’Arras, dont les applaudissements suffisaient à son ambition.

C’est ainsi que, dans la séance du 27 avril ! 7 86, il prononça un dis-

Londres et Paris, Royer, 1786, in-8” de 48 pap;cs.

L’injnste arrêt de l’Académie d’Amiens indisposa bcancoiip de monde. Robespierre, lui, n’en garda aucun ressentiment, témoin ces vers que lui adressa M. Dubois de Fosseux au sujet de son discours sur Gresset :

Quoi! Ce touchaut éloge oii Itt lui rends lionimage,

Où tu peina son esprit, son style intéressant,

A ses concitoyens parut insnriisant'

Qu'ils craignent que par eux sa cendre révérée N'oiuiennc pas la gloire II Gresset préparée.

Que falloit-il de plus pour l’honneur d'nn mortel?...

Mais contre cet arrêt tandis que je réclame.

Cet arrêt rigoureux n'irrite point ton ùnie,

Pleinement iiisensilile a sa sévérité, *

Tu ne veux de vengeur que la postérité...

Si les vers sont naédiocres, ils prouvent an moins, contre l’opinion reçue, que les blessures de l’amour-propre u’utteignaient pa.s Robespierre, et que l’injustice de l’Académie d’Amiens n’avait déposé aucune blessure dans .son cœur.

Le manuscrit autographe de Robespierre existe dans les archives de l’Académie d’Amiens ; il porte en tête ; numéro 9, reçu le 20 juin 1785.

Il y a entre le discours imprimé et le manuscrit autographe d’assez nombreuses variantes, sans importance d’ailleurs quant au fond même de l’œuvre. Les personnes curieuses de les connaître peuvent consulter l’exemplaire de la bibliothèque du Louvre, où les variantes ont été soigneusement placées en marge, en regard du texte, en 1835, par M. de Cayrol, ancien membre de l’Académie d’Amiens (Recueii A, numéro 377).

On trouve dans le mt*me volume un autre éloge de Gresset attribué à Bailly (avec variantes également) éloge qui a également concouru, sans plus de succès, et que M. de Cayrol mot beaucoup an -dessus de l’œuvre de l’orocaf d'Arras. Nous croyons, pour notre part, qu’il y a beaucoup d’esprit de parti dans ce. jugement.

LIVHE I.

LES DKOITS DES BATARDS

cours fort développé sur la législation réglant les droits et Tétât des bâtards, législation atroce qui rendait de malheureux enfants responsables et victimes des fautes de leurs parents. La condition des bâtards (on employait alors ce mot juridiquement) était des plus dures avant la Révolution. Il y eut même, dans Torigine, des provinces où ils étaient 'traités comme serfs, ne pouvant se marier sans le consentement de leurs seigneurs, à qui, en cas de mort, leurs biens étaient dévolus par droit de mainmorte (1). Ils étaient incapables de posséder des bénéfices; enfin, de même que Tinfamie rejaillissait sur les familles des criminels, la honte était attachée à la bâtardise. Robespierre s’élevait surtout contre cette injustice, et proposait de modifier, dans un sens plus conforme à Thumanité, des lois empreintes de la barbarie d’un autre âge.

Entendait-il pour cela porter atteinte au mariage, en relâcher les liens sacrés? Voici la preuve éclatante du contraire : « Laissons, » a-t- il écrit quelque part, « laissons aux cœurs des citoyens qu’égare l’ivresse des passions la douleur salutaire de ne pouvoir prodiguer librement toutes les preuves de leur tendresse aux gages d’un amour que la vertu n’approuve pas; ne leur permettons pas de goûter toutes les douceurs attachées au titre de père, s’ils n’ont plié leurs têtes sous le joug sacré du mariage. » Personne, on peut le dire, n’a mieux que lui, et avec une conviction plus austère, défendu la famille, base de toute société. .A-t-il voulu donner aux enfants naturels le même rang et les mêmes droits qu’aux enfants légitimes, comme le lui a reproché certain libelliste? Citons encore : « Je ne proposerai pas cependant de leur accorder les droits de famille, de les appeler avec les enfants légitimes à la succession de leurs parents; non; pour l’intérêt des mœurs, pour la dignité du lien conjugal, ne souffrons pas que les fruits d’une union illicite viennent partager avec les enfants de la loi les honneurs et le patrimoine des familles auxquelles ils sont étrangers à ses yeux (2). » Il eï.t facile de se rendre compte, par ces simples citations, de la réserve avec laquelle, obéissant aux sentiments de justice dont son cœur était rempli, il attaquait des lois iniques, d’où il voulait extirper les dispositions contraires à Thumanité et un préjugé qui n’était déjà plus dans

(1) Coutume de LaoiV.

(2) Si l’on veut maintenant juger de l’impudence de quelques faiseurs de libelles, on n’a qu’à ouvrir, à la page 27, cette Vie de linbeupierre publiée à Arras, en 1850, par l’abbé Proyard, et on y lira ; « Ainsi s’érigea-t-il en patron de la licence des mœurs, jusqu’au point de vouloir autoriser en quelque sorte la pluralité des femmes, et de prétendre que le bâtard, même adultérin, devait être admis avec les enfants légitimes au partage des biens de ses auteurs. »

GO

nos mœurs. Ce qu’il demandait, du reste, se trouve aujourd’hui dans nos codes, rédigés d’après les principes énoncés par lui sur cette matière, et là comme ailleurs il n’a fait que devancer son temps.

Dans une autre séance il s’étendit longuement sur la jurisprudence criminelle et appela également sur cette partie de nos institutions les méditations du législateur. Notre Code pénal était encore à cette épo- ' que, personne ne l’ignore, un code de sauvages, et non celui d’une nation civilisée ; il appartenait donc à un pur disciple de Voltaire et de Rousseau d’en provoquer énergiquement la réforme et de demander la suppression de tant de cruautés inutiles dans la répression des délits et des crimes.

Robespierre était en 1789 directeur de l’Académie d’Arras, après en avoir été quelque temps chancelia*, et, comme tel, chargé de répondre à une foule de discours et de communications. Aussi devait-il être prodigieusement occupé. On l’avait entendu dans la même séance, celle du 18 avril 1787, complimenter un académicien honoraire nouvellement reçu, M. de Courset, ancien capitaine au régiment de Bourbon, dont on venait de lire le discours de réception ; puis répondre à cefui d’une dame au sujet de laquelle nous devons dire quelques mots parce que, bien que son nom n’ait pas laissé; beaucoup de traces, elle joua un certain rôle dans la Révolution.

Fille d’un littérateur breton, Louise-Félicité Guinement de Kéndio, depuis épouse du journaliste Robert, un des plus ardents membres du club des Cordeliers, avec qui elle rédigea le Mercure national, n’était connue alors que par quelques romans médiocres et une Histoire d'Elisabeth, reine d' Angleterre, à laquelle elle dut peut-être son admission au sein de l’Académie d’Arras.

Après que le secrétaire eut donné lecture de son discours, elle prit elle-même la parole, remercia la compagnie de la faveur qu’on lui avait accordée, et parla longuement des éludes historiques vers lesquelles elle se sentait de préférence entraînée. Elle proposa ensuite et traça tout un plan d’une histoire générale des mœurs de l’homme et des progrès de ses connaissances, se déclarant modestement incapable de le remplir elle-même. Ses paroles, il paraît, obtinrent beaucoup de* succès et furent fort applaudies.

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