‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 40 sur 213 · HISTOIRE UE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE UE ROBESPIERRE

Le lendemain, 5 mai, eut lieu dans la salle des Menus l’ouverture de la session des états généraux. On sait comment, dès le second jour, à propos de la vérification des pouvoirs, une scission profonde se produisit entre la noblesse et le clergé d’une part, et le tiers état de l’autre. Déjà la veille s’étaient clairement manifestées les intentions du tiers et la résolution bien arrêtée de ses membres de faire respecter dans leurs personnes la dignité de la nation, dont ils étaient en définitive les véritables représentants, quand, après le discours du roi, voyant les députés de la noblesse et du clergé se couvrir, ils avaient suivi leur exemple. Et tout cela sans entente préalable, tellement était grande alors la communauté de sentiments. On était loin du temps où le tiers se soumettait à l’humiliant usage d’entendre à genoux les paroles du prince. Et cette servile habitude, les fanatiques de la noblesse et la cour elle-même la regrettaient; car, il faut bien se le rappeler, les états généraux avaient été convoqués par le gouvernement pour se procurer de l’argent, non pour porter atteinte à la hiérarchie des ordres et aux privilèges de la noblesse et du clergé que, jusqu’au dernier moment, Louis XVI défendit comme la base essentielle de la monarchie en France (1).

Dans les questions sociales il n’y a pas de petites choses, tout se lient, tout s’enchaîne, tout se déroule logiquement; les questions en apparence les plus futiles prennent tout à coup, sous l’empire des événements, des proportions inattendues. Les députés du tiers s’étaient montrés choqués de la différence des costumes assignés à la noblesse et à eux. Ce fut bien autre chose quand, le 6 mai, réunis dans la grande salle des Menus, qu’on leur avait laissée pour leurs assemblées particulières, ils apprirent vers deux heures et demie, après avoir inutilement attendu jusqu’à ce moment leurs collègues de la noblesse et du clergé, que ces deux derniers ordres, réunis de leur côté dans des salles distinctes, venaient de se prononcer pour la vérification séparée des pouvoirs. A cette nouvelle, de violents murmures de désapprobation éclatèrent; quelques membres impatients voulaient même que, sans attendre les deux ordres dissidents, le tiers état se constituât en

(1) Ferrières ne fait nulle difficulté d’en convenir. « Le gouvernement ne voulait pas d’états, mais il avait besoin d’argent, » dit-il. Voy. ses Mémoires, t. I, p. 34.

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Assemblée nationale. Tiers étal!.., ce titre avait été répudié déjà comme impropre, comme n’indiquant pas suffisamment que les députés de cet ordre représentaient en réalité à eux seuls les neuf dixièmes de la nation française. En conséquence, ses membres s’étaient fièrement intitulés Députés des Communes, témoignant par là qu’ils ressuscitaient en quelque sorte ces vieilles communes de France organisées jadis pour résister à la tyrannie féodale, et qu’ils entendaient bien détruire à tout jamais les derniers vestiges de l’oppression. « Le mot de tiers état est ici proscrit comme un monument de l’ancienne servitude, » écrivait Robespierre, le 2k mai 1789, à l’un de ses plus chers et de ses plus anciens amis, en lui donnant de curieux détails sur tout ce qui s’était passé à Versailles depuis l’ouverture des états généraux (1). Celte nouveüe dénomination choqua au dernier point les privilégiés; elle excita dans la chambre de la noblesse les plus vives rumeurs ; d’Eprémesnil, ce transfuge empressé de la cause libérale du moment où la liberté ne servait plus à scs intérêt propres, la qualifia d’inconstitutionnelle (2), et elle fut repoussée par la cour et par les ministres.

« On ne voulait pas la reconnaître, dit Bailly dans ses mémoires, et nous seuls nous nous en servions (3). » Mais les masses l’adoptèrent avec empressement, et, malgré l’opposition ministérielle, les députés du tiers état n’en demeurèrent pas moins les Communes de France.

La persistance de la noblesse et du clergé à vouloir délibérer à part et vérifier séparément leurs pouvoirs empêchait l’assemblée de commencer ses travaux. Les privilégiés, en effet, se sentaient vaincus d’avance du jour où ils se réuniraient au tiers, égal en nombre au clergé et à la noblesse réunis, comme on sait, et où, au lieu de voler par ordre comme autrefois, on voterait par tête, ainsi que l’exigeaient la raison, la justice et le bon sens. Les communes, au contraire, imbues des véritables principes, et convaincues que la représentation devaitétre une, voulaient que tous les députés, à quelque ordre qu’ils appartinssent, y eussent la même part d’influence. En conséquence ses membres, se jugeant d’autant plus forts que, si la noblesse et le clergé avaient pour eux le roi et la cour, ils s’appuyaient, eux, sur le peuple entier, résolurent de passer outre et de se constituer en véritables représentants du pays dans le cas où la noblesse et le clergé s’obstineraient à ne pas

(1) N'ous avons sous les yeux les originaux d« cette lettre et de plusieurs antres lettres complètement inédites, d’une importance capitale, adressées par Maximilien Robespierre à son ami Buissart. Nous eu devons la communication à l’obligeance de riionorable M. Lcngict, avocat à Arras.

(2) Mémoires de Ferrières, t. I, p. 41.

(3) Mémoires de Bailly, t. I, p. 95.

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se joindre à eux. a Mais avant de prendre ce parti, » écrit encore Robespierre, « ils crurent qu’il falloit faire quelques démarches pour ramener, s’il étoit possible, les deux classes privilégiées à l’union et à l’unité désirées; de là la patience avec laquelle on les attendit durant quelques jours dans la salle destinée aux états généraux; de là l’invitation qu’on leur fit ensuite de se réunir au corps national pour procéder à la vérification des pouvoirs (1). )> On sait à combien d’allées et de venues, de pourparlers, de discussions commencées, interrompues et reprises, donna lieu cette question de la réunion des trois ordres, qui contenait implicitement toutes les autres questions. La noblesse, en réponse aux premières propositions des communes, s’était tout d’abord constituée en chambre séparée; mais le clergé, « plus cauteleux que la noblesse (2), » avait répondu à l’invitation du tiers par une députation chargée de lui porter de vagues protestations de zèle et d’attachement, et d’annoncer qu’il allait travailler activement à la prompte conciliation des trois ordres.

Les communes avaient sur les privilégiés un immensé avantage : outre qu’elles repré' entaient réellement presque toute la France, elles se trouvaient en possession de la grande salle des états généraux, délibéraient en public, et, aux yeux delà foule, passaient pour la véritable assemblée nationale. Plusieurs avis avaient déjà été ouverts dans leur sein afin de provoquer le terme d’une scission dont souffrait l’intérêt général. Le 12 mai, Rabaut Saint-Étienne proposa à ses collègues de choisir un certain nombre d’entre eux et de les charger de conférer avec les commissaires de la noblesse et du clergé, à l’effet de réunir tous les députés dans la salle commune, sans qu’il leur fût permis toutefois de se départir en aucune façon du principe de l’opinion par tête et de l’indivisibilité des états généraux. Le breton Le Chapelier repoussa cette motion comme inutile et dangereuse. Suivant lui, les communes devaient envoyer à la noblesse et au clergé une adresse dans laquelle, après avoir rappelé la conduite respective des trois ordres jusqu’au moment actuel, elles déclareraient qu’elles ne reconnaîtraient désormais pour représentants légaux que ceux dont les pouvoirs auraient été examinés par des commissaires nommés en commun, chaque député n’étant plus, après l’ouverture des états généraux, le député d’un ordre ou d’une province, mais bien celui de la nation ;

(1) Lettre manuscrite de Robespierre, en date du 24 mai.

(2) C’est la propre expression de Robespierre. C’est aussi celle dont se sert Ferrières : « Le clergé, plus cauteleux... presque entièrement composé de curés, détestait également le» évêques et la noblesse, et désirait en secret s’unir au tiers. » Voy. ses Mémoirfs, t. 1, p. 48.

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« principe, » ajoutait-il, « qui doit être accueilli avec enthousiasme par les députés des classes privilégiées, puisqu’il agrandit leurs fonctions. » Tel était aussi l’avis de Robespierre, à qui la motion de Rabaut Saint-Étienne, que l’assemblée adopta pourtant à une grande majorité, ne paraissait pas non plus devoir amener le résultat désiré. « Je sou- , haile, » écrit-il à propos de ces conférences et de la propojsition de Le Chapelier, « que lorsqu’elles seront finies il reste encore aux communes assez de fermeté pour y revenir; je souhaite que les aristocrates ne profitent pas de ces conférences qui n’ont aucun objet, puisque ni la noblesse ni les communes ne peuvent se relâcher de leurs prétentions, la noblesse parce qu’il faudroit sacrifier son orgueil et .ses injustices, les communes parce qu’il faudroit sacrifier la raison et la patrie; je souhaite, dis-je, que ces aristocrates ne profitent pas de ces conférences pour remuer tous les ressorts de l’intrigue, pour énerver toute vigueur, pour nous diviser, pour semer dans l’assemblée et dans la nation le découragement et la défiance.. . e

Lui aussi s’était vivement élevé contre la motion de Rabaut Saint- Etienne; mais étant un des derniers à parler, et convaincu, d’après les avis exprimés par les précédents orateurs, qu’il était impossible de la combattre avec succès en lui opposant la proposition énergique et vigoureuse de Le Chapelier, il avait donné à ses collègues le conseil d’adresser au clergé seulement une invitation fraternelle de se réunir au corpsnational, et de joindre ensuite ses instances à celles des communes pour décider la noblesse à suivre cet exemple, auquel il lui eCit été difficile de résister sans irriter contre elle l’opinion publique, « qu’il n’est plus permis, » écrit-il encore, «de braver impunément dans les circonstances où nous sommes. » Robespierre connaissait assez les dispositions et les intérêts des curés pour être assuré que le plus grand nombre ne balanceraient pas à se réunir aux communes. Une partie des nobles, pensait-il, « les plus distingués par leurs vertus et leurs mérites, » ne tarderaient pas à les imiter et â « s’immortaliser par cet exemple de patriotisme et de magnanimité. » Quelques aristocrates « voués à la haine publique » seraient seuls restés dans le camp opposé, et leur abicnce n’aurait pu mettre aucun obstacle à la constitution des états généraux en assemblée nationale. La proposition de Robespierre était de nature à rallier un grand nombre de voix, et beaucoup de membres l’en félicitèrent en lui déclarant qu’ils auraient de préférence voté pour elle, si elle avait été faite tout d’abord. Il l’avait cependant rédigée par écrit et déposée sur le bureau ; mais si inconnu était encore le député d'Arras, si bornée son influence, et si irrégulier au.ssi était alors le mode de procéder de l'assemblée, quel’on ne crut pas devoir soumettre

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à la discussion la motion de Robespierre, parce que la délibération n’avait roulé jusque-là que sur les propositions de Rnbaut Saint- Étienne et de Le Chapelier (1). Quelques jours après, Mirabeau reprit dans un discours, la motion de Robespierre. « I.aissons, disait-il, la noblesse continuer sa marche usurpatrice et orgueilleuse, et invitons le clergé à se joindre à nous.» Malgré ce puissant appui, l’avis de Robespierre ne prévalut pas, et le 18, l’assemblée nomma, pour s’entendre avec ceux de la noblesse et du clergé, seize commissaires, au nombre desquels figuraient Rabaut Saint-Étienne, Le Chapelier, Mounier, Target, Volney, Carat, Bergasse et Barnave (2).

Comme le présumait Robespierre, le mauvais vouloir de la noblesse rendit ces conférences stériles ; elles fonctionnaient depuis huit jours que la question n’avait point avancé d'un pas. Un moment interrompues, elles avaient été reprises, par ordonnance du roi, sous la présidence de Necker. Mais la noblesse ayant décidé, dans la séance du jeudi 28 mai, que la délibération par ordres et la faculté d'em]pê~ cher appartenant à chacun d’eux étaient constitutives de la monarchie, on agita le lendemain, au sein des communes, la question de savoir si l’on devait continuer ou cesser les conférences. Robespierre reprit la parole et essaya de nouveau de prouver l’inutilité de ces conférences, condamnées maintenant par une première expérience (3). Suivant lui, une seconde ne devait pas amener de meilleurs résultats, à cause de l’entêtement des nobles, qui tenaient plus à une question de forme capable de leur assurer une part d’influence supérieure à celle du tiers qu’à l’intérêt général (/i). Mais son avis, soutenu cette fois encore par Mirabeau, ne fut pas écouté; les communes, voulant donner au roi une preuve de leur déférence et de leur respect, votèrent la reprise des

(1) Toutes ces circonstances nous sont révélées par la lettre manuscrite deRohespierre du 2 1 mai 1789. Sur sa, participation dans la discussion relative à la réunion des trois ordres, comme sur la plupart de scs premiers essais à la tribune, le Moniteur et les ioumaux du temps gardent un silence à peu près complet.

(2) Procès-verbaux manuscrits de l’Assemblée nationale {Archives, c. i, 181-210).

(3) Le Moniteur se contente de dire : h Les députés d’Artois... » Or, comme le remarque malignement une brochure de l’époque, « Robespierre s’était chargé de parler pour tous les autres. » (Almanach des députés de l’Assemblée, nationale, 1790, p. 22.)

(4) La noblesse et le clergé voulaient absolument qu’il y eût une différence quelconque entre eux et le tiers dans lom-s manières respectives de s’exprimer devant le roi. Bailly, récemment appelé h la présidence des conmiunes (3 juin) sous le nom de doyen, déclara nettement au mini.stre Barentin que les communes ne souffleraient aucune difléreuce. « On voit, dit-il, la futilité des prétentions des deux ordres; on voit qiudle vanité personnelle les occupait dans le moment où il s’agissait du sort de la France, et par quelles hauteurs déplacées ils semaient l’aigreur et provoquaient l’animadversion des communes... » Bailly s’exprime comme Robespierre. (Voy. ses Mémoires, p. 105, t. I.)

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