‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 39 sur 213 · LIVRE II. LA MESSE DU SAINT-ESPRIT A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LIVRE II. LA MESSE DU SAINT-ESPRIT A VERSAILLES

représentants d’un ordre qui, sans s’en douter, menait pour ainsi dire ses propres funérailles (1). Le seul duc d’Orléans fut salué de quelques vivat; mais celte passagère ovation lui porta un coup fatal en le désignant d’^avance aux vengeances de la cour et aux soupçons du fiarti populaire. Le bas clergé, en soutane et en bonnet carré, les évêques, revêtus de leurs robes violettes, et portant leurs rochets, furent reçus avec le même silence. Au passage du roi les fronts semblèrent se dérider, d’assez vifs applaudissements éclatèrent .; c’était un hommage de reconnaissance montant vers le monarque qu’on croyait disposé sincèrement à ouvrir à la France l’ère des libertés publiques; mais, en revanche, pas un murmure de faveur ne s’éleva sur les pas de la reine, et, devant ce froid accueil, la pauvre Marie-Antoinette, depuis longtemps déjà en butte aux calomnies des siens, et voyant combien la multitude lui était hostile, faillit s’évanouir (2).

Arrivés dans l’église de Saint-Louis, les trois ordres prirent place sur des banquettes disposées dans la nef. Après qu’au son d’une musique harmonieuse et expressive un chœur eut entonné l’hymne O saluturis hostia, l’évêque de Nancy, M. de la Fare, monta en chair et développa longurmçnt ce thème usé : « La religion fait la force des empires et le bonheur des peuples. » Un tel discours sortant de la bouche d’un ecclésiastique n’avait rien que de très-naturel ; mais on n’entendit pas sans étonnement un prince de l’Église dresser en bonne forme l’acte d’accusation de l’ancien régime, se récrier amèrement contre les violences, les barbaries des agents fiscaux, et raconter avec une éloquence toute chrétienne les misères infligées aux campagnes par une administration sans pitié. On était dans une église, le Saint-Sacrement exposé, le roi et la reine présents, devant qui, même au spectacle, il était interdit d’applaudir; mais, à puissance des vérités éternelles! ni la majesté du lieu, ni la présence des personnes royales ne purent contenir l’enthousiasme dont furent saisis les cœurs aux paroles de l’évêque, et presque de toutes parts des applaudissements retentirent (3). Scène vraiment imposante, spectacle plein de grandeur qui permit aux esprits clairvoyants de deviner avec quelle facilité une partie des membres des ordres privilégiés allaient se laisser aller eux-mêmes à l’irrésistible entraînement de la Révolution.

(1) C’est ce que Ferrières appelle complaisamment un silence respectueux.

(2) Mémoires de madame Campan, t. ll,ch. Xlii.

(3) Mémoires de Ferrières, note de la p. 22. Voy. aussi le premier numéro du Journal des états généraux, par Mirabeau.

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