‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 42 sur 213 · LIV«K II. SON JUGEMENT SUR QUELQUES DEPUTES · texte numérisé non relu

LIV«K II. SON JUGEMENT SUR QUELQUES DEPUTES

indécis et sans consistance. « J’ai vu, » écrit-il, « Target arriver précédé d’une grande réputation ; il a ouvert la bouche pour donner son avis sur la motion dont je vous ai parlé; on s’est apprêté à l’écouter avec le plus grand intérêt. Il a dit des choses communes avec beaucoup d’emphase pour se ranger de l’avis qui avoit déjà réuni la pluralité des voix; il a cependant été applaudi. Aujourd’hui il est presque entièrement hors de combat; on s’est aperçu que son mérite étoit beaucoup au-dessous de cette première prévention ; on lui a reconnu des principes versatiles. » Target avait été envoyé aux états généraux par la vicomté de Paris [extra m«ros), et il ne parvint jamais à acquérir une grande influence dans l’Assemblée.

Ni moins ingénieuses, ni moins vraies ne sont les appréciations de Robespierre sur le clergé et sur la noblesse. Il ne manque pas de signaler tous les artifices employés par les prélats pour séduire les curés et leur persuader qu’on voulait porter atteinte à la religion catholique. Bailly, dans Mémoires^ parle aussi de ces intrigues et de cet évêque « qui mangeait tous les jours un curé (1). » Cependant les curés semblent à Robespierre très-disposés à se réunir aux communes à la première invitation solennelle. A l’égard des nobles, il se montre beaucoup plus sévère. « Je ne vous ai point parlé de la chambre de la noblesse particulièrement , elle mérite à peine cet honneur. ‘ Elle est partagée en trois partis : le parti parlementaire, qui immoleroit le genre humain tout entier à la conservation des pouvoirs des parlements; le parti des grands seigneurs de la cour, qui ont tous les sentiments que supposent l’orgueil des aristocrates et la bassesse servile des courtisans; celui des hommes raisonnables, qui sont en très-petit nombre, et qui ne sont pas tous exempts des préjugés de la noblesse (2).» Parmi ces derniers il range La Fayette et le duc d’Orléans; mais, en général, il y a, selon lui, dans l’ordre de la noblesse peu d’hommes de talent et animés d’un sincère patriotisme. Rappelant avec quel emportement d’I^prémesnil avait protesté contre la qualification de communes prise par le tiers état et s’était opposé à la renonciation des privilèges pécuniaires que la plupart des membres de la noblesse se montraient disposés à abandonner de bonne volonté, il le peint « entassant tous les jours extravagances sur extravagances, au point de détruire son crédit, même dans son parti(3). » Quantau désin-

(1) Mémoires de Bailly, t. I, p. 177.

\2) Lettre manuscrite du 24 mai, ubi suprà.

(3) C’est ^)réeisêment ce que dit le marquis de Ferrières lui-mômo : « D’Éprémesnil, Bouthilicr, Lactpieuille se chargèrent de conduire la chambre de la nol)lessc; ils l’engagèrent sans peine à commettre les sottises auxquelles on la destinait... D’K*

téressement de la noblesse, il le tient pour fort suspect. Si les nobles paraissent vouloir renoncer de bon gré à leurs privilèges pécuniaires, ce n^est pas, dit-il, dans des vues patriotiques, «mais dans l’espérance de négocier avec plus de succès avec nous aux dépens des droits de la nation, lorsqu’ils auront fait ce sacrifice illusoire qui ne dépend plus de leur volonté, et qui ne doit pas être un don du corps de la noblesse, mais une loi constitutive que les états généraux seuls doivent porter. » Dans l’Assemblée du tiers, à Arras, il avait à peu près tenu le même langage.

Sous le gouvernement de Juillet, la lettre dont nous avons extrait ces curieuses appréciations sur quelques-uns des membres de l’Assemblée constituante circula pendant plusieurs jours sur les bancs de la chambre des députés. Louis-Philippe, en ayant entendu parler, témoigna le désir de la lire, et elle lui fut apportée, si nos renseignements sont exacts, par M. Martin (du Nord). Le roi, dans saj'eunesse, avait été fort activement mêlé aux hommes et aux choses de la Révolution ; il les connaissait bien, et sa prodigieuse mémoire les lui retraçait tels ' qu’il les avait vus au début de sa carrière, quand, saisi d’enthousiasme, il avait applaudi, lui fils de privilégié, aux coups qui sapaient le vieil édifice social et frappaient en même temps sa maison. « C’est parfaitement exact, » dit-il, après avoir lu la lettre du grand citoyen dont il avait été le collègue au club des Jacobins ; et il ne put s’empêcher de s’émerveiller sur la ressemblance des portraits.

Jusqu’au jour où, prenant un parti suprême et se constituant en Assemblée nationale, après avoir, au préalable, sommé la noblesse et le clergé de se réunir à eux, les députés des communes s’étaient déclarés les représentants légaux de la France, ils avaient persisté dans un système de complète inertie pour ne pas avoir l’air, en délibérant siir quelque motion d’intérêt général, de reconnaître implicitement la séparation des ordres. Cela s’était bien vu lorsque, au commencement du mois de juin, l’archevêque d’Aix était venu dans la salle du tiers s’api-

prémesnil et Cazalès s’emparaient de la parole, traitaient avec une liautcnr insultante ceux qui n’adoptaient pas leurs opinions, proposaient les arrêts les plus fous... » fN’oy. ses Mémoires^ t. I, p. 37 et 45.)

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