LIVRE 11. RÉPONSE A l’aRCHEVÊQüE d’aIX
loyer sur les malheurs du peuple, les misères des campagnes, et, montrant un morceau de pain noir, avait prié les communes de ^désigner quelques-uns de leurs membres pour conférer avec ceux de la noblesse et du clergé sur les moyens de remédier aux calamités publiques. Ce discours, comme on s’y attendait, n’avait pas manqué de produire un certain effet. Mais un député, renchérissant adroitement sur tous les sentiments de pitié étalés par le prélat en faveur des classes souffrantes, répondit que, si le clergé songeait sincèrement à soulager les maux du peuple, il n’avait qu’à venir se joindre aux communes afin de s’entendre avec elles sur les mesures à prendre à cet égard. Ce député, c'était Maximilien Robespierre.
« Allez, s’écria-t-il, en s’adressant à l’archevêque, allez dire à vos collègues qu’ils ne retardent pas plus longtemps nos délibérations par des délais affectés. Ministres d’une religion sublime, fondée sur le mépris des richesses, qu’ils imitent leur divin Maître et renoncent à un étalage de luxe blessant pour l’indigence. Les anciens canons portent que l’on pourra vendre les vases sacrés pour soulager les pauvres, mais il n’est pas besoin d’en venir à une si triste ressource : renvoyez vos laquais orgueilleux, vendez vos équipages superbes, vos meubles somptueux , et de cer superflu, contraire aux traditions des premiers chrétiens, faites aux malheureux d’immenses aumônes. » Tel fut le sens de son discours, qui obtint un très-grand succès et détermina l’Assemblée à repousser les propositions insidieuses du clergé.
C’était la troisième fois que Robespierre parlait à la tribune. Dans ses précédentes tentatives oratoires, il avait été à peine écouté; cette fois, ses paroles furent accueillies avec un murmure flatteur. De toutes parts on se demandait quel était ce jeune homme dont le discours répondait si bien au sentiment public, et son nom, presque entièrement inconnu quelques minutes auparavant, circula bientôt de rang en rang dans la salle et dans les galeries où se tenait tout ému un nombreux auditoire (1 ).
Aussitôt qu’elles se furent constituées en Assemblée nationale, les communes se mirent en devoir de remplir leur mandat. Le 18 , il n’y eut pas de séance parce qu’une partie des députés, leur président en tête, assistèrent à la procession du Saint-Sacrement; mais, dès le 19,
(1) Tous les journaux du temps, qui reproduisent avec un laconisme déplorable les premiers débats de l’Assemblée constituante, sont très-sobres de détails sur cette séance pleine d’intérôt pourtant. Le Moniteur , rédigé après coup, se contente d’analyser en huit lignes le discours de Robespierre, sans nommer l’orateur {Moniteur du 6 au 10 juin 1789, numéro 6). Etienne Dumont, qui était présent à cette séance, nous fournit heureusement dos renseignements plus complets. (Voy. ses Souvenirs sur Mirabeau, 2* édit., p. 60 et 61. Paris, chez Gosselin, 1832, in-8".)
HISTOIKH DK KOUKSPIEItUK
l'Assemblée s’occupa de l’organisation de ses bureaux et de ses comités et prit des mesures pour l’impression de ses arrêtés et leur envoi dans toutes les provinces. Robespierre , ainsi que Le Chapelier, fit partie du quinzième bureau (1 ).
Grande fut l’alarme parn)i les privilégiés quand ils virent le tiers état décidé à se passer d'eux ; divers moyens d’entraver les travaux de l’Assemblée furent immédiatement suggérés à la cour. Lorsque, le samedi 20 juin, date immortelle dans l’iiistoire de notre pays, les députés des communes se présentèrent à la porte de leur salle, ils la trouvèrent fermée et gardée par des soldats. Une affiche toute sèche leur apprenait seulement qu’une séance royale devant avoir lieu le surlendemain, les préparatifs nécessaires pour cette séance exigeaient la suspension des assemblées des trois ordres jusqu’après sa tenue. A cette nouvelle, une sourde rumeur circula , comme une commotion électrique, au milieu des députés réunis dans l’avenue ; ce fut un long frémissement d’indignation. Ces hommes qu’on voyait debout, entassés, sous le ciel pluvieux, à quelques pas du château, où, sans doute, on riait de leur déconvenue, et qu’on mettait ainsi à la porte comme des vagabonds, c’était le pays assemblé. Mais de cette immense injure allait surgir un prodigieux événement.
Et d’abord la séance indiquée pour ce jour par le doyen des communes aurait lieu quand même ; c’est décidé d’une voix unanime. Mais où? A Marly ! s’écrient quelques membres, au pied même du château, afin de porter dans le cœur de nos ennemis l’effroi qu’ils voudraient nous inspirer. Louis XVl était allé à Marly ce jour-là. Adopter un tel avis, c’était rompre tout à fait avec le roi; il est donc écarté comme extrême. Enfin, sur la proposition du médecin Guillotin, on se porte en foule rue Saint-François, à la salle du jeu de paume, dont le maître, charmé d’un tel honneur, accueillit avecNjoie ces représentants d’une grande nation réduits à chercher un asile (2).
Les voici dans cette grande salle, triste, froide et nue, sans autres meubles que quelques bancs et une table prêtée par leur hôte; mais la pauvreté du lieu emprunte à ces visages rayonnants d’enthousiasme et d’espoir une magnificence inconnue. Après quelques motions jugées intempestives, comme celle de transporter à Paris les séances de l’Assemblée, un membre a l’idée de proposer à ses collègues de s’engager, par un serment solennel, à ne pas se séparer avant que la constitution du royaume ait été achevée et établie sur des fondements solides.
(1) Originaux des motions, arrêtés et discours relatifs aux procès-vorbaux de l’Assemblée constituante (Archives), c. 0, g 1, 216.
(2) .\fvmoires de Bailly, t. I, p. 187.