LIVIŒ II. DÉCLARATION DU 23 JUIN
droits antiques et constitutionnels des trois ordres, » tels que la forme de la constitution, les propriétés féodales et seigneuriales, les droits utiles et les prérogatives des deux premiers ordres. Le roi, il est vrai, « daignait accorder à ses peuples » le vote de l’impôt, l’abolition de quelques vieux abus, la suppression du nom de taille, l’abolition des lettres de cachet, avec modification^ ce qui équivalait à leur rétablissement sous d’autres formes ; mais il conservait pour les deux premiers ordres de l’État l’exemption des charges personnelles, et recommandait expressément comme des propriétés sacrées les dîmes, cens, rentes, droits et devoirs féodaux et seigneuriaux . Tout cela dit roidement, en termes absolus et blessants pour les communes. « Le roi,» a écrit un membre delà noblesse peu suspectde partialité en faveur de la Révolution, « parla plutôt en despote qui commande qu’en monarque qui discute, avec les représentants du peuple, les intérêts d’une grande nation. Des je veux souvent répétés choquèrent des hommes fatigués de la servitude, impatients de conquérir la liberté (1). » Après avoir menacé les états de se considérer « comme le seul représentant de ses peuples » dans le cas où ils l’abandonneraient dans l’entreprise des réformes dont l’exposé venait d’être lu par un des secrétaires d’État, il leur ordonna de se séparer tout de suite et de se réunir le lendemain dans leurs chambres respectives pour y continuer leurs travaux. Puis il sortit.
Sur ses pas se retirèrent également l’ordre de la noblesse tout entier et une partie du clergé; mais les députés des communes, calmes et silencieux, demeurèrent à leur place, se disant tous, sous l’empire d'uii même sentiment, que là où ils étaient, là était l’Assemblée nationale. Et en effet, quand M. de Brézé rentra dans la salle et dit au président : « Vous avez entendu l’ordre du roi, » Mirabeau se chargea de répondre pour tous ; « Oui, monsieur, nous avons entendu les intentions qu’on a suggérées au roi, et vous qui ne sauriez être son organe auprès des étals généraux, vous qui n’avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n’êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant, pour éviter toute équivoque et toutdélai, je vous déclare que, si l'on vous a chargé de nous faire sortir d’ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette (2). » M. de Brézé se relira
(1) Mémoires de Ferrières, t. I, p. 58.
(2) Telle est la seule version vraie, celle donnée par Alirabeau lui-même. Quant u
la fameuse apostrophe : Ailes dire à votre maitre que nous sommes ici par la volonté du peuple, répétée par trop d’écrivains, elle est toute de c nvention. (Voy. la 13* Lettre de .Mirabeau à ses commettants.) *
. HISTOIUE DE ROBESPIERRE
tout interdit. L’Assemblée, après avoir déclaré qu elle persistait dans ses précédents arrêtés, consacra sa souveraineté en décrétant l’inviolabilité de ses membres.
Le lendemain commença la procession des membres du clergé et de la noblesse qui venaient se réunir aux députés du tiers, en adoptant le principe de la vérification en commun et du vote par tète. Le 26, on vit arriver quarante-sept membres de la noblesse, ayant à leur tête le duc d’Orléans (1). Le branle était donné ; tous suivirent. Le 28 juin, vers cinq heures du soir, la réunion était consommée. Les communes avaient vaincu.
A cette nouvelle, il y eut dans Versailles une véritable explosion de joie; le soir, l’allégresse publique se traduisit par des illuminations générales et des réjouissances sur toutes les places.
Tandis qu’à Paris l’enthousiasme excité par le triomphe des communes dominait les inquiétudes causées par la rareté des subsistances, la mauvaise qualité du pain et les souffrances populaires ; tandis que les électeurs, se constituant en assemblée politique, demandaient l’organisation d’une garde bourgeoise et rédigeaient des adresses pour l’éloignement des troupes; tandis que le peuple courait délivrer quelques soldats des gardes françaises incarcérés à l’Abbaye pour avoir juré hautement de ne jamais exécuter d’ordres contraires aux décrets de l’Assemblée, et fraternisait avec eux, la cour songeait à prendre sa revanche des défaites de la noblesse et du clergé, qu’elle- considérait comme un échec personnel.
L’Assemblée n’était pas indifférente à tous ces mouvements de la capitale, et quand une députation de jeunes gens vint la prier d’intercéder en faveur des gardes françaises, elle consacra toute une séance à l’examen de cette question, et finit par rédiger une adresse au roi pour obtenir sa clémence. Quelques membres eussent certainement désiré plus. « Vous savez, » écrivait Robespierre à son confident d’Arras, « vous savez quelle preuve de patriotisme les gardes françoises ont donnée à la nation, non-seulement en refusant de servir la tyrannie.
(l) On peut lire lem*8 noms dans le journal de Barère. (Voy. le Point du jour, numéro 9, p. üO.)
LIVUK U.
MOUVEMENTS DANS PAIUS
mais en faisant souscrire à d’autres corps militaires l’engagement de ne jamais tourner leurs armes contre le peuple (1). » Les formes de respect dont l’Assemblée prenait soin d’entourer ses relations avec la personne du roi (car presque tout entière elle était sincèrement royaliste) ne suffisaient pas à désarmer un parti violemment irrité, qui ne rêvait rien moins que le renvoi pur et simple des états. La reine, le comte d’Artois, les courtisans, la plupart des ministres, encouragés par la résistance d’une partie de la noblesse, qui, réunie chez le duc de Luxf mbourg, s’amusait à protester contre les décrets de l’Assemblée nationale, essayaient de porter Louis XVI aux résolutions extrêmes. Et comme tout ce qu’on tramait dans les conciliabules de la cour ne tardait pas à transpirer au dehors, des bruits sinistres se répandaient, auxquels l’incessante arrivée de nouvelles troupes donnait une certaine consistance. « Il y a quelques jours, » écrivait encore Robespierre, « le despotisme et l’aristocratie, déconcertés par la fermeté peut-être inattendue de six cents représentants du tiers état, réunissoient tous leurs efforts pour échapper par les derniers attentats à la ruine dont ils se croient menacés (2).» De là cette multitude de troupes rassemblées autour de Paris et de Versailles. Trente régiments, en effet, marchaient sur la capitale. On prenait bien pour prétexte la nécessité de rétablir la tranquillité publique ébranlée, mais le véritable motif, c’était la dissolution des états (3).
Toutefoisl’ Assemblée avait alors une telle puissance, elle s’était si bien identifiée avec la nation dont elle était l’âme en quelque sorte, qu’il eût été difficile d’y porter atteinte sans exposer le pays à toutes les calamités d’une guerre civile. Elle ne manquait pas, d’ailleurs, de veiller sur elle-même avec un soin jaloux. Dans la séance du 8 juillet, Mirabeau, après avoir tracé un sombre tableau des menées contre-révolutionnaires et dénoncé cet appareil militaire plus imposant qu’il ne faudrait même si l’on était menacé d’une invasion ennemie, proposa d’adresser au roi des représentations respectueuses pour lui demander le prompt renvoi des troupes. On accueillit sa motion par les plus vifs applaudissements, et lui-même fut chargé de la rédaction de cette adresse.
Le lendemain il présenta son projet, que l’Assemblée adopta sans
(1) Lettre manuscrite do Robespierre à son ami Buissart, en date du 23 juillet 1789. Cette lettre n’est pas datée. Mais, comme elle a été écrite le lendemain de la mort de Foulon, nous avons cru pouvoir lui assigner cette date du 23 juillet.
(2) Ihid.
(3) C’est un royaliste lui-même qui le dit. (Voy. les .ffemoires de Ferrières, t. I, p. 72.)
lilSTÛIUE DE IIOBESPIEURE
discussion. C’était une invitation très-polie, obséquieuse même, mais ferme en même temps, au roi de renvoyer dans leurs garnisons les régiments récemment arrivés sous les murs de Paris et de Versailles. Mirabeau n’accusait pas le roi, il s’en prenait seulement à ces courtisans dangereux qui osaient assiéger le trône de leurs réclamations égoïstes et abuser le meilleur des princes. Puis, après avoir signalé le danger de mettre aux prises des soldats français et le peuple, il conjurait le monarque d’éloigner surtout les troupes étrangères payées pour défendre et non pour troubler le pays. Cette adresse eut l’entière approbation de Robespierre, dont l’opinion sur Mirabeau semble s’étre sensiblement modifiée vers cette époque. « Vous connaissez sans doute, » écrit-il à son ami Buissart, « une adresse au roi, présentée de la part de l’Assemblée nationale et rédigée par le comte de Mirabeau, qui, depuis quelque temps, s’est très-bien montré, ouvrage vraiment sublime et plein de majesté, de vérité et d’énergie (1)... »
Bien que nous n’ayons aucunement l’intention de refaire, à propos de Robespierre, l’histoire complète de la Révolution française, ce qui nous entraînerait à des développements beaucoup trop étendus pour lè cadre que nous nous sommes tracé et dont nous ne voulons pas sortir, il nous a bien fallu indiquer sommairement, avec le plus de concision possible, les événements qui se sont passés jusqu’à ce jour, parce que d’abord c’était indispensable pour la clarté de notre récit, parce que ensuite Robespierre a dû prendre aux premières délibérations de l’Assemblée une part beaucoup plus active qu’on ne pourrait le croire en lisant le Moniteur ou les autres journaux de l’époque, qui, la plupart du temps, ne rapportent même pas ses paroles, et, lorsqu’ils les mentionnent très-brièvement, se contentent de désigner ainsi l’orateur : Un membre des communes^ ou M... (2). Cèst qu’en effet, au début de la Constituante, il était à peine écouté de ses collègues ; son rôle fut modeste et un peu effacé. Ce n’était pas le talent qui lui manquait, mais il n’arrivait pas, comme d’autres, précédé d’une réputation bruyante ; sa renommée n’avait guère dépassé les limites de l’Artois, rien en lui n’éveillait encore la curiosité. Camille Desmoulins, son camarade de collège, qui bientôt devait le porter aux nues, ne le signale même pas, dans sa France lihre^ parmi « ces tribuns éloquents, » auxquels il attribue l’honneur de l’affranchissement du pays. Lui-même, n’étant pas encouragé par cette attention bienveillante que les assem-
(1) Lettre manuscrite de Robespierre en date du 23 jtiillet. — Bailly est du même avis : « On ne peut dire rien de plus grand, de plus fort, de plus digne en même temps que ce morceau. » (Voy. ses Mémoires, t. I, p. 303.)
(2) Voir notamment le Moniteur du 6 au 10 juin 1789, numéro 6.