SEUMENT UL JEU DE PAUME
Alors se passa une scène d’une incomparable grandeur ; les murs du jeu de paume allaient être le berceau de la liberté. Debout sur une table, le doyen des communes, Bailly, calme, impassible, lit la formule d’une voix si haute et si intelligible, que ses paroles furent entendues de la foule qui stationnait au dehors. En sa qualité de doyen , il demande à prêter le premier le serment (1). Après lui jurent en foule tous les députés saisis d’une commune et sainte ivresse. QuiTi’a vu le splendide dessin de David-^représentant cette scène impérissable? Là, c’est Barère de Vieuzac, un crayon à la main, prêt à noter pour son journal le Point du Jour les faits de cette imposante séance; ici, c’est .Mirabeau, bien reconnaissable à sa tête léonine. Sur le premier plan, quels sont ces trois hommes au visage austère et mélancolique , qui, entrelacés, semblent se tenir unis dans une fraternelle embrassade ? C’est dom Gerle, un moine chartreux; Rabaut Saint-Étienne, un ministre protestant, et le curé d’Erabermesnil, Grégoire. Un peu plus loin, à droite, un député tout jeune encore écoute, avec une indéfinissable émotion, la lecture de la formule du serment, c’est Robespierre. Regardez-le bien : la tête inspirée , il lève vers le doyen des communes des regards attendris, et presse fortement des deux mains sa poitrine, comme s’il avait deux cœurs pour la liberté (2).
Après la prestation du serment, on procéda à l’appel des bailliages, sénéchaussées, provinces et villes; chaque député, à tour de rôle, s’approcha du bureau pour signer, La signature de Robespierre, sur le registre , vient la quarante-cinquième. Durant ce temps, de fr-énétiques applaudissements retentissaient au dehors : c’était le peuple qui, attaché aux fenêtres de la salle et répandu dans les rues, ratifiait le serment de ses députés (3).
Les communes, en se séparant, s’étaient ajournées au lundi 22 juin, jour où devait se tenir la séance royale; mais, dans la nuit du dimanche, un billet très-laconique de M. de Brézé informa le président du tiers qu’elle était remise au lendemain , à dix heures du’ matin, et que
(1) Mémoires de Bailly, t. I, p. 190.
(2) C’est la propre explication donnée par David lui-même. Voy. Vllisloire de Ui Révolution, par M. I.ouis Blanc, t. II, p. 297.
(3) Mémoires de Ferrières, t. I, p. 56.
les portes de la salle ne seraient ouvertes que pour ce moment. Les communes, persistant dans leur arrêté de l’avant-veille, se rassemblèrent dans l’église de Saint-Louis ; là vinrent bientôt les rejoindre l’immense majorité du clergé et deux membres de la noblesse, afin de soumettre leurs pouvoirs à la vérification en commun. C’était un indice de la réunion prochaine des trois ordres , avancée peut-être par les imprudences mêmes de la cour.
Le lendemain, la séance royale débuta par une inconvenance que sentirent vivement les députés du tiers. Tandis que ceux de la noblesse et dil clergé pénétraient dans la salle par la porte donnant sur l’avenue, ils attendirent longtemps, par un temps pluvieux, à une petite porte de derrière; et lorsqu’enfin , sur les vives réclamations de leur président, elle leur fut ouverte, ils trouvèrent les deux premiers ordres installés déjà, comme si l’on avait craint que les communes, constituées déjà en Assemblée nationale, n’eussent voulu s’emparer des premières places (1 ). Quelques murmures, aussitôt réprimés, éclatèrent dans leurs rangs; mais que leur importait ! de cette humiliation passagère allait sortir leur triomphe définitif. Ce jour était destiné à les grandir encore, et pour elles devaient se vérifier les paroles de l’Évangile : et Les derniers seront les premiers. »
On remarqua avec étonnement l’absence de Necker. Son projet de déclaration aux états généraux, jugé trop libéral, n’ayant pas été adopté, il s’était abstenu ; d’où l’on concluait assez logiquement qu’il blâmait d’avance la déclaration royale, œuvre de conseillers dangereux et nctoiren\ent hostiles à la Révolution. Quelle fut, en effet, l’altitude du roi? Parla-t-il à la nation assemblée le langage de la liberté? Souscrivit-il bénévolement aux réformes sociales indiquées par la justice, par le bon sens, par l’humanité et impérieusement réclamées? C’est ce que n’ont pas craint d’affirmer quelques écrivains qui, contrairement à toute vérité, Ônt soutenu que la Révolution n’avait pas eu sa raison d’être, et que tous ses bienfaits avaient été spontanément et libéralement accordés par Louis XVI.
Examinons donc rapidement cette double déclaration du 23 juin, première tentative sérieuse de résistance à la volonté nationale, et qui jeta dans le cœur des patriotes d’ineffaçables soupçons. Et d’abord elle cassait comme illégaux les arrêtés du 17, par lesquels le tiers s’é- ^ tait constitué en Assemblée nationale; elle maintenait formellement la • distinction des trois ordres, séparés en trois chambres, et exceptait des futures délibérations des états généraux tout ce qui concernait « les
(1) :VfHioires de Bailly, t. I, p. 208.