‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 47 sur 213 · LIVRE U. CONSTERNATION A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LIVRE U. CONSTERNATION A VERSAILLES

On décréta ensuite que la séance serait permanente. « Dans ces circonstances critiques, » écrit Robespierre, « nous restâmes assemblés trois jours et trois nuits pour être en état de prendre promptement les délibérations que les événements pouvoient précipiter (1). »

Tandis que l’Assemblée votait ces vigoureuses résolutions, les événements se précipitaient à Paris avec une célérité prodigieuse. Le 13, un comité permanent, établi à l’hétel de ville, organisait la garde nationale, et pour signe de ralliement adoptait cette cocarde rouge et blanche qui, transformée quelques jours après en cocarde tricolore, devait, suivant la prophétie de La Fayette, faire le tour du monde ; une armée patriotique s’improvisait comme par enchantement; le 14, la Bastille tombait au pouvoir du peuple; et M.M. de Launay et Flesselles payaient de leur vie l’irréparable faute, le premier, d’avoir tourné contre les Parisiens les canons de l’antique forteresse de Charles V; le second, d’avoir fait croire par des tergiversations fatales qu’il était de connivence avec la cour,

A cette nouvelle, parvenue à Versailles dans la soirée, l’Assemblée dépêcha au roi une députation de cinquante membres. Celte fois la réponse fut un peu plus satisfaisante. Et cependant, dans cette nuit suprême où les scènes sanglantes de la journée chassaient le sommeil de tous les yeux, la cour songeait encore à se débarrasser des étals. Les régiments étrangers, rangés sur la terrasse de l'Orangerie, reçurent la visite des princes et des princesses, burent et dansèrent en présence « d’une troupe de femmes, de courtisans, d’hommes vendus au despotisme (2) » et entonnèrent des chants insultants pour la nation. Ce fut ce qui donna lieu le lendemain à la fameuse apostrophe de Mirabeau, au moment où une autre députation se disposait à se rendre au château : « Dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites... » Les membres de la députation allaient partir quand on annonça l’arrivée de Louis XVI, qui, par un mouvement spontané, s’était décidé à une démarche habile, dont l’issue pouvait lui être très-

(1) Lettre mamiscrite en Jate du 23 juillet 1789,

(2) Mémoires de Ferrières, t. I,-p. 132.

favorable. Ses paroles, en effet très-rassurantes, furent accueillie avec des marques non équivoques d’enthousiasme et di’affection. « G’es moi qui me fie à vous, » dit-il aux représentants de la nation, et pour la première fois il donna à l’assemblée le nom à! Assemblée nationale qu’il lui avait refusé jusqu’à ce jour. Alors des transports de joie éclatèrent de toutes parts (l). En présence du monarque abaissant son orgueil devant la nation représentée, Robespierre ne peut se défendre d’un certain attendrissement ; voici en quels termes il raconte celte visite : « Le roi vint tout à coup à l’Assemblée nationale, sans gardes, accompagné de ses deux frères, lui déclarer qu’il se fîoit à elle, et qu’il venoit invoquer ses conseils dans la crise funeste où se trouvoit l’État. Cette déclaration fut reçue avec des applaudissements incroyables, et le monarque fut reconduit de la salle nationale à son château avec des démonstrations d’enthousiasme et d’ivresse qu’il est impossible d’imaginer (2). »

Quel spectacle, en effet, que celui d’un roi de France, d’un descendant de l’orgueilleux Louis XIV, se retirant à pied et sans gardes, au milieu d’une immense cohue de peuple emplissant les rues et garnissant les arbres, les grilles et jusqu’aux statues I « Le silence des peuples est la leçon des rois, » s’était écrié un membre de l’Assemblée, au moment où l’on annonçait la visite royale (3); mais ses applaudissements sont leur récompense, et ce jour-là Louis XVI se trouva largement payé de sa condescendance envers l’Assemblée nationale. La joie se peignait sur tous les visages; partout on criait: Vive le roi! Vive la nation ! et quand, à l’arrivée de son mari, la reine parut avec lui sur le grand balcon, tenant le petit dauphin dans ses bras et sa fille par la main, mille cris d’amour et de bénédiction montèrent vers le groupe royal. Hélas! ce furent les derniers murmures de tendresse qui résonnèrent aux oreilles de Marie-Antoinette, et ils furent impuissants à rattacher à la cause -de la Révolution l’altière fille de Marie-Thérèse. Étrangère désormais à ce peuple que peut-être elle eût pu fléchir, elle va bientôt devenir l’objet de l’animadversion publique, et n’entendra plus retentir au-dessous d’elle que des explosions de fureur et de haine.

(1) Mémoires do Bailly, t. II, p. 5.

(2) Lettre inamiscrite eu date du 23 juillet 1789.

(3) On ne suit pus au juste par qui ces paroles ont été prononcées; les uns, comme Ferrières, les attribuent à l’évêque do Chartres ; tes autres, comme Bailly, à Mirabeau ; d’autres, comme Barère, ne nomment personne. (Voy. le Point du jour, numéro 25, p. 204.)

Page 1