LIVRE H. MOTION SUR LA LIBERTÉ DE LA TRIBUNE
la parole: «D’aussi grands intérêts que ceux qui nous agitent,» dit-il, « me donnent le courage de vous proposer une réflexion que je crois nécessaire. » Suivant lui il fallait, avant de continuer la délibération, laisser à tous les députés le droit de parler d’après les inspirations de leur conscience, et introduire dans le règlement quelques articles de nature à assurer le calme de la discussion ; car il est important, ajoutat-il, « que chacun puisse, sans crainte de murmures, offrir à l’Assemblée le tribut de ses opinions. » A ces mots, comme si l’on y eût vu une attaque contre le principe monarchique, une formidable tempête éclate, et les cris répétés : A l'ordre! à V ordre! interrompent l’orateur. Le président lui fait observer qu’il ne s’agit pas de règlement. Robespierre veut répondre, de nouvelles clameurs s’élèvent et étouffent sa voix. Il prend alors le parti de descendre de la tribune. Aussitôt quelques membres protestent contre un pareil despotisme et réclament énergiquement la liberté de la parole. L’ordre s’étant peu à peu rétabli, il remonta à la tribune et essaya de nouveau de démontrer à l’Assemblée la nécessité d’assurer la tranquillité des délibérations au moyen de quelques articles ajoutés au règlement. Mais sa motion, bien que vivement appuyée par Mirabeau, ne fut pas prise en considération (1).
D’accord avec l’immortel orateur sur la question de l’unité du pouvoir législatif, votée dans la séance du 1 0 septembre par huit cent quarante-neuf voix contre quatre-vingt-neuf, après des débats orageux (2), il se sépara complètement de lui sur celle de la sanction royale. Serait-elle admise ou non? Ët, dans le premier cas, serait-elle seulement suspensive ou pure et simple? Telles étaient les deux propositions soumises à la délibération de l’Assemblée. Cette question
(1) Voy. le Moniteur, numéro 47, combiné avec le Point du jour, numéro 66, p. 237, et le Courrier t/c Versailles à /\i ris, numéro 54, p. 542-543. Voici en quels termes ce dernier journal raconte la scène ; « M. de Kobetz-Pierrc (sic) interrompt l’ordre pour faire une réflexion qui lui semble utile. 11 observe qu’il est absolument essentiel que les délibérations soient paisibles; il propose quelques articles à ajouter au règlement, car il se rappelle que certaines lacunes laissées à ce règlement ont fait grand bien au clergé le dimanche précédent... Ou le rappelle il l’ordre, mais le zèle qui l’anime l’engage il poursuivre ; il est encore interrompu. Enfin, voyant qu'il n’étoit pas toujours permis d’avoir de bonnes vues, et qu’on pouvoit déplaire en les exprimant, il sort de la tribune. Le président ne peut s’empêcher de remontrer ii l’Assemblée que cette conduite n’est pas équitable. M. de Kobetz-Pierrc est invité à remonter ii la tribune. Il s’y rend ; mais quelques choses excellentes qu’il dise , la contrariété incivile qu’il avoit éprouvée avoit beaucoup détruit de sou énergie. — M. de Mirabeau répond à ceux qui prétendent que c’est à tort que M. Robetz-Piern; a parlé du règlement, qu’il est toujours temps d’en parler lorsque ce qu’on improuve ou ce qu’on approuve dans ce règlement a rapport ii la question. »
(2) Et non pas cinq cents, comme le dit M. Michelet, trompé par le Moniteur {Histoire de la Révolution, t. I, p. 245). Voy. le Point du jour, beaucoup plus exact que le Moniteur pour cette époque, numéro 76, p. 345.
du veto, on le sait, jeta toute la France dans une sorte de perturbation, comme si les destinées du pays y eussent été irrévocablement attachées. A Paris, la fermentation fut extrême; à aucun prix on n’y voulait du veto. Peu s’en fallut que le peuple en masse, ayant à sa tête le fameux marquis de Saint-Huruge, ne s’en allât lui-même a Versailles signifier sa volonté. Deux citoyens partirent, porteurs d’une lettre rédigée au Palais-Royal ; et, s’étant adressés à Lally-Tolendal, ils lui déclarèrent, au nom du peuple, que l’on considérerait comme traîtres les députés qui se prononceraient pour lé veto. « Car, disait l’adresse, il n’appartient pas à un seul homme, mais à vingt-cinq millions. » L’Assemblée, après l’avoir écoutée au milieu des cris d’indignation se croisant dans tous les sens, décida qu’il n’y avait lieu à délibérer. Cette fin de non-recevoir fut loin de calmer l’agitation. Ceci se passait le 31 août. Quelques jours après, Loustalot écrivait dans les Révolutions de Paris, dont la vogue était immense : « Nous avons passé rapidement de l’esclavage à la liberté ; nous marchons plus rapidement encore de la liberté à l’esclavage. On endort le peuple au bruit des louanges qu’on lui prodigue sur ses exploits ; on l’amuse par des fêtes, des processions et des épaulettes. » Puis, s’étonnant de l’importance qu’avait donnée l’Assemblée nationale à une adresse faite par quelques citoyens, et qui exprimait les vœux légitimes de la capitale, il ne proposait rien moins, dans le cas où le terrible veto serait prononcé, que de briser les députés votants et d’en nommer d’autres sur-le-champ (l),'tant l’idée qu’un seul homme pourrait suspendre et enchaîner la volonté nationale exaspérait alors les esprits.
On comprend avec quelle faveur devaient êtrè accueillis les discours des députés hostiles à toute espèce de sanction royale. Aussi, dans ces débats importants, vit-on chanceler un moment la popularité de Mirabeau, tandis qu’au contraire celle de Robespierre commença à s’élever. Cependant il ne lui fut pas permis d’exprimer son opinion à la tribune. La discussion, qui avait duré longtemps, ayant été close avant que son tour de parole fût venu, il prit le parti de livrer son discours à l’impression , afin de faire connaître à ses commettants son avis sur une matière aussi délicate.
Trois systèmes s’étaient trouvés en présence : celui du veto absolu, énergiquement appuyé par l’abbé Maury, de Liancourt, d’Antraigues. Minier, Desèze, de Virieu et de Cu^ne ; celui du veto suspensif, auquel s’était rallié Mirabeau, èt que dix-sept orateurs avaient
(1) Révolutions de Paris, nunuWro 8.