I. LA FAMILLE l>E ROBESPIEURE
La naissance de cet enfant fut sans doute un gage de réconciliation entre le père et le fils, car nous voyons le premier tenir sur les fonts de baptême ce nouveau-né, destiné à jouer un si grand rôle dans l’iiistoire de son pays(l). Le' ciel bénit du reste largement cette union : dans l’espace de cinq ans, deux filles et un second fils apportèrent successivement au jeune ménage de nouveaux éléments de tendresse et de bonheur. Épouse adorée, mère excellente, madame de Robespierre se dévoua tout entière à l’éducation de ses quatre enfants, qui de leurs premières années embaumées de caresses gardèrent toujours un fond d’excessive bonté. Tandis que la mère veillait avec un soin jaloux sur ces jeunes âmes, précieux fruits d’un immense amour, le père travaillait jour et nuit, et son labeur suffisait amplement aux besoins de cette maison, pleine de joies pures et toute retentissante de douces voix enfantines.
Tout à coup, sur cette famille heureuse, vint fondre un irréparable malheur. Madame de Robespierre, atteinte d’une maladie de poitrine, développée peut-être par quatre enfantements, mourut au moment où ses enfants avaient encore tant besoin de sa tendre sollicitude. L’aîné, Maximilien, n’avait que sept ans; le plus jeune, Augustiti-Bon-Joseph, né le 21 janvier 1763, atteignait è peine sa deuxième année. Cette mort eut des conséquences désastreuses ; en moins de trois ans elle mit le père lui-même au tombeau. Éperdu, désespéré, ayant au cœur une plaie incurable, la vue des pauvres orphelins, au lieu de retremper son courage, rendait son chagrin plus cuisant encore en lui rappelant sans cesse la chère compagne qu’il avait perdue. 11 prit en dégoût ses affaires, cessa de plaider. Ses amis, inquiets, l’engagèrent vivement à chercher dans les distractions d’un voyage une diversion h sa douleur, un remède à sa santé profondément altérée. Il suivit ce conseil, parcourut successivement l’Angleterre et l’Allemagne, puis, sur les instances de sa famille, revint à Arras, où il essaya de reprendre l’exercice de sa profession. Mais, tentative infructueuse! l’infortuné ne put supporter
(l) Extrait du registre aux hnptênies, mariages et sépultures de l’église paroissiale de la Magdelaine pour raiinée 175B :
Le six de may mil sept ceiit eiiupiante-liuit a été baptisé par moi, soussigné, Maximilieu, Marie, Isidore, né le même jour, sur les deux heures du matin, en légitime mariage de M' Maximilien, Barthélémy, François Derobespierre, avocat au Conseil d’Artois, et de demoiselle .lacquelinc Carrault. Le paiTain a été M* Maximilien Derobespierre, père grand du côté paternel, avocat au Conseil d’Artois, et la marraine demoiselle Marie, Marguerite Cornu, femme de .Tacques, François Carrault, mère grande du côté matenicl, lesquels ont signé :
Derouespiekre. (t. M. P. Lenglart, curé.
Derobespierre.
Marie, ^Marguerite C«)RXL*.
HISTÜIlUi> DE UOBEvSI>li:!lUE
le séjour de cette ville où l’assaillaient de trop amers souvenirs. En proie à une mélancolie désespérante, il quitta de nouveau le pays natal pour n’y plus revenir, repartit pour l’Allemagne, et mourut peu après à Munich, dévoré par le chagrin (1).’
A l’époque de cette nouvelle catastrophe Maximilien avait un peu plus de neuf ans. C’était auparavant un enfant étourdi, turbulent comme on l’est à cet âge ; il devint tout à coup étonnamment sérieux et réfléchi. Si jeune et déjà si rudement éprouvé, il sembla comprendre quelle charge immense lui était léguée, se sentit chef de famille, et prit dès lors la résolution de servir de père et de mère en quelque sorte à ses deux sœurs et à son petit frère. 11 leur parlait avec une gravité qui leur en imposait, mais les entourait de caresses et veillait sur eux avec la sollicitude la plus absolue. Quelquefois aussi il se mêlait à leurs jeux pour les diriger (2); le plus souvent il restait à l’écart, plongé dans ses méditations, et déjà songeant à l’avenir de cette famille qui reposait sur lui. Il n’est pas vrai pourtant que « son cœur ne rit plus jamais, » comme on l’a écrit quelque part (3). Au contraire, il garda toujours de sa mère un caractère enjoué, affectueux et tendre; celte histoire en fournira plus d’un exemple, et il demeura tel jusqu’à la fin, au milieu même des heures les plus agitées de sa vie, quoi qu’en aient dit ses ennemis et même ses admirateurs.
Certains pamphlétaires, uniquement pour satisfaire le plus vil esprit de parti, ont écrit qu’il s’était toujours montre dur à l’égard de ses sœurs et de son frère, et que jamais il n’avait laissé échapper l’occasion de les mortifier ou de les humilier (A). A cette inutile calomnie il y a deux réponses bien simples et sans réplique à opposer :
(1) Nous empruntons ce détail aux Mémoires apocryphes de Robespierre, dont l'auteur, (jui a pu causer avec les contemporains, paraît souvent assez l)ien renseigné. Ces mémoires, publiés en 1830 par l’éditeur Morean-Kosier, et qui sont tout simplement rédigé; d’après les œuvres diverses et les discours de Tîol>espierre, sont portés au catalogue de la bibliothèque impériale comme étant de M. Charles lîeybaud (d’après Quérai'd, qui, du reste, m’a confirmé le fait comme le tenant de M. C. l’cybaud). L’ouvrage devait former quatre volumes, il n’en a jamais pani que deux.
(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 46. Paris, 1835, in-8.
(3) Histoire de la Révolution, par Michelet, t. II, p. 316.
(4) Voyez entre autres une cei'taine Vie de Robespierre, publiée à Arras on 1850, et dont nous parlerons bientôt plus au long.
LIVHE I. LA FAJIILLK DE UOBESIMEKUE l:j
d’une part, les Mémoires si touchants de Charlotte Robespierre, de l’autre, le sublime dévouement d’Augustin dans la séance du 9 Thermidor. Longtemps, bien longtemps après ces années d’enfance, quelques nuages s’élevèrent entre la sœur et son jeune frère, comme on le verra plus tard; mais jamais entre elle et Maximilien il n’y eut la moindre brouille, malgré le caractère difficile de Charlotte, ce qui est une preuve de plus de la patience et de la bonté de son frère aîné.
M. de Robespierre avait deux sœurs qui se marièrent tard; rur.e, Éléonore-Eulalie, marraine d’Augustin, épousa en 1776 M. François Deshortiès, ancien notaire ; l’autre, Aldegonde-Henriette, devint, l’année suivante, la femme de M. Gabriel Durut, docteur en médecine de la Faculté de Montpellier. Au moment où les enfants perdirent leurs parents, elles n’étaient pas encore mariées et vivaient ensemble. Les deux petites filles, Charlotte et Henriette, celle-ci plus jeune de deux ans, furent d’abord recueillies par leurs tantes. Plus tard, sans doute par la protection de l’évêque d’Arras, M. de Conzié, très-attaché à leur famille, elles entrèrent au couvent des Manarres, à Tournai, et y reçurent l’instruction fort soignée des jeunes demoiselles nobles de la province. En 1776, elles y étaient encore l’une et l’autre (1).
Les aïeux maternels prirent chez eux les deux frères, et se chargèrent de leur éducation. Maximilien était déjà en âge d’étudier, on l’envoya suivre les cours du collège d’Arras, où, grâce à une intelligence d’élite, et surtout à une application obstinée au travail, il se trouva bientôt placé à la tète de sa classe. C’était un écolier doux et timide, affable et poli avec ses maîtres, serviable avec ses camarades. L’aménité de son caractère se révélait bien dans ses jeux de prédilection. Un vieillard de quatre-vingt-seize ans, vivant encore à l’heure où j’écris ces lignes, et qui l’a suivi' de près au collège d’Arras, se rappelle qu’une de ses distractions principales consistait dans la construction de petites chapelles. Mais sa passion favorite était d’élever des oiseaux. On lui en avait donné de toutes sortes, et il leur consacrait tous ses instants de récréation : la maison de son aïeul était pleine de volières où, au grand plaisir de l’enfant, gazouillaient les moineaux et roucoulaient les pigeons. Ces derniers surtout étaient ses hôtes préférés, et l’on ne peut nier qu'il n’y eût quelque chose de touchant dans ce goût pour ces innocents oiseaux, les plus doux et les plus paisibles de la nature.
Tous les dimanches on amenait les deux sœurs chez les grands-parents, et c’étaient de bienheureuses journées. Maximilien s’empressait d’étaler k leurs yeux, de mettre k leur disposition les images et les
(1) Comptes de la ville de Tourna}'.
gravures dont il faisait collection ; puis il les menait aux volières, et tour à tour leur donnait ses oiseaux à embrasser. C’était là surtout l’objet de leur convoitise; elles eussent bien voulu posséder un de ces beaux pigeons, souvent elles suppliaient leur frère de leur en donner un. Mais lui, craignant l’étourderie des petites filles, et que l’oiseau ne fût pas convenablement soigné, refusait toujours. Enfin, comme il résistait difficilement à une prière, il se laissa vaincre, et donna l’oiseau, non sans avoir obtenu de ses sœurs la promesse de ne jamais le négliger. Celles-ci, enchantées, jurèrent mille fois de l’entourer des plus tendres soins, et tinrent parole durant quelque temps ; mais un soir elles oublièrent la cage dans le jardin, et un orage épouvantable ayant éclaté pendant la nuit, le malheureux pigeon périt. Grande fut la déso- J— lalion de Maximilien lorsqu’il apprit la fatale nouvelle ; ses larmes cou- I lèrent abondamment, il adressa à ses sœurs d’amers reproches et refusa • désormais de leur confier ses pigeons chéris.
Le caractère de l’homme se révèle ainsi dès ses plus tendres années, et dans les plus petites choses. Si nous avons rapporté cette anecdote, c’est parce qu’elle peint admirablement, suivant nous, le penchant inné de Robespierre à s’apitoyer sur les faibles et les mallieureux. Cette pitié pour un oiseau, il l’étendra plus tard sur toutes les classes souffrantes de l’humanité, sur les déshérités de la terre, et sa vie sera une vie toute d’abnégation et de sacrifice en leur faveur.
Soixante ans après cet événement, Charlotte ne pouvait se rappeler sans amertume la fin tragique du pauvre pigeon, et son cœur saignait encore de la vive douleur qu’en avait ressentie son frère (1).
Cependant arriva l’heure triste où il fallut se séparer. L’instruction du collège de la ville ne paraissait pas suffisante aux personnes qui s’intéressaient au jeune Robespierre, et qu’émerveillaient ses rapides progrès. Le jugeant digne de figurer avec honneur dans l’üniversité de Çaris, elles songèrent à lui en faciliter l’entrée, et sollicitèrent pour lui une bourse au collège de Louis-le-Grand. Comment et sur quelle recommandation obtint-il cette faveur? c’est ce que nous allons essayer d’établir d’une façon à peu près péremptoire.
Il y avait alors dans la capitale de l’Artois une abbaye fameuse dont
(1) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 19.
LIVJiE I. ENFANCE DE MANI.MILIEN IT»
le titulaire était en quelque sorte le seigneur suzerain de la ville. La puissance de l’évêque n’était rien comparée à celle du redoutable abbé de Saint-Waast. Son immense palais couvrait une partie d’Arras; dépouillés du caractère d’omnipotence dont ils semblaient revêtus jadis, ses murs en imposent encore, et par ce qu’ils sont aujourd’hui on peut se rendre compte de ce qu’ils étaient. D’un côté, ils renferment l’évêché, les appartements des chanoines de la cathédrale ; de l’autre, les archives du Pas-de-Calais, la bibliothèque et le musée. Les vastes domaines de l’ancienne abbaye s’étendaient jusqu’en Picardie et en Flandre, et le souvenir n’en est pas entièrement effacé; dans certaines communes de notre département de la Somme, les paysans emploient encore pour les terres la mesure de Saint-Waast (1).
Dans les premières années du quatorzième siècle, un abbé de Saint- Waast, Nicolas le Candrelier, avait fondé à Paris et doté un collège auquel il avait donné le nom de la ville dont il était seigneur. Cet établissement ayant été supprimé au milieu du siècle dernier, et réuni au collège de Louis-le-Grand, il avait été stipulé, en manière de compensation, par une transaction en date du 5 juillet 1761, que le collège d’Arras aurait désormais la disposition de quatre bourses au collège de Louis-le-Grand (2). Or, comme cette institution était dans la dépendance de l’abbaye., il est fort probable qu’à la sollicitation de la famille de Hobespierre, l’évêque, M. de Conzié, demanda au puissant abbé pour le jeune élève du collège d’Arras une des bourses dont il disposait; et certes l’abbé de Saint-Waast ne pouvait l’accorder à un meilleur ni à un plus digne sujet. Il faudra bien en convenir d’ailleurs, si en effet Maxifinlien dut à la protection d’un prêtre son admission au collège le'~~-" plus renommé de Paris, il ne se montra pas ingrat : au milieu des orages de la Révolution, quand il y aura quelque péril à élever la voix en faveur des ecclésiastiques, nous l’entendrons seul réclamer protection pour eux, tout en blâmant leurs erreurs, et demander formellement, à plusieurs reprises, la liberté absolue des cultes.
Il avait un peu plus de onze ans quand, pour la première fois, il quitta sa ville natale pour aller s’enfermer dans les tristes murs du collège de Louis-le-Grand, enlevé aux jésuites depuis quelques années, et devenu le siège de l’Université. C’était au commencement de l’année scolaire 1769-1770. Son plus grand chagrin était d’abandonner son frère et ses sœurs; aussi leur distribua-t-il de grand cœur toutes scs petites richesses d’enfant, sauf toutefois ses chers oiseaux, lesquels
(1) Xotnnunentà Puzcnux, petite commune du canton de Clmulnes.
(2) Arcliives de la ville d’Arras.
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lIISTOIlUi: DK KOÜESPIERRE
furent remis à une personne digne de confiance, et vivement recommandés. De part et d’autre on versa bien des larmes en se séparant; mais Maximilien se remit bientôt, convaincu lui-même de la nécessité de cette séparation, et pressentant peut-être qu’il allait se préparer h une destinée prodigieuse.
Il fut au collège de Louis-le-Grand ce qu’il avait été à celui d’Arras, le plus laborieux des élèves, le plus docile des écoliers. Quelques historiens ont écrit que sa situation de boursier, le constituant en état d’infériorité à l’égard de ses camarades, avait altéré son caractère et déposé dans son âme des germes de haine et d’envie. Il faut n’avoir jamais passé par cette sombre et monotone existence du collège, où tant de jeunes natures s’imprègnent involontairement d’une suprême mélancolie, pour s’imaginer que la position de boursier est une cause d’infériorité. Si la liberté ne règne pas positivement dans ces sortes de prisons universitaires, l’égalité y domine en souveraine absolue. Là s’effacent toutes les différences de richesses et de rangs. Les fils des plus hauts personnages y font, la plus triste figure, s’ils ne s’élèvent d’eux-mêmes par leurs qualités personnelles. Les distinctions (car il y en a), toutes naturelles, proviennent de deux sources, les unes de la force brutale, les autres de la puissance intellectuelle. Ceux qui l’emportent par une supériorité physique sont quelquefois redoutés, mais souvent aussi haïs et méprisés; l’estime de tous au contraire est presque toujours le partage des élèves d’une intelligence d’élite. Qui ne sait avec quelle sorte de respect les écoliers disent d’un de leurs condisciples distingué dans ses études : Cest un fort; on s’incline volontiers devant lui, et d’unanimes applaudissements ne manquent jamais de saluer ses triomphes. C’est le culte librement rendu au travail et au mérite.
Qu’avait donc à envier Robespierre? 11 était constamment un des premiers de sa classe; son humeur égale et douce lui avait acquis les sympathies de tous ses camarades; de ses maîtres il s’était fait autant d’amis (1). Une chose peut-être assombrissait parfois ses pensées, le plongeait dans de douloureuses réflexions : d’autres avaient des parents, la maison paternelle, où deux fois par mois ils allaient se retremper au sein de la vie de famille; mais lui, il était à jamais sevré des caresses
(1) Lors de rentrée de Rohespierre au collège Louis-lc-Grand, le principal était Gardin-Dumesnil, qui fut remplacé la même année par Poignard, docteur en théologie, lequel eut pour successeur en 1778 un autre docteur eu théologie, Deni.s Berardicr, qui devint le collègue de son élève à l’Assemblée constituante, et procéda à la célébration du mariage de Camille Pesinonlins, dont Robespierre fut un dos témoins.