LIVRE II. RESISTANCE DES PARLEMENTS IGl
d’être dit. Je préfère à ce procédé lâche et hypocrite la conduite de M. Fréteau, qui essaya de proposer quelque excuse en faveur de ce corps (1). »
Les parlements en étaient venus à favoriser eux-mêmes les résistances aux décrets de l’Assemblée, au lieu d’aider à la marche pacifique de la Révolution. Suspendus jusqu’à nouvel ordre, sur la motion d’Alexandre de Lameth, dans la séance du. 3 novembre, le jour même où les biens du clergé avaient été mis à la disposition de la nation, ils se montrèrent profondément irrités. On connaît les arrêtés séditieux des parlements de Normandie et de Metz. Ce dernier, tout en enregistrant le décret du 3, déclara nettement que ni l’Assemblée ni le roi n’étaient libres, appelant en quelque sorte ouvertement le peuple à la révolte, comme le dit très-bien Rœderer, un de ses propres meHèbres. Cassé immédiatement par le roi, cet arrêt du parlement de Metz n’en occasionna pas moins une tempête dans l’Assemblée. Dénoncé comme attentatoire aux droits de la nation, il trouva dans le vicomte de Mirabeau un défenseur plus funeste qu’utile. Les paroles peu mesurées de l’orateur, qui concluait à ce que l’Assemblée reconnût ellemême sa liberté par un décret, augmentèrent encore le tumulte. Une foule de membres demandèrent aussitôt son rappel à l’ordre ; les uns voulaient que la parole lui fût interdite pour trois mois, les autres se contentaient de réclamer la question préalable.
Robespierre, repoussant et la motion du vicomte de Mirabeau et la question préalable, monta à la tribune pour invoquer les grands principes de la liberté. 11 demanda l’impression du discours irrespectueux qu’on venait d’entendre, comme la meilleure preuve de la liberté dont jouissait l’Assemblée. Le député Lavie, qui avait réclamé contre l’orateur la mesure de la suspension, se rallia tout de suite à la proposition de Robespierre, jugeant que l’impression d’un tel discours était une peine suffisante (2).
L’Assemblée, pour en finir, décida, après une assez longue discussion, que les membres du parlement de Metz, signataires de la délibération séditieuse, paraîtraient à la barre afin d’y rendre compte de leur conduite. Une supplique de la municipalité de Metz sauva les parlementaires de cette humiliation, et, quelques jours après, l’Assemblée, déférant au voeu de leurs concitoyens, les dispensa, par une dédaigneuse indulgence, de comparaître à sa barre.
Le mois suivant, l’affaire du parlement de Rennes, dont les arrêtés
(1) Lettre manuscrite de Robespierre, en date du 23 juillet 1789.
(2) Point du jour, numéro 138, p. 203.
HISTOIKE DE IIOBESPIEUKE
contre-révolutionnaires avaient été également dénoncés, mit encore en présence Robespierre çt le vicomte de Mirabeau. Les conseillers bretons avaient refusé d’enregistrer le décret du 3 novembre et déclaré qu’ils ne rendraient plus la justice. Quelques membres, Le Chapelier et R3gnaud (de Saint-Jean d’Angely), entre autres, proposèrent à l’Assemblée de décréter immédiatement d’accui-ation le parlement de Bretagne. D’autres conseillaient la temporisation et l’indulgence. Mais, suivant Robespierre, de telles mesures ne convenaient plus à la dignité de l’Assemblée nationale, a Non-seulement,» dit-il, «le parlement de Rennes a offensé la nation en refusant la justice au peuple, mais il a eu l’audace d’écrire des lettres au pouvoir exécutif. » A ces mots une voix s’écria : « Non, cela n’est pas vrai! » Cette voix, c’était celle du vicorn^ de Mirabeau. Robespierre, sans répondre à l’interrupteur, continua d’exposer son plan, déclara qu’il adoptait la motion de Le Chapelier concernant l’établissement d’un tribunal provisoire à la place du parlement de Rennes, et demanda seulement, en plus, que les nouveaux juges fussent élus par le libre choix du peuple (1). C’était le principe de l’élection des magistrats nettement posé devant l’Assemblée nationale. Ce principe était destiné à triompher dans la Constitution.
Le vicomte de Mirabeau ayant continué ses invectives, l’Assemblée, insultée dans un de ses membres, décida qu’il serait rappelé à l’ordre avec mention au procès-verbal. Quelques députés avaient réclamé une punition plus sévère ; mais M. de Menou mit tout le monde d’accord en s’écriant que la plus belle grâce qu’on pût faire au vicomte de Mirabeau était de croire qu’il n’était pas de sang-froid (2). Ce fait s'était passé à une séance du soir. Camille Desmoulins ne manqua pas de llétrir dans son quatrième numéro des Révolutions de France et de Brabant l’insulte faite à Robespierre, « cet excellent citoyen, l’ornement de la représentation nationale. » Faisant allusion au banquet des apôtres, le jour de la Pentecôte, l’enfant terrible de la Révolution, après avoir prêté à saint Pierre ces paroles irreligieuses : « Messieurs, nous ne sommes point ivres, car il n’est que neuf heures du matin et le cabaret n’est point encore ouvert, » ajoutait : « Si mon cher camarade de collège Robespierre avait dit la même chose au vicomte, celui-ci n’eût pu répondre comme saint Pierre, car il étoit neuf heures du soir, et il avait dîné chez Mars (3). » C’était la paraphrase un peu
(1) Point du jour, numéro 162, p. 133. •
(2) Moniteur du 16 décembre 1789, numéro 116.
(3) Bévolutions de France et de Brabant, numéro 4, t. I, p. 163.