LIVRE IL — LES PARLEMENTS SUSPENDUS
Quelques jours après, l’Assemblée, décidée à consacrer l’aristocratie des richesses, exigea comme condition d’éligibilité à la représentation nationale le payement d’une contribution d’un marc d’argent au moins. C’était priver plus d’un tiers des citoyens, et même une partie des députés actuels, de la faculté de représenter leurs concitoyens. Quelques membres ayant réclamé une exception en faveur des fils dont les pères payaient la contribution exigée, Robespierre la repoussa comme n’étant pas justifiée. « Cette exception,» dit-il, « serait odieuse et injurieuse à une grande partie des habitants du royaume. » La discussion étant devenue tumultueuse, on ajourna la question au mardi suivant. Ce jourlà, 3 novembre, Robespierre demanda si, oui ou non, tout était jugé pour les fils de famille comme pour les autres citoyens (1). L’Assemblée, au milieu du bruit, décida qu’il n’y aurait pas d’exception pour, les fils de famille.
Le décret du marc d’argent excita dans le public d’amères récrimi- , nations. « Le patriotisme expirera donc dans son berceau? » s’écria Loustalot. « On rira peut-être de ma prédiction ; la voici toutefois : Avant dix ans, cet article nous ramènera sous le joug du despotisme, ou il causera une révolution qui aura pour objet des lois agraires (2). » C'était en effet créer un déplorable antagonisme entre ceux qui possédaient et ceux qui ne possédaient pas. Véritable interprète des sentiments populaires, Robespierre comprenait bien ce danger. Le seul litre à l’éligibilité était, à ses yeux, la confiance de ceux qui doivent être représentés, et nous l’entendrons plus d’une fois attaquer à la tribune, avec une impérieuse éloquence, un décret si contraire aux prin- • cipes de la Révolution.
De toutes les institutions de l’ancien régime celle des parlements n’était pas une des moins en harmonie avec le nouvel ordre social auquel travaillait l’Assemblée constituante. Corps politiques, avaient-ils servi, comme on l’a dit trop complaisamment, de contre-poids au despotisme royal, de frein à ses emportements? L'impartiale histoire est tenue de répondre : Non.
(1) Prochs-verbaux manuscrits de l’Assemblée nationale. (Archires C, § 1, 276, carton 19.)
(2) liécolutions de Paris, munéro 17, t. II, p. 10.
HISTOIUE DE UOBESPIEURE
Ont-ils jamais opposé une résistance sérieuse à toutes les iniquités qui resteront comme d’éternels stigmates au front de la monarchie française? Et ne sait-on pas qu’il suffisait d’un lit de justice pour avoir raison de leurs remontrances ? Quelques grands caractères, se détachant en relief sur le fond commun, ne suffisent pas à couvrir et à racheter le servilisme général.
Corps judiciaires, avaient-ils mieux mérité du pays? Hélas! leur histoire n’est que le martyrologe du peuple; il faudrait l’écrire en lettres de sang. Qui dira jamais le nombre des malheureux que, dociles instruments des vengeances royales ou des colères de l’Église, ils ont envoyés au bûcher et au gibet? Il n’est pas jusqu’aux criminels sur qui leurs arrêts féroces ne soient parvenus à faire descendre la pitié. On he lira jamais la description de l’effroyable supplice de Damiens sans maudire les juges qui l’ont ordonné. Ni les progrès de la philosophie, ni la douceur des mœurs du jour ne semblaient avoir prise sur le cœur des magistrats. Ajoutez à cela leur corruption dénoncée au monde entier par la plume incisive de Beaumarchais, corruption d’autant plus funeste que la justice entre les mains des titulaires était devenue un véritable patrimoine, transmissible par héritage ou par vente. Or, du moment oû les fonctions judiciaires, cette chose réputée sainte, pouvaient être vendues comme un fonds de commerce, la justice perdait aux yeux du peuple son caractère auguste et sacré.
La cause des parlements était donc perdue d’avance quand éclata la Révolution. Eux n’en jugeaient pas ainsi. Ils le prirent même avec l’Assemblée constituante sur un ton de hauteur qui indisposa vivement contre eux les représentants de la nation. Celui de Paris ayant un jour adressé à l’Assemblée un acte d’adhésion par un mot trèslaconique, elle se fâcha. Voici comment Robespierre raconte l’aventure : « ... Un membre fit l’observation que le parlement, n’étant dans l’État qu’un corps particulier, ne pouvoit traiter de corps à corps avec l’assemblée générale qui représente la nation dont il n’est qu’une infiniment petite partie, et qu’il auroitpu se donner la peine de lui adresser directement ses hommages. Le duc d’Aiguillon se leva et déclara qu’en qualité de membre du parlement il adhéroit à la réflexion du préopinant; le duc de Larochefoucauld dit la même chose; un conseiller du parlement d’Aix, qui n’est pas du tout parlementaire, M. Dandrets, dit : S’il étoit permis à un chétif conseiller de province de s’expliquer sur cet objet, je dirois que je suis du mémo avis. Enfin M. d’Éprémesnil, le plus ardent défenseur de toutes les sottises parlementaires, et qui n’avoit pas encore ouvert la bouche dans l’Assemblée nationale, prit la parole pour dire qu’il adhéroit à tout ce qui vei:oit