‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 65 sur 213 · LIVRE 11. AFFAIRE DE TOULON 1G · texte numérisé non relu

LIVRE 11. AFFAIRE DE TOULON 1G

former en oligarchies aristocratiques. Suivant Robespierre, la considédération de l’économie devait céder à l'avantage plus essentiel de multiplier les soutiens et les défenseurs du peuple (1). Barnave aussi voulait des assemblées nombreuses, comme étant moins exposées à l’esprit de parti et de faveur, mais il jugeait suffisant le chiffre fixé par le comité ; l’Assemblée constituante fut de son avis.

Aux assemblées départementales, ressortissant à l’Assemblée nationale législative, furent subordonnées les assemblées de district et les municipalités. Ainsi se trouva constituée en partie cette puissante unité à laquelle, quelques années après, la France fut redevable de ne pas succomber sous le poids de l’Europe coalisée. Peut-être l’Assemblée constituante ne laissa-t-elle pas la commune vivre assez de sa propre | vie, mais la Constitution de 1793 eut soin de remédier à cet inconvé ! nient ; et si plus tard, le jour où le principe d'autorité prit d’effrayantes proportions, la centralisation française fut portée à un point, excessif et fatal, il n’en faut pas rejeter la faute sur la Révolution. U y a d’ailleurs une distinction fondamentale à établir entre la centralisation administrative et la centralisation politique. Nous aurons à revenir sur ce sujet; disons seulement tout de suite qu’autant Robespierre était partisan de celle-ci, autant il était hostile à la première dans son exagération.

Depuis l’ouverture de ses séances, l’Assemblée nationale avait presque complètement renouvelé la France. On est stupéfait quand on considéré le pas franchi et les travaux accomplis par elle en quelques mois. Et ce bouleversement de l’ancien état social était accueilli avec un enthousiasme bien naturel par l’immense majorité de la population. Souvent même on se plaignait amèrement de ce que les decrets libérateurs ne fussent pas assez promptement mis à exécution. Dans la seance du 21 novembre, lecture fut donnée de plusieurs adresses par lesquelles un certain nombre d’électeurs de bailliages réclamaient contre le retard apporté dans quelques localités h la promulgation des arrêtés rendus le à août et les jours suivants. Si le gouvernement se hâtait de publier dans tout le royaume les décrets favorables au pouvoir exécutif, tels que ceux relatifs à la contribution du quart des re-

(1) Poitil du jour, 139, p. 220 ; Moniteur de 1789, numéro 92.

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venus et à la loi martiale, il mettait beaucoup moins d’empressement h faire parvenir aux municipalités les arrêtes destructifs des privilèges de la noblesse et du clergé, arrêtés qu’il n’avait sanctionnés qu’à contre-cœur. Ce fut ce que ne manqua pas de signaler Robespierre. Quelques jours auparavant, une lettre de sa sœur lui avait annoncé en ces termes la promulgation à Arras d’un décret qu’il avait vivement combattu ; « On vient de publier aujourd’hui dimanche la loi martiale. J’ai marqué mon étonnement d’entendre immédiatement après la lecture de cette loi déclarer que la garde nationale étoit toujours libre (1). » Il supplia donc l’Assemblée de prendre les mesures les plus efficaces pour la prompte et exacte publication de tous les décrets dans chacune des municipalités du royaume. Conformément à ses observations, on décida immédiatement que quatre commissaires spéciaux seraient chargés de s’assurer de l’envoi et de la réception de tous les décrets sanctionnés ou acceptés par le roi (2).

Il arrivait ainsi qu’à chaque instant l’Assemblée était obligée d’interrompre les débats relatifs à la constitution, à l’organisation du royaume et aux grandes mesures financières, pour statuer sur des questions incidentes dont la décision n’admettait pas de retard. Tantôt c’étaient des parlements en révolte dont il fallait châtier rins«..lence, tantôt des municipalités dont il était nécessaire de soutenir le patriotisme contre les réactions aristocratiques. On était sûr alors de voir aux prises les membres qui, dans la salle du Manège, où l’Assemblée était venue s’installer depuis peu, à quelques pas du château des Tuileries, siégeaient à la droite du président, et ceux qui siégeaient à la gauche. Nous avons récemment montré Robespierre luttant contre l’abbé Maury à propos d’une délibération séditieuse des états du Gambrcsis ; nous allons l’entendre défendre le peuple de Toulon, violemment incriminé par Malouet et de Virieu.

Une décision injuste prise par le commandant Albert de Riom centre les ouvriers de la marine enrôlés dans les rangs de la garde nationale avait profondément irrité celle-ci, déjà blessée de plusieurs insultes dont la cocarde tricolore avait été l’objet. Soupçonnés d’avoir voulu faire tirer sur le peuple, le comte de Riom et plusieurs officiers furent arrêtés par la garde nationale et mis au cachot. Le bruit s’étant répandu que la ville était sur le point d’être attaquée par les flottes combinées de la Hollande et de l’Angleterre, on traita les prisonniers avec plus de sévérité, et toute la population prit les armes pour repousser

(1) Lettre manuscrite de Charlotte Robespierre (d’Arras, sans date précise).

(2) Point du jour, miméro 141, p. 241.

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l’atiaque dont Toulon semblait menacé. Malouet annonça ces nouvelles à l’Assemblée sous les couleurs d’une insurrection populaire. Dans une séance précédente il avait proposé une motion tendant à ce qu’on réprimât énergiquement les désordres dont, suivant lui, la ville de Toulon avait été le théâtre, et qu’une réparation éclatante fût faite au commandant Albert de Riom. Cette fois, il se contentait de prier l’Assemblée d’autoriser le président à écrire aux officiers municipaux de Toulon qu’aucune escadre ne menaçait la ville, et que, lorsque la tranquillité serait rétablie, on prendrait en considération les réclamations des ouvriers touchant la décision prise à leur égard par le commandant de la marine. Mais, disait Robespierre, on n’avait encore aucun renseignement précis sur les faits dénoncés par Malouet. Adopter sa motion, ce serait blâmer la conduite des citoyens de Toulon sans la connaître, tandis qu’on avait les preuves de l’incivisme du commandant et de quelques-uns de ses officiers. A ces mots, l’abbé de Bonneval interrompit brusquement l’orateur, et de Virieu demanda son rappel à l’ordre. Mais lui, sans s’émouvoir : « Le mépris le plus insultant du signe national, les menaces contre la liberté et la sûreté du peuple ont nécessité la légitime défense des habitants. Je demande donc que votre délibération soit suspendue jusqu’à ce que vous ayez pris connaissance des pièces nouvelles que les habitants de Toulon viennent de vous envoyer par un courrier extraordinaire, pour prouver les attentats commis par l’intendant (t). d Renvoyée au comité des rapports, l’affaire de Toulon fut reprise au mois de janvier suivant, et ramena Robespierre à la tribune. Un député, nommé de Champagny, avait essayé de disculper entièrement la conduite du comte Albert de Riom en passant sous silence la plupart des faits qui avaient motivé le ressentiment de la garde nationale et du peuple de Toulon. Après lui, le député Ricard, dans un discours énergique, présenta une sombre peinture des menées réactionnaires auxquelles s’étaient associés les officiers mis en état d’arrestation, et qui avaient déterminé le soulèvement des ouvriers toulonnais. Après avoir rappelé avec quelle persistance le commandant de la marine s’était opposé à ce que ses subordonnés se décorassent de la cocarde tricolore, il proposa à l'Assemblée de se déclarer satisfaite de la manière dont la municipalité de Toulon, la garde nationale et les troupes s’étaient comportées en ces circonstances orageuses. M. de Liancourt, tout en justifiant également la municipalité et la garde nationale de

(1) Point du jtnti'f numéro 160, p. 1 16, et ^Von/ifurilu 15 ilécembre 1789, numéro 11.5, combinés.

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Toulon, concluait en demandant une déclaration entièrement favorable au comte de Riom et aux officiers arrêtés avec lui.

Mais, aux yeux de Robespierre, c’était une mesure injuste et impolitique que d’innocenter complètement des fonctionnaires convaincus d’avoir manifesté les sentim.ents les plus hostiles à la Révolution; car les absoudre par un décret, c’était improuver la conduite des habitants de Toulon, qui n’avaient fait qu’user du droit de résistance à l’oppression. « Je ne veux être, » dit-il, « ni l’accusateur, ni l’avocat des officiers delà marine; niTun ni l’autre rôle ne convient aux représentants de la nation ; mais je crois que nous devons faire tous nos efforts pour empêcher qu’on ne donne des éloges aux sentiments et à la conduite des officiers qui ont manqué à la liberté et au re.spect dû au peuple. On vous parle beaucoup des ménagements à garderenvers un commandant de la marine qui a bien servi ; et moi je réclame à la fois la commisération, l'amour, le respect pour le peuple; je ne connais rien de grand pour l’Assemblée nationale que le peuple. On vous parle de consoler, d’honorer un officier générai ; je vous supplie, au nom delà liberté, de ne pas décourager le patriotisme des bons citoyens. Protégez la liberté, honorez la nation et l’humanité. C’est au courage, c’est au généreux dévouement des défenseurs de la patrie, c’est à l’inflexibilité de leurs principes qu’est attachée la destinée des grandes révolutions. » Puis, après avoir rappelé les faits analogues qui s’étaient passés à Brest, où la liberté se trouvait compromise par la soldatesque, et à Marseille, où les meilleurs patriotes avaient été jetés dans les fers par les partisans de l’ancien régime, il retraçait à son tour les événements dont la ville de Toulon avait été le théâtre. Il fallait prendre garde, disait-il en terminant, de décourager le patriotisme en comblant d’éloges les ennemis de la liberté. Du reste, il ne proposait pas la mise en accusation des officiers dont il blâmait la conduite, mais, se ralliant à la proposition de son collègue Ricard, il réclamait, au nom de la prudence et de la justice, un vote de satisfaction en faveur du conseil municipal et de la garde nationale de Toulon (1).

L’Assemblée nationale, ne voulant pas mécontenter la cour en incriminant la conduite de l’intendant de la marine et celle de ses officiers, ni irriter les magistrats municipaux et la garde nationale de Toulon, déclara que, présumant favorablement des motifs qui avaient animé les uns et les autres, il n’y avait lieu à aucune inculpation. C’était déjà beaucoup d’avoir empêché l’Assemblée, assez hostile aux effervescences

(1) Voy. le .VoMj/eur (lu 18 janvier 1789, et le Point du jour, numéro 188, p. 82, combinés.

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populaires, de blâmer, malgré l’insislance de Malouet et de quelques autres députés du côté droit, un mouvement auquel s’était associée toute la population toulonnaise.

Quelques semaines auparavant, dans la séance du 23 décembre, Robespierre avait obtenu une victoire plus complète lorsque, appuyant une motion de Clermont-Tonnerre, il avait pris en main la cause de plusieurs classes de citoyens déshérités, depuis des siècles, de tous droits politiques, et dont il contribua largement pour sa part, on peut le dire, à faire décréter la participation à la vie civile.

Il s’agissait de savoir si les non- catholiques, juifs ou protestants, et les comédiens, ayant du reste les qualités requises pour être citoyens actifs, étaient aptes à occuper des fonctions municipales et à siéger au ‘ sein de la représentation nationale. Non, disaient les éternels défenseurs du passé, comme l’abbé Maury : il faut laisser à l’écart ces races maudites; les comédiens, parce qu’ils exercent une profession infamante ; les juifs, parce qu’ils forment une nation dans la nation, et qu’ils sont le fléau des peuples. Tel était encore à cette époque l’empire du préjugé, que le district des Cordeliers, ayant élu un comédien comme officier de ]a garde nationale, vit se soulever contre lui les cinquante-neuf autres districts, et que François de Neufchàteau fut rayé du tableau des avocats de Paris uniquement parce qu’il avait épousé la fille du célèbre acteur Fréville (1).

Attaquer de front une opinion inique, mais ancienne et invétérée, n’était donc pas une tâche très-facile. « M. Robespierre, » dit Mirabeau dans son Courrier de Provence^ « a réfuté l’abbé Maury en peu de mots, mais avec force (2). » On avait reproché aux juifs de vivre à l’écart, de s’occuper uniquement de spéculations lucratives, d’être enfin infestés de vices et de préjugés, comme si en cela ils formaient une exception dans l’humanité. Les lois anciennes invoquées contre eux étaient contraires aux principes et à la raison ; il était donc, disait Robespierre, de la dignité de l’Assemblée nationale de les abroger.

« Comment, » s’écriait-il, « a-t-on pu leur opposer les persécutions dont ils ont été victimes chez différents peuples ! Ce sont au contraire des

(1) Hévolutions de Paris, mmiéro 24, p. 6.

(2) Courrier de Provence, nuinéio 83, p. 7.

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