IT
HISTOIRK Dlî nOBKSPlKUP.E
crimes nationaux que nous devons expier en leur restituant les droits imprescriptibles dont aucune puissance humaine ne pouvait les dépouiller... Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu en leur rendant la dignité d’homme et de citoyen ; songeons qu il ne peut jamais être politique, quoi qu’on puisse dire, de condamner à l’avilissement et à l’oppression une multitude d’hommes qui vivent au milieu de nous. Comment l’intérêt social pourrait-il être fondé sur la violation des principes éternels de la justice et de la raison, qui sont les bases de toute société (1)? » Belles paroles sorties d’un cœur profondément dévoué aux intérêts de l’humanité, et que ne devraient jamais oublier ceux dont Robespierre plaidait alors si chaleureusement la cause.
Quant à l’admission des protestants, la thèse était beaucoup plus facile à soutenir. L’abbé Maury lui-même avait déclaré qu’il ne les confondait pas avec les juifs. On se rappelait encore avec effroi les désastres occasionnés par la révocation de l’édit de Nantes, et il y avait en France une réaction presque générale en leur faveur. Rabaut Saint- Étienne, un des leurs, fils d’un vieux pasteur des Cévennes, n’avait-il pas été choisi pour président par l’Assemblée nationale ? Robespierre, en se faisant leur avocat, allait donc au-devant de l’opinion publique. C’était un procès gagné d’avance.
Il n’en était pas de même à l’égard des comédiens. Bien qu’ils ne fussent exclus des fonctions publiques par aucune loi positive, ils l’étaient en vertu de ces préjugés dont nous venons de citer deux exemples frappants et qui, selon l’abbé Maury, honoraient le peuple chez lequel ils se trouvaient en vigueur. Mais tel ne pouvait être l’avis d’un philosophe, d’un libre penseur. Proscrire toute une classe d’hommes parce que dans son sein il pouvait s’en rencontrer quelques-uns d’indignes, c’était le comble de l’iniquité. Etait-ce donc chose si rare de rencontrer au milieu de ce clergé, dont faisait partie l’abbé Maury, des individus souillés de crimes et de débauches? Fallait-il pour cela jeter l’anathème à la corporation tout entière, déclarer tous ses membres indignes? Robespierre n’avait pu maîtriser son émotion en entendant les paroles antichrétiennes de son fougueux collègue. « Il était bon, » dit-il, « qu’un membre de cette Assemblée vînt réclamer en faveur d’une classe trop longtemps opprimée. Les comédiens mériteront davantage l’estime publique quand un absurde préjugé ne s’opposera plus à ce qu’ils l’obtiennent; alors les vertus des individus contribueront à épurer les spectacles, et les théâtres deviendront des écoles publiques de principes, de bonnes mœurs et de patriotisme. » Et après avoir, en peu
(1) Point (lu jour, numéro 168, p. 226.
LIVKE II. DEIIMEU MOIS DE l’aN.NEE ITSO IVJ
de mots, résumé son opinion sur les non-catholiques et les comédiens, il terminait ainsi : « On ne peut priver aucun des individus de ces classes des droits sacrés que leur donne leur titre d’hommes. Cette cause est la cause générale, il faut décréter le principe (1). »
Son opinion, si libérale et si juste, devait plus tard triompher complètement; mais, comme en beaucoup d’autres circonstances, il se trouva cette fois bien plus avancé que l’Assemblée, qui, d’accord avec lui sur les protestants, déclara qu’elle ne changerait rien quant k présent à la situation des juifs, sur l’état desquels elle se réserva de prononcer ultérieurement.
Nous touchons au terme de cette admirable année 1789. Si l’on considère la marche lente de la civilisation depuis la venue du christianisme, on verra que, pendant les huit premiers mois de la session de l’Assemblée constituante, l’humanité a accompli plus de progrès que pendant les quinze siècles qui l’ont précédée. On ne saurait donc ménager la reconnaissance aux grands citoyens sous l’impulsion desquels tant de bienfaits ont été réalisés. Et parmi ces immortels défenseurs du droit, de la justice et de la liberté, qui, plus que Maximilien Robespierre, a payé de sa personne? Pas de séance où sa voix n’ait retenti quand il s’agissait de réparer quelque iniquité ou de lutter contre le despotisme ancien. Où trouver une logique plus serrée, une perspicacité plus nette, une foi plus profonde, un désintéressement plus pur? Nous avons suivi l’homme pas à pas ; et encore, à ses débuts dans la vie politique, n’avons-nous pu le présenter que sous un jour bien imparfait, puisque les journaux du temps ont à peine rendu compte de ses premiers discours. Souvent même, on s’en souvient, quand ils les mentionnaient en quelques lignes, iis ne nommaient pas l’orateur et se contentaient de le désigner par ces mots : Un membre ou M. A'.; ou trois étoiles ; non point par obstination ou sur la recommandation de ses amis, comme le dit malicieusement et sans aucune espèce de raison un célèbre historien (2), mais uniquement parce que Robespierre n’avait
(1) Voy. le 3/om7eur du 21 décembre 1789, numéro 124. Séance du 23.
(2) Miclielet, Histoire de la liévolulion, t. II, p. 322. Nous suivrons de prèsM. Michelet dans son Histoire de ht Hêvolution. Il n’est pas de livre où, avec lu plus entière bonne loi, ou ait accumulé contre un honmie plus de jugements faux et de grossières er-
ni
pas, dans les premiers temps de l’Assemblée, cette notoriété qui commande l’attention, et que pour lui, comme pour une foule d’autres orateurs inconnus, les journalistes n’y mettaient pas tant de façon. La sténographie n’était pas connue alors, et les comptes rendus de toutes les feuilles périodiques de l’époque sont très-incomplètes. 11 est curieux de voir combien certains historiens se donnent de mal pour expliquer d’une façon extraordinaire les choses les plus simples du monde.
Rien d’étonnant d’ailleurs à ce qu’au début Robespierre n’ait pas été très-sûr de lui-même. S’il faut en croire le témoignage assez partial, et par conséquent suspect, d’Étienne Dumont, un des secrétaires de Mirabeau, témoignage invoqué déjà, il tremblait toujours en approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment où il commençait de parler (1). La plupart des hommes qui ont eu à prendre la parole en public ont pu avoir de ces défaillances dans le principe, mais la timidité de Robespierre ne fut pas de longue durée. Peu de personnages politiques ont parlé avec plus d’assurance sur des sujets plus variés et ont exercé ' sur leurs auditeurs une plus incontestable influence! « Lorsqu’on l’entend, on le soupçonne orateur, « disait-on de lui dans un des plus amers pamphlets du jour (2), car déjà il avait le don d’exciter les fureurs du parti contre-révolutionnaire ; mais comme on aime rarement à reconnaître le talent dans un ennemi, on supposait qu’au lieu d’impro- ^ viser il récitait. Innombrables, au contraire, senties discours prononcés par lui incidemment, sous le coup de quelque événement imprévu. Qu’importe, du reste ! Ce qui est vrai c’est que, comme Mirabeau, il écrivait ses discours de fonds, si je puis m’exprimer ainsi, parce que, si l’improvisation, dans une bouche exercée, est de nature à produire de merveilleux effets dans la chaleur de la discussion, elle ne saurait convenir à des matières auxquelles l’étude patiente et de longues méditations sont absolument nécessaires. Ce qui est vrai encore c’est que, à l’époque où nous sommes, Robespierre commençait à devenir une des puissances oratoires de l’Assemblée ; et déjà son nom se gravait dans le cœur des masses.
Le présenter comme l’homme ridicule de l’Assemblée, c’est faire de la fantaisie historique. On n’écrit pas l’histoire avec les ana et les Actes des Apôtres de Rivarol (3). Un jour, il est vrai, à propos d’une
ours. Nous ne parlons pas, bien entendu, de ces histoires à l’usage des partis, comme ^Vllistoire de la Convention, par M. de Baraiite, où tout est dénaturé et odieusement ‘‘ravesti, ou certaine Histoire de la terreur en cours de publication, et dont nous aurons
nous occuper plus tard.
(1) Etienne Diimont, Souoenir* «ur Mirabeau, p. 251. Voy, plus haut.
(2) Les Grands Hommes du jour, p. 34, in-8*, 1790.
(3) Voy. VHistoire de la Révolution, par M. Michelet, t. 11, p. 321.