LIVRE II. — DÉMÊLÉS AVEC DEAUMETZ HT
de la milice, bien que le peuple en eût été exempté par arrêt du conseil, à cause des grêles qui, en 1788, avaient ravagé le royaume (1).
M. de Beaumetz se sentit atteint par ces paroles. Il s’élança à la tribune et, sans « prétendre nier le fait matériel, » chercha à l’expliquer en disant que, le roi s’étant réservé de demander pour l’année 1789 le double de l’impôt de la milice, on avait voulu tenir des fonds prêts pour le payement de cet impôt. Cette réponse, il faut l’avouer, n’était guère satisfaisante et laissait peser sur les états d’Artois la grave accusation d’arbitraire portée contre eux par Robespierre. On conçoit maintenant jusqu’à un certain point le ressentiment de Beaumeiz et comment il en viendra à entreprendre contre son collègue et son compatriote une lutte d’où, malgré les artifices et les calomnies les plus savamment combinés, il ne sortira par victorieux.
L’Assemblée, au lieu d’adopter un des délais proposés, rendit un décret beaucoup plus élastique^ par lequel les états provinciaux, assemblées provinciales, commissions intermédiaires, intendants et subdélégués, étaient purement et simplement tenus de rendre aux administrateurs qui les remplaçaient compte des fonds qu’ils avaient eus à leur disposition et de leur remettre toutes les pièces et papiers relatifs à l’administration de chaque commune.
On a vu comme insensiblement Robespierre grandissait dans l’Assemblée et dans l’opinion.
A côté de la tribune nationale s’en élevait une autre qui déjà commençait à attirer l’attention et dont les échos retentissants allaient bientôt se prolonger jusqu’aux extrémités du royaume : nous voulons parler de la tribune des Jacobins. C’est ici le lieu de dire quelques mots sur l’origine de cette société célèbre qui échauffa toutes les communes de France de l’ardeur du patriotisme dont elle était elle-même embrasée, et au sein de laquelle la popularité de Robespierre atteignit les dernières limites de la faveur humaine. L’enthousiasme pour lui alla
(1) Point du jour, numéro 171, p. 256 et suiv. Le Moniteur du 28 décembre 1789 mentionne à peine cette importante discussion. Il ne nomme pas Robespierre, dont il résume le discours dans cette simple ligne : « M... est d’avis de borner cette révision à dix ans. »
lUSTOIUE DE r.OBESPlERRE
jusqu’à l’adoration, et ce ne fut pas une des moindres causes des inimitiés sourdes suscitées contre lui et auxquelles il finit par succomber. Aussi les malédictions injustes poursuivent-elles encore dans cette société la mémoire de l’homme qu’elle entoura de respect et d’amour; non pourtant que tous ses membres aient été également dévoués à Robespierre ; beaucoup, au contraire, furent ses adversaires constants, 11 combattait la démagogie et le despotisme au nom de la démocratie ; il eut donc contre lui tous ceux qui, par esprit de désordre ou par haine de la Révolution, tendaient à exagérer le mouvement révolutionnaire pour perdre la République par ses propres excès. Mais ' n^anticipons pas sur les événements.
Quelque temps après l’ouverture des états généraux, un certain nombre de députés des pays d’états eurent l’idée de se réunir, en dehors des séances de l’Assemblée, afin de se concerter à l’avance sur les affaires publiques. Dans ces réunions, que leurs fondateurs baptisèrent du nom de club, emprunté à l’Angleterre, on comptait, à l’origine, Le Chapelier, Sieyès, Barnave, Adrien Duport, les Lameth et Robespierre. Comme les députés de la Bretagne étaient les promoteurs de cette société et s’y trouvaient en majorité, on l’appela le club — Breton. Mais, dès le mois de juillet, ce nom n’étant plus en rapport avec l’extension qu’elle avait prise, on lui substitua celui de Société des Atnis de la Constitution, nom plus en harmonie avec les tendances et les intentions des principaux membres du club, lesquels, voulant donner à leurs séances un organe de publicité suffisante, fondèrent un journal qu’ils appelèrent du nom même de la société.
Après les journées d’octobre, le club suivit l’Assemblée à Paris et s’y installa, d’abord dans une vaste salle servant de bibliothèque, louée, movennant la somme de trois cents livres, à des moines dominicains établis rue Saint-Honoré, et plus vulgairement connus sous le nom de Jacobins ; puis dans l’église même du couvent, après la destruction de l’ordre (1). On voit encore, dans la petite rue Saint-Hyacinthe, les trois grandes portes d’entrée donnant accès dans la maison oii siégeait la société. Les bâtiments où se trouvait la salle des séances, aujourd’hui détruits, étaient au fond de la cour et avaient vue sur des jardins remplacés depuis par un marché. Sous le vestibule de la porte, à droite, existe toujours le vaste escalier par lequel les membres du club se rendaient aux bureaux, situés au premier étage.
Exclusivement composée de députés d’abord, la société s’accrut peu à peu d’une foule de citoyens qui sollicitèrent l’honneur d’être admis
(1) Voy. à cet égard les liétolutions de Paris, numéro 139, 475.
LIYIIK H. — LE CLUD DES AMIS DE LA CONSTITITIOX HO
dans son sein. Il y en avait de toutes les conditions, avocats, hommes de lettres, médecins, marcliands, mais point de peuple dans le sens technique du mot, du moins à cette époque. Il fallait, pour y être reçu, être présenté par deux membres et subir les chances du scrutin. Une fois admis, le récipiendaire prononçait à la tribune le serment dont voici la teneur ; « Je jure de vivre libre ou de mourir ; de rester fidèle aux principes de la constitution; d’obéir aux lois, de les faire respecter, de concourir de tout mon pouvoir à leur perfection ; de me conformer aux usages et règlements de la société. » Les séances avaient lieu quatre fois par semaine et n’étaient pas publiques dans le principe; mais elles ne tardèrent pas à le devenir, et les tribunes ou galeries se garnirent d’auditeurs étrangers. Chacune de ces séances était, primitivement, une véritable répétition de la séance du lendemain à l’Assemblée nationale, car on y proposait et discutait les motions, aussi l)ien que la nomination des présidents et secrétaires de l’Assemblée.
A l’imitation de la Société des Amis de la Constitution s’organisèrent bientôt sur toute la surface de la France une foule de sociétés analogues tenant à honneur de ressortir à la société mère. « Aujourd’hui, » écrivait Camille Desmoulins, « des clubs semblables formés dans une multitude de villes demandent à être affiliés à la société de la Révolution, et déjà ce grand arbre planté par les Bretons aux Jacobins a poussé de toutes parts, jusqu’aux extrémités de la France, des racines qui lui promettent une durée éternelle (1). » Jacobins ! mot lancé d’abord par quelques journaux, et dont le peuple prit l’habitude de se servir pou.'* désigner les membres de la Société des Amis de la Constitution, qui abandonna elle-même plus tard son nom pacifique pour adopter le nom de guerre sous lequel, dans les derniers jours de l’année 1789, elle était déjà universellement connue. Terrible en effet parut aux adversaires de la Révolution ce nom à jamais fameux, quand ils virent toute l’énergie révolutionnaire se concentrer au sein des sociétés qui l’avaient emprunté, au moment décisif où il fallut résister aux intrigues, aux trahisons, aux machinations des ennemis du dedans et du dehors, à l’invasion. Mais à l’époque présente, il s’agissait uniquement de poser et de discuter les bases du nouveau droit des Français, et nul ne soupçonnait les bouleversements auxquels donnerait lieu l’application de ces principes. Ce n’était pas encore Robespierre qui primait aux Jacobins, bien que sa parole y fût déjà singulièrement en faveur; l’influence des Barnave, des Duport, des Lameth, des Mirabeau dominait
(1) liévolutions de France et de Brabant, numéro 10.
HISTOIRE DE UODESPIERRE
ISO
la sienne. Mais, patience ! quand sonnera l’heure des réactions, quand les tentatives royalistes pour anéantir la Révolution rendront nécessaire une énergie plus grande, nous verrons la majorité des Jacobins purs se rallier autour de Robespierre et prendre en quelque sorte pour oracle celui que désignaient au peuple comme son guide naturel une éloquence toute brûlante de l’amour de l’humanité et une intégrité proverbiale.
Robespierre, en arrivant de Versailles à Paris, était allé se loger rue de Saintonge, au Marais, chez un nommé Humbert, membre comme lui de la Société des Amis de la constitution (1). Il avait loué, «nous dit sa sœur, un fort modeste appartement qu’il partageait avec un jeune homme auquel il portait beaucoup d’affection (2).
Ce jeune homme n’était autre sans doute que Pierre Villiers, qui, sous le titre de Souvenirs d'un déporté^ publia en l’an X un. recueil d’anecdotes en tête duquel il a consacré plusieurs pages à la mémoire de l’homme dont il avait partagé l’existence durant une partie de l’année 1790. A les lire on croirait difficilement qu’il se fût jamais rendu digne de l’affection de Robespierre. 11 écrivait, il est vrai, à une époque où la plupart des réacteurs de Thermidor occupaient une haute position dans l’État et où l’on eût été mal venu à mettre leur victime sur un piédestal (3). Il faut donc encore lui savoir gré du peu de bien qu’il en a dit, car trop rares sont les gens de cœur qui ne se détachent pas d’un ami frappé par la calomnie.
(1) La maisou queRohospicn-c habita, me de Saintonfre, pendant près de deux ans de sa vie (du mois d’octol)re 1789 au mois de juillet 1791) et qui portait alors le n” 8, porte aujourd’hui le n” 64. Voy. dans le t. \IV de Vllittnire parlementaire de la Rêrolution, p. 441 et sniv., la liste des membres du club des Jacobins.
(2) Mémoires de Charlotte Ilobespierre, p. 74.
(3) Ce Pierre Villiers, ancien capitaine de dragons, dont M. Michelet a eu le tort de prendre beaucoup trop au sérieux les historiettes, avait été déporté le 18 fructidor. Il publia ses Souvenirs en l’an X (1802), et, suivant la mode du temps, commença son livre par quelques déclamations contre Robespierre, se félicitant de l’avoir quitté à temps, parce que, dit-il, « j’avais eu avec lui quelques tracasseries que sans doute j’aurais lavées dans mon sang s’il se fût souvenu de moi. » ]Mais, après cette lij'pothèse gratuitement calomnieuse, il prend soin de se donner à lui-même un démenti fomiel en racontant, à quelques pages do là, qu’au moment do sa plus haute faveur Robespierre s’informa de lui, et qu’ayant appris qu’il était au service de la République, il s’était écrié : « J’étais bien sûr qu’il n’émigrerait pas et qu’il ne défendrait pas sa tête aux dépens de son cœur. » (Voy. Souvenirs d'un déporté, p. 6.)