‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 78 sur 213 · NOUVELLE LOI MARTIALE · texte numérisé non relu

NOUVELLE LOI MARTIALE

raient mieux voir toutes leurs propriétés dévastées que la liberté en péril, » Douce erreur d’une àme généreuse ! Mirabeau lui-mème appuya de sa voix puissante la plupart des arguments présentés par Robespierre avec une éloquence que personne ne saurait méconnaître. Au grand scandale du marquis de Ferrières, il qualifia d’exécrable la dictature proposée par les enragés du côté droit au milieu des représentants du peuple assemblés pour travailler à la constitution. Et rappelant ces lignes de l’empereur Joseph au général d’Alton ; « J’aime mieux voir des villages incendiés que des villages révoltés, » iT s’écria : « Voilà le code des dictateurs (1) ! »

Reprise le lendemain, la discussion ne fut ni moins ardente ni moins passionnée. Chaque article donna lieu à un combat. Kobespîerre reparut sur la brèche et prit de nouveau une part active aux débats (2). Un homme investi de la confiance du peuple aurait, suivant lui, plus d’influence que des troupes menaçantes, et le ramènerait plus aisément à des sentiments pacifiques. Interrompu à ces mots ; « Je n’insiste pas, » dit-il, <r puisque ceux qui m’interrompent ne trouvent pas dans leurs cœurs la vérité de ce que j’avance. »

L’article 3 du projet d’un député obscur, nommé Boussion, auquel l’Assemblée avait donné la préférence, autorisait l’emploi de la loi martiale en cas de résistance à la perception des impôts. Se servir de la force armée pour le recouvrement de certaines contributions, telles que la gabelle, les aides et quelques autres non moins odieuses, paraissait à Robespierre une monstruosité. C’était, selon lui, un des meilleurs moyens d’anéantir la liberté. Arrêté une seconde fois dans son discours par certains membres du côté droit : « Je ne suis point

(1) Voyez les Mémoires de Ferrières, t. I, p. 382.

(2) fourrier de Provence, numéro 109, t. VI, p. 410. Voyez aussi les Bêvolutions de France et de Brabant, numéro 15. Voici les rétlexions qii’inspira à Camille Desmoulins le discours prononcé la veille par Robespierre, et qu’il cita à peu près complètement dans son jounml : « Les bons citoyens eurent enfin leur tour à la tribune, et d’abord Robespierre, toujours fidèle, dit M. Garat, à ses principes de tout rapporter à la liberté, de n’avoir de crainte que pour elle et d’attendre d’elle tous les biens, prononça ce discoui's, digne de la tribune française... Je n’ai pu me refuser au plaisir de transcrire ce discours en entier. Avec quel plaisir les patriotes ont entendu cet orateur du peuple. Hic est rere fratrum amator, hic est qui multuin oral pro populo. O mon cher Robespierre ! il n’y a pas longtemps, lorsque nous gémissions ensemble sur la servitude de" notre patrie, lorsque, puisant dans les mêmes sources le saint amour de la liberté et de l’égalité, au milieu de tant de professeurs dont les leçons ne nous apprenoient qu’à détester notre pays, nous nous plaignions qu’il n’y eût point un professeur de conjurations qui nous apprit à l’affranchir; lorsque nous regrettions la tribune de Rome et d’Athènes, combien j’étois loin de penser que le jour d’une constitution mille fois plus belle étoit si près de luire sur nous, et ([ue toi-même, dans la tribune du peuple français, tu serois un des plus fermes remparts de la liberté naissante! v

découragé par ceux qui m’interrompent, » reprit -il, « et je me propose de dire dans cette séance des vérités qui exciteront bien d’autres murmures. Non, il n’y a pas de meilleur moyen d’anéantir la liberté que d’employer la force armée pour recouvrer la gabelle et les aides. Je demande qu’on supprime de l’article la partie qui autorise la publication * de la loi martiale pour le recouvrement des impôts (1). » Malgré tous ses efforts, le projet de loi fut adopté, mais avec quelques modifications atténuantes et rassurantes pour la responsabilité des corps municipaux.

Aucun des principaux historiens de la Révolution n’a raconté complètement cette intéressante discussion, ni indiqué la large part qu’y a prise Robespierre. Et cela se conçoit, car il faudrait cent volumes au moins pour présenter avec ses immenses détails toute la période révolutionnaire. Mais au point de vue monographique, l’importance de ces débats est capitale. Ils expliquent bien des choses à dessein laissées dans l’ombre par beaucoup d’écrivains, les précautions jalouses de Robespierre pour la liberté publique , sa persistance à préconiser le système de douceur et de persuasion, système auquel nous le retrouverons fidèle, avec des nuances nécessairement, même aux plus mauvais jours, quand une situation désespérée, amenée par les ennemis delà Révolution, nécessitera des remèdes suprêmes; ils expliquent enfin sa popularité toujours croissante. Car le projet de loi si énergiquement combattu par lui fut loin de recevoir dans le pays un bon accueil des journaux dévoués à la liberté. « Encore une loi martiale ! » s’écria amèrement Loustalot. « Toutes les fois que le pouvoir exécutif parle au peuple ou à ses représentants, on peut être sûr qu’il demande de l’argent ou des soldats (2). »

Hélas ! trop souvent, sous prétexte d’ordre et de tranquillité publique, on a vu la liberté d’un peuple étouffée. Gardons-nous donc d’être ingrats et délaisser passer l’occasion d’honorer la mémoire de ces grands citoyens qui, sans cesse sur le çi/iwre, ne manquèrent jamais de pousser le cri d’alarme Caveant consufesf et, en toutes circonstances, témoignèrent d’une si profonde et si sincère sollicitude pour le peuple et pour la liberté.

(1) Moniteur du 25 février 1790.

(2) Hévolutions di; Paris, numéro 33, p. 10 et 16,

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