‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 79 sur 213 · LIVRE III. LES ORIiRES RENTES ET LES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LIVRE III. LES ORIiRES RENTES ET LES MENDIANTS

Chaque jour, aux applaudissements de la France et de l’Europe attentive, s’écroulait une des pierres du vieil édifice ; de ces ruines commençait à sortir un monde transfiguré, étonné lui-même d’avoir pu si longtemps subir le joug des tyrannies séculaires si tardivement brisées. Et de tous ces glorieux ouvriers auxquels nous sommes redevables de la régénération de notre pays, Robespierre était assurément le plus acharné à l’œuvre de. destruction et de réédification, car il savait bien, suivant l’expression populaire de Jésus, qu’on ne raccommode pas du vieux avec du neuf et qu’on ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres (1). Tantôt il poussait ses collègues en avant, quand il les voyait arrêtés par des scrupules chimériques; tantôt aussi il essayait de les retenir lorsqu’il les sentait disposés à se laisser entraîner dans une voie contraire à celle de la justice, cette justice dont il se sentait dévoré comme d’une soif ardente. Plus d’une fois nous l’entendrons combattre des motions très-populaires en apparence; car, si personne n’aima le peuple davantage, personne ne le flatta moins que lui ; nous en donnerons plus d’une preuve.

L’Assemblée constituante avait solennellement décrété, dans sa * séance du 1 3 février, la suppression des vœux monastiques et des congrégations religieuses. Mais en rendant h la vie civile ces milliers de moines que Lanjuinais appelait « les sangsues publiques, » et dont les biens avaient fait retour à la nation, il fallait pourvoir à leur^ existence. On demanda que, dans la distribution des pensions, une distinction fût établie entre les ordres rentés et les ordres non rentés ou mendiants. Les premiers, ayant été habitués à l’aisance et souvent à une existence fastueuse, ne sauraient se contenter, disaient les uns, d’une indemnité suffisante pour ceux qui, s’étant volontairement voués à l’indigence , ne connaissaient pas la richesse , et se contentaient du strict nécessaire. Les autres, invoquant les services rendus par les moines mendiants, dont quelques-uns d’ailleurs étaient, malgré leur titre,*aussi riches que les prêtres les mieux rentés, réclamaient une position égale pour tous les religieux indistinctement. Le principe contraire fut néanmoins admis.

(1) Evangile selon Mathieu^ V, 17-18.

La question s’étant engagée sur ce terrain, le comité ecclésiastique proposa à l’Assemblée d’allouer aux moines mendiants sept cents livres jusqu’à cinquante ans, huit cents livres jusqu’à soixante-dix ans et neuf cents après cet âge, et aux moines rentés neuf cents livres jusqu’à cinquante ans, mille livres jusqu’à soixante-dix ans et douze cents livres cet âge passé. Robespierre, après Grégoire, attaqua la parcimonie du comité. On devait, selon lui, prendre pour base des pensions à fournir aux ecclésiastiques la valeur réelle des biens du clergé, laquelle était, pour le moins, double de celle que, dans un intérêt facile a comprendre, on avait indiquée. 11 fallait donc accorder à tous les religieux un traitement juste et honnête, et les mettre entièrement à l'abri du besoin, puisqu’ils y étaient avant les décrets de l’Assemblée. On ne pouvait, à son sens, offrir moins de huit cents livres aux moines mendiants et moins de mille livres aux religieux rentés. 11 se montrait plus libéral encore envers la vieillesse. Là toute distinction lui paraissait inutile, parce que ce n’étaient ni des jouissances ni du luxe qu’on devait à l’homme infirme et vieux, mais des secours. Et, s’il y avait une différence à établir, c’était plutôt, dans son opinion, en faveur des ordres les moins favorisés. « La vie du religieux mendiant ayant été plus active que celle du moine renté, » disait-il, <c ses travaux ont rendu pour lui le fardeau de l’âge plus pesant. » L’égalité, toutefois, lui semblait préférable, et il proposait que, pour les uns comme pour les autres, on élevât la pension à quatorze cents livres depuis l’âge de soixante ans (1). Mais l’Assemblée ne se montra pas aussi généreuse qu’il l’eût désiré, et le projet du comité passa avec une légère modification.

Si, dans cette circonstance, animé par un sentiment d’humanité et de justice, il défendit les intérêts d’une classe d’individus dont un si grand nombre se préparaient à porter à la Révolution les coups les plus affreux, nous allons l’entendre, quelques jours après, attaquer résolûment la fortune mal acquise des anciens seigneurs, beaucoup plus sacrée aux yeux d’une partie des membres de l’Assemblée que celle des ordres religieux. Il s’agissait d’abord d’abolir tous les droits dérivant de la mainmorte, déjà supprimée elle-même dans la nuit du li août. D’anciens privilégiés réclamaient une indemnité en faveur des propriétaires ; mais Robespierre prouva très-bien que la mainmorte n’avait d’autre origine que la violence et l’oppression ; que c’était aux seigneurs à établir par litre la possession conventuelle ; que, dans tous

(1) Voyez le Moniteur des 19 et 20 février 1790, et le Point du jour^ numéro 219, I>. 117.

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